Arts visuels

Daumier. L'art de la République

Couverture ouvrage

Michel Melot
Les Belles Lettres Archimbaud

Qui donc croqua Marianne ?
[mercredi 30 avril 2008]


Un ouvrage de référence pour la compréhension du phénomène Daumier, caricaturiste et peintre (1808-1879).

Le bicentenaire de la naissance de Daumier (1808-1879) célébré par l’exposition qui se tient jusqu’au 29 juin 2008 au site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France engendre la parution d’un certain nombre d’ouvrages passionnants, au premier plan desquels figure celui de Michel Melot. Dans son essai consacré à Daumier, ce brillant spécialiste de l’histoire de la caricature opère le choix de fournir une histoire de la réception de l’œuvre de l’artiste de son vivant jusqu’à nos jours, en France et par delà les frontières nationales.

La démarche, en trois temps, débute par l’évocation de la mort de Daumier, survenue en 1879 à Valmondois alors que les jeunes générations méconnaissent tout de son œuvre. L’inauguration l’année précédente d’une exposition  dédiée au caricaturiste mobilise la presse républicaine, qui tente au travers de cet événement artistique, et avec le soutien de Gambetta, de revaloriser la dimension artistique de l’œuvre de Daumier et de la dégager des simples conjonctures politiques dont il a été l’un des acteurs, notamment en tant qu’opposant politique à la Monarchie de Juillet. Tous les discours, dont celui de Camille Pelletan, tendent dès lors à démontrer que le style de Daumier représente à la fois l’audace et le respect dont la République tente de se vêtir à l’approche de son triomphe de 1879 (avec la démission de Mac Mahon et l’élection de Gambetta à la Présidence de la Chambre). Perçu comme une métaphore du peuple, le style de Daumier divise encore les Français qui, selon leur appartenance politique, voient en lui le "classicisme" ou bien toute la laideur de la caricature jugée comme une forme d’art inférieure. C’est dans ce contexte, qui mêle l’art au politique, que se produit le décès du lithographe. Après un enterrement à Valmondois qui prend les allures d’une cérémonie républicaine officielle, une seconde inhumation au Père-Lachaise le 16 avril 1880 permet la réaffirmation par le comité organisateur qu’il n’y a pas de hiérarchie de l’œuvre d’art, confirmant le "déplacement des valeurs esthétiques" qui s’opère en ce dernier tiers du XIXe siècle. Incarnation de ce mélange de transgression des règles et de tradition, la figure de Daumier cristallise le débat autour de la démocratisation de l’art qui l’érige en "artiste-peuple" .

Michel Melot s’emploie dans une seconde partie à retracer le parcours professionnel de Daumier, considéré comme caricaturiste, lithographe et journaliste à la fois (tout en rêvant de devenir artiste-peintre), mais l’auteur s’attache principalement à expliquer les étapes progressives de la réception par l’opinion des productions du caricaturiste. Répondant aux besoins de distinction des classes moyennes, la caricature s’attaque à l’art académique, au pouvoir politique et à l’art populaire dont elle se distingue. Le développement de la lithographie (grâce à des innovations techniques venues d’Angleterre) se heurte à des mesures de censure tout au long des régimes politiques qui se succèdent du 1er au 2nd Empire, au rythme notamment des attentats et tentatives d’assassinat à l’encontre des dirigeants. Le premier témoignage de réception de l’œuvre de Daumier remonte à 1829, à l’évocation par Balzac de cette géniale capacité de Daumier à prendre en dérision la nouvelle société qui se met en place, et qui constitue cette "comédie humaine" chère à l’écrivain.  Mais c’est en 1845 que Baudelaire salue en Daumier un artiste à part entière, notamment dans le portrait charge qu’il dresse du bourgeois. Inscrit au Panthéon de Nadar, admiré de Théodore de Banville, de Michelet, de Taine, c’est du temps de la Seconde République que la reconnaissance commence à l’emporter sur la simple réputation d’opposant subversif. Le durcissement du 2nd Empire à partir de 1860 vaut à Daumier d’être mis à la porte du "Charivari" avant d’être réembauché en 1863 en signe de libéralisation relative du régime. Dans les deux ouvrages qu’il consacre à l’histoire de la caricature, Champfleury reconnaît le talent de Daumier et restitue l’œuvre de ce dernier selon une méthode historique documentée qu’il est le premier à fournir.
 
Michel Melot consacre une dernière partie à l’analyse de l’évolution de la manière dont l’opinion (restreinte principalement aux critiques et aux historiens de l’art) se représente l’importance de l’héritage laissé par Daumier dans l’histoire de la caricature et dans celle de l’histoire de l’art après la mort de l’artiste. Ce parcours posthume laisse entrevoir en premier lieu un débat entre ceux qui  conçoivent l’œuvre de Daumier en dehors de toute contingence historique (considérant son legs comme immortel) et ceux qui voient en lui le porteur d’une révolution qui n’a toujours pas eu lieu. En 1888, une première monographie réalisée par Arsène Alexandre couronne le républicanisme de Daumier et inaugure la première étape hagiographique d’un parcours post-mortem particulièrement riche en rebondissements. Ainsi, la même année, une exposition de 500 pièces à l’Ecole des beaux-arts rend hommage au "maître" tout en évitant prudemment d’exposer les dessins les plus engagés politiquement. En 1893, une première toile de Daumier est achetée par un musée. La République radicale (1900-1913) célèbre les vertus esthétiques et politisantes de Daumier au moyen du centenaire de sa naissance où sa gloire rejoint celle de Pasteur. La Belle Epoque enregistre les débuts du phénomène des collections. Parmi les collectionneurs, Grand-Carteret et Eduard Fuchs se distinguent par l’ampleur de leurs acquisitions mais également en raison de leur engagement dans la gauche internationaliste séduite par Daumier et dont le succès en Allemagne ne se dément pas. Les révolutions artistiques des années 1920 érigent Daumier en gardien de la tradition et du "beau métier" à un âge où la caricature traditionnelle ne peut rivaliser dans la démolition des corps avec celle entreprise par le cubisme, par l’expressionnisme, le surréalisme ou encore par la Nouvelle Objectivité allemande. Ce nouveau contexte esthétique n’empêche pas les collectionneurs allemands et en particulier américains d’acquérir un très grand nombre de lithographies "daumiéristes". Dès les années 1930 et encore après la Seconde Guerre mondiale, les communistes et notamment les Soviétiques, se réclament de l’art de Daumier considéré comme une figure révolutionnaire (ce qui est loin de correspondre au personnage) combattant la bourgeoisie capitaliste au profit des classes laborieuses alors qu’au même moment les critiques américains voient en lui l’ardent défenseur des libertés. Il est à noter qu’en 1979, l’exposition qui se tient à Marseille (d’où est originaire l’artiste) sert d’occasion à un manifeste politique qui témoigne un siècle après la mort de Daumier des enjeux que l’on place autour d’une œuvre qui laisse cependant moins de prise aux polémiques, comme en témoigne la tenue d’une exposition à l’Assemblée nationale en 1996, elle qui avait fait les frais d’un célèbre coup de crayon peu flatteur à l’époque de Louis-Philippe .

Michel Melot parvient dans son essai à renouveler l’histoire de l’art par un intelligent recours à  l’histoire des idées et de la perception d’un même corpus artistique  selon les divergences d’opinion et d’époque. Il entrelace avec pertinence, méthode et conviction les enjeux esthétiques, historiographiques et politiques sans négliger les ramifications socio-économiques liées notamment au développement des techniques lithographiques. Cet ouvrage s’impose donc comme une référence indispensable à la compréhension du "phénomène Daumier".


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crédit photo : dalcrose/flickr.com

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1 commentaire

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Sabine

17/05/08 18:53
Très bon commentaire bien argumenté j\'ai hâte de lire le suivant.Bonne continuation.

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