Rendre compte de la résistance des femmes kabyles. Telle est l’initiative de ce livre au positionnement et à l’argumentation sujets à caution.

Sortir du schéma classique de la "domination masculine" (à commencer par celui de Pierre Bourdieu) qui présente les femmes comme d’éternelles soumises, est au fondement de La vaillance des femmes, dernier ouvrage de Camille Lacoste-Dujardin. L’ethnologue, spécialiste du monde berbère, entend pour cela mettre en avant les "réels contre-pouvoirs" féminins  présents au sein de cette société patriarcale et rurale qu’est la Kabylie. Contre-pouvoirs qui seraient autant de garde-fous leur assurant une place socialement reconnue.

La première partie de l’ouvrage présente cette "résistance qui s’est muée en contre-attaque". L’auteur fonde son propos sur l’étude des contes féminins et sur la fonction des rites magiques, notamment agraires, qui feraient admettre aux hommes la nécessaire complémentarité sociale des deux sexes. Camille Lacoste-Dujardin insiste également sur les "manipulations de la parenté", résistances institutionnalisées, que sont par exemple l’endogamie ou la "parenté de lait", permettant aux femmes de contourner les règles patriarcales en matière de filiation et de mariage. La seconde partie de l’ouvrage traite quant à elle de la place des femmes dans ces sociétés berbères de la conquête arabe à nos jours – les évolutions et les différences parmi les peuples kabyles – tout en présentant de grandes figures féminines, mythiques ou historiques.


L’ogresse Teryel dans les contes kabyles

Dans un premier temps, l’ethnologue cherche donc à montrer comment "les rapports entre hommes et femmes de Kabylie se trouvent mis en scène, interprétés, organisés et donnés à comprendre"  dans les contes villageois. Plutôt que de faire l’inventaire de ces récits, évoquons celui qui intéresse principalement l’auteur, celui de l’ogresse Teryel. L’analyse que fait Camille Lacoste-Dujardin de cette figure et de ses fonctions sociales et symboliques révèle en effet aussi bien la démarche que les écueils dans lesquels tombe la spécialiste. Teryel est "une femme ogresse, indépendante et sans homme" , "personnification de l’anti-femme"  car refusant la sacro-sainte fécondité (l’élément structurant et garant de la viabilité de ces sociétés en permanence soumises au risque de l’oliganthropie et au manque de denrées agricoles). Anthropophage, inaptes aux fonctions féminines légitimes, Teryel servirait à "activer les peurs archaïques des auditeurs". Il s’agirait de socialiser les enfants afin de parvenir à la crainte des autres femmes chez les garçons et d’inculquer aux jeunes filles leur futur rôle de "résistantes". Ces contes permettraient donc de faire planer la menace d’une "rébellion des mères" , de rappeler que les femmes détiennent le pouvoir suprême, celui permettant la reproduction de la société.


Des doutes sur le positionnement et la méthode

On l’aura compris, la démarche de l’ethnologue laisse dubitatif ; ambiguïtés et raccourcis interprétatifs apparaissent souvent dans cette étude fonctionnelle et herméneutique des contes. En réalité, Camille Lacoste-Dujardin fait feu de tout bois pour étayer une thèse un peu forcée. Elle n’hésite pas à réaliser des comparaisons un peu trop rapides avec les autres sociétés méditerranéennes traditionnelles, en premier lieu avec les sociétés grecques antiques. Au demeurant, les mythes grecs ne visent-ils pas à mettre en avant la dimension sauvage de la femme, que l’homme seul peut canaliser afin de la ramener du côté de la "culture" et d’assurer ainsi la pérennité de la société ? L’ogresse kabyle n’est-elle pas justement l’illustration qu’en dehors de la domination masculine, point de salut social ni de civilisation ?

Également, et c’est une ambiguïté supplémentaire, Camille Lacoste-Dujardin oppose, sans explication, contes féminins supposés être les outils de la résistance et mythes masculins (narrant quant à eux l’origine du patriarcat) qui constitueraient une réaction à la puissance symbolique des récits des femmes. Mais ne peut-on pas y voir plutôt un fil d’Ariane ? Les contes féminins ne seraient-il pas plutôt une préparation aux mythes masculins qui, d’après l’auteur elle-même, ont une "fonction sacralisée de credo"  ? Cette architecture symbolique et cohérente permettrait in fine une légitimation du contrôle social des hommes sur la procréation et donc sur la filiation, malgré les improbables "manipulations de la parenté" que l’ethnologue présente comme une preuve irréfutable de la résistance féminine.


Une thèse controversée dans les milieux scientifiques

Évoquons à ce sujet l’article de Pierre Bonte portant sur la pratique de l’ "enfant endormi" dont parle Joël Colin, qui souligne la fragilité de ces explications théoriques, et notamment celles faisant de cette maternité particulière une résistance des femmes. Cette fragilité peut  tout à fait s’appliquer à l’ensemble de l’étude de Camille Lacoste-Dujardin : par exemple, comment faire de la "parenté de lait"  un contre-pouvoir féminin institutionnalisé, subversion de l’ordre patrilinéaire, alors qu’il s’agit d’un moyen de limitation de l’endogamie, très forte caractéristique des Kabyles ? Des critiques similaires portant sur l’approche de Camille Lacoste-Dujardin sont également évoquées dans d’anciennes recensions, comme celle de Jeanne Favret dans un numéro de L’Homme de 1971 (volume 11, n°2).


Un ouvrage qui laisse songeur

Même si l’ouvrage est à recommander à ceux qui désirent investir la question des relations de genres dans une société méditerranéenne traditionnelle comme la Kabylie berbère – leurs évolutions et leur historicité sont plutôt bien rendues –, il laisse cependant songeur à plus d’un titre. Et au bout du compte, il ne reste que bien peu de cette vaillance des femmes, tant vantée tout au long du livre. Camille Lacoste-Dujardin nous propose clairement une lecture téléologique de la résistance des femmes, au sens de la recherche des ferments de l’émancipation féminine et des résistances contemporaines des Kabyles. En somme, une lecture ethnocentrée d’un improbable "féminisme traditionnel". L’auteur le concède d’ailleurs elle-même : les femmes mythiques (telle Dihya face aux Arabes au VIII° siècle par exemple) n’ont de place que dans des circonstances exceptionnelles. Malgré la taille modeste de l’ouvrage, l’impression que l’ethnologue tente de faire ployer la réalité sociale kabyle à sa thèse ne disparaît jamais vraiment.