Véritable géosymbole de la France, le château de Versailles revêt une histoire complexe, liée à l'évolution politique du pays.

Le terme de patrimoine a été élargi au cadre de la communauté, de la nation, voire du monde pour certains édifices. Plusieurs monuments du patrimoine français sont mondialement connus et associés à l’identité du pays, à l’image du château de Versailles. L'historien Fabien Oppermann revient ici sur le thème 4 de Terminale : « Identifier et valoriser le patrimoine : enjeux géopolitiques » et plus particulièrement l'Axe 1. Après en avoir présenté quelques enjeux géopolitiques, il explique la place du patrimoine dans le rayonnement culturel de la France, puis analyse les usages politiques et sociaux du château de Versailles. Véritable lieu de l'action politique à différentes époques, le château est également utilisé pour témoigner une attention particulière à certains chefs d'État.

 

Nonfiction.fr : La tristesse devant l’incendie de Notre-Dame et la colère face à la destruction du site de Palmyre par Daech témoignent de l’importance du patrimoine dans l’opinion publique. Pourriez-vous résumer les principaux enjeux géopolitiques du patrimoine ?

Fabien Oppermann : L’émotion ressentie devant ces deux événements est différente. Dans le second cas, il s’agit de destructions et de pillages volontaires, dans un contexte de guerre civile avec des implications religieuses, quand l’incendie de Notre-Dame de Paris est accidentel. Les deux événements permettent cependant de déterminer l’importance du patrimoine dans l’esprit collectif d’une nation et dans le Panthéon individuel que chacun se construit. Le patrimoine relève en effet de la construction commune d’une mémoire, d’une histoire à laquelle on se rattache individuellement. Reconnaître ce patrimoine, c’est reconnaître son appartenance à un groupe social ou national donné, c’est tisser un lien entre le passé et le présent. Plus largement, le patrimoine est indispensable pour se fabriquer une histoire ; en France, l’émergence de la notion de patrimoine et de ses déclinaisons institutionnelles (comme la protection des monuments historiques) a eu pour rôle de réunir la nation dans un contexte post-révolutionnaire, en choisissant ce qui faisait la France. Il peut donc y avoir la tentation, avec le patrimoine, d’une instrumentalisation des traces historiques au profit d’un discours destiné à forger une unité. C’est vrai au niveau d’un pays, ça l’est également à d’autres échelles, plus réduites (une communauté peut se reconnaître autour du « petit patrimoine », une église, un calvaire, un château) ou plus grandes (la plus large acception émerge dans les années 1970 avec la liste du patrimoine mondial de l’Unesco).

Ces traces électives, ces choix patrimoniaux, on les retrouve dans de nombreux pays, avec parfois une reconstruction de la mémoire. Il y a le cas de Williamsburg aux États-Unis, qui fut la première ville à rompre avec l’Angleterre en 1776, et qui n’était, au début du XXe siècle, plus qu’une bourgade endormie, en mauvais état. Avec l’aide de Rockefeller dans l’entre-deux guerres, la cité est restaurée, certains bâtiments sont reconstruits. Pendant la seconde guerre, l’armée a même organisé à Williamsburg des stages destinés à former les jeunes recrues à l’histoire de leur pays et au patriotisme. On pourra également interroger, dans le cadre du programme d’HGGSP, les cas de la reconstruction du château royal de Berlin à la place du Palast der Republik, ou du palais royal de Varsovie, détruit en 1944 et reconstruit dans les années 1970.

 

Le patrimoine participe au rayonnement culturel de la France. À partir de quel moment, les autorités politiques ont-elles décidé d’en faire un levier de la puissance du pays ?

Comme indiqué plus haut, le patrimoine est avant tout un instrument de politique publique, plus qu’un outil de rayonnement culturel. Le projet politique du patrimoine précède son usage touristique et sa dimension économique, qui n’apparaissent vraiment que dans le premier tiers du XXe siècle, avec le vélo, l’automobile puis les congés payés. Au-delà de la puissance du pays, le patrimoine contribue à sa construction, à son essence, à ce qui fait nation et ce qui fait qu’on la reconnaît, de l’extérieur, en tant que telle. Plus une nation possède de traces reconnues de son passé, plus elle semble inscrite dans le temps long, dans la stabilité. Elle peut ainsi servir de modèle aux nations plus jeunes, voire imposer son modèle. La conception du patrimoine en Afrique s’est pendant longtemps inspirée de celle des puissances colonisatrices, avant de voir émerger, depuis quelques années seulement, une vision singulière. La politique du patrimoine, en France, se met en place relativement tardivement ; à ce titre, les années Malraux sont essentielles, avec les lois-programmes, les chantiers de restauration. Le patrimoine devient un levier de puissance du pays lorsqu’on comprend l’ensemble des interactions qu’il génère : reconnaissance d’une identité commune bien sûr, mais aussi les usages politiques et institutionnels, ainsi que les enjeux économiques, touristiques, sociaux.

 

Vous avez consacré plusieurs ouvrages au château de Versailles, véritable fleuron du patrimoine national, qui en 2018 a dépassé la barre des 8 millions de visiteurs. Comment expliquez-vous l’engouement du grand public pour ce monument ?

L’engouement pour Versailles ne date pas d’aujourd’hui. Il faut lier cet engouement au projet politique qui a prévalu à son agrandissement sous le règne de Louis XIV : il s’agissait alors de concevoir un écrin pour le pouvoir absolu, à la gloire du souverain de droit divin et de son royaume. Dès l’Ancien régime, le château a fait l’objet de guides, de visites, pour admirer la réalisation de ce chef d’œuvre de l’art de la seconde moitié du 17e siècle. Il a inspiré nombre de palais royaux en Europe, dans leur forme, leur décoration, leur organisation, comme Schönbrunn à Vienne, Caserte à côté de Naples.

Aujourd’hui, cet engouement n’est plus politique : on vient admirer un symbole de la France, au même titre que la Tour Eiffel. Les visiteurs n’en sont sans doute pas conscients : la symbolique de Versailles s’est construite avec les siècles, d’abord par un monument conçu par les plus grands artistes de l’époque (Le Nôtre, Le Vau et Mansart, Le Brun), puis par l’usage politique qui en a été fait sous la monarchie puis sous la République, et par les personnages qui l’ont habité. La plupart des visiteurs de Versailles s’attendent à retrouver dans le château Louis XIV et Marie-Antoinette, qu’on imagine souvent mariés ensemble. Or, le château se présente avant tout dans un état d’ameublement Louis XV et Louis XVI, avec une architecture très variée, depuis Louis XIII jusqu’aux aménagements de la fin du règne de Louis XV avec l’Opéra et l’aile Gabriel. Il y a donc un engouement certain pour le château, son histoire, mais pas forcément à bon escient.

Il faut bien avoir conscience que, à l’exception de l’Empire et de la Restauration, Versailles a, depuis sa construction, toujours été utilisé par le régime politique, ce qui lui a conféré une aura particulière et a contribué à le faire connaître décennie après décennie. A cet égard, le traité de Versailles en 1919 est important : cet événement confère au monument une aura internationale qu’il n’avait pas vraiment jusque-là aux yeux des visiteurs étrangers. Encore plus important : le traité de Trianon en 1920, qui est désastreux pour la Hongrie qui perd les deux tiers de son territoire. Pendant tout le XXe siècle, le nom de Trianon a été le symbole de l’humiliation subie par ce pays au sortir de la Première guerre mondiale.

 

Ce château a aussi été le théâtre de grands événements diplomatiques comme la proclamation de l’Empire allemand en janvier 1871 ou le traité de Versailles en juin 1919. Quel sens espéraient donner les organisateurs à ces événements en choisissant le cadre versaillais ?

La proclamation de l’Empire allemand dans la galerie des glaces relève à la fois du hasard et du symbole. Hasard, parce que Versailles était la ville de garnison des troupes prussiennes pendant le siège de Paris ; le roi Guillaume logeait à la préfecture avec son état-major. Le château était donc le lieu le plus pratique pour une cérémonie rassemblant la quasi-totalité des princes allemands – seul Louis II de Bavière, pourtant admirateur du château de Versailles dont il fait construire, les années suivantes, une copie à Herrenchiemsee, s’est fait porter pâle. Symbole aussi, avec la mise en scène de l’humiliation française : en choisissant d’organiser cette cérémonie dans ce lieu, dont le plafond par Le Brun représente les victoires de Louis XIV sur ses ennemis, le chancelier Bismarck savait bien qu’il s’agissait d’écraser le pays vaincu.

Contrairement à la proclamation de l’Empire allemand, la signature du traité de paix qui met fin à la Première guerre mondiale relève entièrement du symbole, et ce fut une demande insistante du gouvernement français auprès de ses alliés. Le président américain Wilson n’y était d’ailleurs pas favorable, et aurait préféré une ville neutre, en Suisse ou aux Pays-Bas, pour que la France ne soit pas particulièrement mise en avant dans ce processus de paix. Les arguments de Clemenceau finissent par l’emporter : la France a payé un lourd tribut pendant la guerre, qui s’est essentiellement déroulée sur son territoire. Le ministre des Affaires étrangères Pichon ajoute même : « c’est sur notre territoire, à Versailles, aux portes de notre capitale, qu’en 1871 l’Allemagne a jeté les bases de sa domination universelle, édifiée sur la violation de la liberté des peuples. N’est-ce pas là comme le symbole du triomphe de la justice, que doit se réunir le congrès dont le principe essentiel sera le libre droit des peuples de disposer d’eux-mêmes ? ». Versailles en 1919 doit ainsi répondre à 1871 et effacer non seulement l’humiliation française, mais également la suprématie allemande.

 

Nous associons automatiquement, et probablement à tort, le château de Versailles à Louis XIV, pourtant c’est ici que sont nées la IIIe République et ses premières institutions, puis que les présidents de IIIe et de la IVe Républiques y étaient élus. Y voyez-vous un paradoxe ?

Ce n’est pas vraiment un paradoxe, puisque la situation relève avant tout du hasard. Si la Troisième République est née à Versailles, c’est avant tout parce que les députés élus en février 1871, alors que la France est toujours en guerre contre la Prusse et que l’ensemble des pouvoirs publics sont réfugiés à Bordeaux, n’ont pas souhaité revenir directement à Paris après la signature des préliminaires de paix. Bordeaux était excentrée, il fallait donc revenir au plus près de la capitale, mais pas dans Paris même, où l’agitation était grandissante. Zola dit ainsi que « Versailles est bien tentant. Versailles, avec ses arbres, ses sapins bien taillés, ses châteaux. C’est un peu la campagne. On est loin du bruit, loin du tumulte, loin de la révolution, loin de la démagogie » (journal La Cloche). Thiers ajoute même : « Il fallait aller à Versailles et même de là, tâcher de rester maître de Paris ». L’Assemblée nationale vient à Versailles, et est rejointe par le gouvernement lorsque la Commune éclate. Il n’y a donc pas de projet politique d’installation à Versailles ; ce sont les événements de 1871 qui ont imposé ce choix.

Mais on a cette impression de paradoxe, car la situation va s’éterniser : si le gouvernement rentre dès la fin du printemps 1871 à Paris, le parlement, lui, reste au château jusqu’en 1879. De 1871 à 1875, l’unique assemblée, l’Assemblée nationale, siège dans l’Opéra Gabriel, puis, lorsqu’une seconde assemblée, le Sénat, est créée à côté de la Chambre des députés, on construit pour cette dernière une salle des séances immense, au cœur de l’aile du Midi. Si paradoxe on doit chercher, c’est le fait que la dernière construction au sein du château de Versailles est destinée à faire vivre les institutions de la République. La salle immense du Congrès sert ensuite à l’élection des présidents de la Troisième et de la Quatrième République, comme elle sert, depuis 1958, à la réunion du congrès du parlement pour réviser la Constitution ou, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, pour entendre le Président de la République. Il y a, dans ces usages, une continuité de la forme républicaine de 1871 à nos jours, qui inscrit ses pas dans le château des rois de France, avec un cérémonial et un protocole très spécifique ; il ne faut pas négliger, cependant, un aspect logistique un peu trivial, dans la mesure où la salle du Congrès permet, tout simplement, d’accueillir députés et sénateurs ensemble, ce qui ne pourrait pas être le cas au Palais-Bourbon ou au Palais du Luxembourg.

 

Charles de Gaulle y reçut John Fitzgerald Kennedy en 1961 et Emmanuel Macron Vladimir Poutine en 2017, alors que leurs rapports n’étaient pas des plus chaleureux. Comment ces deux chefs d’État ont-ils vécu le fait de recevoir cette marque d’attention ?

Les réceptions de chefs d’Etat étrangers à Versailles sont inhérentes à la République, qui est en cela l’héritière directe des régimes monarchiques. Dès 1873, Mac Mahon reçoit le Shah de Perse dans la galerie des glaces, puis organise une grande soirée pour ses homologues étrangers présents à l’exposition universelle de 1878. Le protocole se met en place lentement, il y a quelques ratés, et même un accident hippomobile dans le parc de Trianon lors de la visite des souverains de Norvège en 1907. Mais peu à peu, on observe un usage du château qui est fonction de la place de l’hôte étranger dans l’échiquier politique international. Plus le chef d’Etat reçu est un partenaire important de la France, plus il a droit à Versailles ; certains hôtes plus modestes doivent se contenter d’une visite, d’un déjeuner dans la galerie basse, quand d’autres sont reçus avec honneurs, défilés militaires et déjeuners ou dîners dans la galerie des glaces. Ce classement se met en place dans les faits, sans qu’il soit pensé, avec notamment la prestigieuse visite du tsar Nicolas II de Russie en octobre 1896, conçue pour être un marqueur de l’entente franco-russe, ou celle en 1938 du roi d’Angleterre George VI, qui passe en revue avec Albert Lebrun 50 000 hommes sur la place d’armes.

Recevoir à Versailles, c’est donc honorer son hôte, c’est lui offrir ce que la France a de meilleur, de plus beau. C’est aussi l’impressionner, l’écraser sous le faste doré, sous le décor de Le Brun dans la galerie des glaces et de Gabriel dans l’opéra. Honorer et impressionner : c’est dans ce sens qu’il faut comprendre la volonté du général de Gaulle d’institutionnaliser ces moments diplomatiques à Versailles, avec l’aménagement d’un logement pour les chefs d’Etat étrangers au Grand Trianon. Mais du même coup, la réception à Versailles devient un enjeu géopolitique : il n’est ainsi pas question de refuser à Kennedy en 1961 une visite à Versailles, qui avait été accordée à Khrouchtchev l’année précédente.

A partir des années 1980, l’usage de Versailles se raréfie. La durée des visites officielles se réduit, parfois à peine quelques heures, et les soirées à Versailles, lourdes à organiser, sont abandonnées. Dans ce contexte, il faut voir les rares réceptions qui subsistent comme un honneur accordé à des pays qu’on veut particulièrement honorer, pour des raisons économiques, diplomatiques ; c’est le cas notamment de la réception du dirigeant chinois Xi Jinping en 2014 ou de Vladimir Poutine en 2017, à peine quelques jours après l’élection d’Emmanuel Macron.

 

L’interviewé : Fabien Oppermann, ancien élève de l’École nationale des chartes et de l’Institut national du patrimoine, est inspecteur général de l’éducation, du sport et de la recherche, après avoir dirigé pendant 12 ans le service des archives et du patrimoine culturel des ministères de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il a consacré ses travaux de recherche à l’histoire contemporaine du château de Versailles et des lieux de pouvoir et a publié de nombreux articles et ouvrages, dont Le Versailles des présidents, 150 ans de vie républicaine chez le Roi-soleil (Fayard, 2015) et Dans les châteaux de la République, le pouvoir à l’abri des regards (Tallandier, 2019).