Lorsque la mondialisation broie les vies professionnelle et privée, Antoine Russbach explore les limbes de la société à venir à travers le cas d’un cadre gérant à distance des porte-conteneurs.

Antoine Russbach, Ceux qui travaillent, 25 septembre 2019, 102 min

 

Maritimisation et numérisation, piliers de la société mondialisée

La mondialisation des flux au XXIe siècle est un phénomène complexe à appréhender. Deux choix s’offrent à l’artiste, au chercheur, au grand public. D’une part, concentrer son attention sur les mobiles (modes de transport, déplacements) . D’autre part, s’attarder sur les « immobiles de la mobilité » comme l’évoque le sociologue Bruno Latour  : pour lui, il s’agit des infrastructures ou bien de ceux qui travaillent à leur gestion et à leur développement .

Le réalisateur Antoine Russbach, en sélectionnant la deuxième option, propose une fiction à deux niveaux. Le premier se centre sur le commerce maritime international via l’exemple des porte-conteneurs, géré par une entreprise dont le siège est basé en Suisse. Le second étayant le quotidien d’un père de famille suisse. En un sens, il s’inscrit dans une démarche d’analyse globale en partant d’un exemple local. Son personnage principal, Franck (Olivier Gourmet), est en charge depuis plus de quinze ans de la gestion des porte‑conteneurs pour une compagnie maritime. Un dilemme a priori cornélien, pris de son propre chef et croisant enjeu migratoire et enjeu économique, le conduit à un bouleversement aux conséquences nombreuses pour lui, sa famille et la compagnie.

Au travers de ce film, le réalisateur traite plusieurs thématiques aux enjeux politiques et sociaux. Tout d’abord, la focale utilisée amène à faire un pas de côté. Il ne s’agit pas de rejouer un énième scénario sur les dangers de la mer que sont les pirates  ou les intempéries , mais de proposer une vision surplombante du trafic maritime – le danger vient d’une autre nature, la nature humaine... Ici, pas de vision des océans, de longs travellings des ports avec leurs portiques automatisés ou de plans manquant de capturer la démesure des navires – sauf, vers la fin du film, dans une volonté pédagogique entre le protagoniste et sa fille pour appréhender l’ensemble des chaînons quasi-invisibles qui constituent la mondialisation. Pour illustrer la mondialisation par ses flux, le choix s’est porté surtout sur les appels téléphoniques de Franck, passés majoritairement en Anglais avec les capitaines des navires qu’il a à sa charge à toute heure de la journée et de la nuit. C’est un procédé efficace qui souligne l’effacement des fuseaux horaires et le travail sans fin auquel nous contraint la société capitaliste et néo-libérale. Sans être pour autant une technocritique radicale, des questions implicites sur notre rapport aux usages du téléphone portable sont soulevées, dans la sphère du travail comme dans la sphère familiale .

Ensuite, cette immersion dans le temps mondialisé dans lequel est engagé le personnage principal a des répercussions sur sa vie familiale. Père de quatre enfants et époux engagé dans son couple, Franck essaie d’allier posture professionnelle et posture parentale. On retrouve ici un axe fondamental du film : la vie familiale locale et les affres supposés de l’équilibre travail-famille – qui dérive parfois vers un travail qui prend le dessus sur la vie de famille, même si certaines séquences montrent l’immersion intense dans les loisirs familiaux.

Enfin, le dernier thème abordé par le film articule les deux espaces entre lesquels Franck va et vient : le bureau et la maison. Il s’agit de la société de consommation, dont une critique au vitriol est faite ici. Le réalisateur peint la sphère du travail comme un monde rude où les employés sous tension prennent des décisions chirurgicales par un manque de connexion avec la réalité. Celui-ci s’explique par le gigantisme des distances que feignent lamentablement d’humaniser les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Au sein du cadre familial, le tableau n’est pas nécessairement plus idyllique. Les besoins des enfants, bien réels, sont sériés en fonction de leur âge et de leur entrée dans la société de consommation capitaliste. Plus ils entrent dans l’âge adulte, plus ils s’en vont vers la violence et les artifices de la consommation. La petite dernière (admirablement jouée par Adèle Bochatay dont c’est le premier rôle au cinéma) recherche l’amour paternel. Pour les deux adolescents, ce sont l’argent de poche et le téléphone portable ; un style de vie qu’ils ne sont prêts à abandonner sous aucun prétexte. Quant à l’aîné, il a un intérêt pour la carrière et la chose militaire (armes à feu, grenade).

 

Les affres de la mondialisation contemporaine

C’est une fresque contemporaine tragique qui nous est dépeinte ici avec une imbrication des échelles, des sphères privée et publique, et une collision imparable des individus . Ces derniers n’avaient finalement que des interactions superficielles et voient leur monde remis en question. Pour reprendre une image d’Épinal, le spectateur voit l’iceberg qui se rapproche dangereusement de minute en minute, tandis que les personnages continuent d’être subjugués, chacun à leur tour, par un musicien de l’orchestre (leur centre d’intérêt principal), alors que le Titanic de la mondialisation dans lequel ils sont embarqués continue sa lente trajectoire vers un avenir incertain, violent, individualiste, libéral. Cette lenteur du film qui fait penser à celle des voyages maritimes, est d’ailleurs très bien traduite par un personnage principal taiseux, peu en adéquation avec ses émotions et difficilement empathique, comme il l’explique à sa psychothérapeute.

Finalement, le film prend une tournure introspective saisissante. En face d’une situation de crise professionnelle qui débouche inévitablement sur une crise existentielle – temporaire dans ce cas présent – et familiale par extension : comment garder le cap ? Avec la boussole et le compas, symboles du passé ou le GPS, symbole du futur ? Doit-on s’appuyer sur le passé terrien formateur pour Franck où ses parents agriculteurs et ses nombreux frères et sœurs lui ont appris le prix des choses, le sens du travail avant tout et où l’expression des sentiments était tue ? Ou bien le présent (et le futur) qui embrasse le culte des apparences destiné à combler l’absence paternelle et le présentisme comme horizon indépassable ? Dit autrement, dans notre société actuelle, comment faire les bons choix dans la sphère professionnelle quand les modèles (parents, employeurs) ne sont plus présents que de manière ponctuelle, que les relations entre les individus sont limitées et superficielles, et que les moyens de travail sont émiettés et désincarnés par une assistance technologique grandissante et chronophage débordant tous les autres cadres (récréatifs, familiaux) ? L’épanouissement par le travail, comme le suggère l’évaluation de la psychologue au protagoniste ? Possible, mais à quel prix (moral, physique, sentimental et familial) ? Assurément, ce n’est pas un éden, dans la mesure où l’on se méconnaît au sein même de cet entre-soi, où les enfants perdent peu à peu leur innocence pour se tourner vers l’apparence et l’absence de la vertu de l’effort et du travail. L’argent comblera-t-il tous les artifices et dédouanera-t-il du manque présentiel et affectif d’un foyer familial au bord de l’implosion ? Probable, mais quels en seront les effets à long terme ?

 

Sens du travail, sens de la vie : vers une collision sociale ?

Le conteneur « a changé le monde », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marc Levinson , tant au XXe qu’au XXIe siècle où il a engagé une révolution avec l’appui des nouvelles technologies. Espace(s) et temps sont éclatés, tout s’imbrique, se superpose, s’oppose, entre en collision. Les stratégies des individus de la société occidentale fluctuent au gré des intempéries professionnelles et / ou familiales – même si l’on s’aperçoit dans ce film que les deux sphères qui étaient plus étanches par le passé ne forment désormais qu’une seule et même entité. Il y a donc une réelle porosité des domaines public et privé, local et global. Cela entraîne une adaptabilité sans cesse renouvelée face aux événements qui surviennent et une froide aptitude à compartimenter, quitte à égratigner au passage quelques morceaux d’humanité. C’est donc la flèche du progrès qui est remise en question ici pour savoir si c’est vraiment vers cet avenir que nous souhaitons aller.

 

 

Ceux qui travaillent est donc un film qui interroge et fait s’interroger le spectateur sur le mode de vie occidental, sur les mobilités et les immobilités locales et internationales, sur l’aspect systémique de la mondialisation. Au final, tout est relié ; le retard d’un porte-conteneur à Shenzhen, par exemple, entraîne des conséquences sur l’ensemble de la chaîne des acteurs : le capitaine du navire soumis à la pression de son gestionnaire, le gestionnaire soumis à la pression du marché et de la concurrence, les grandes surfaces qui requièrent les produits frais et dispos à l’instant T, et les clients qui regardent leur portefeuille et les offres des différentes marques. L’effet papillon bat son plein dans la mondialisation où l’on se gargarise des flux tendus qui tendent fortement les relations humaines. Certains aspects dommageables du capitalisme occidental, tels que le juste à temps, le toyotisme qui accentue la pression sur la concurrence et le libre-échange (source de nombreux maux psychologiques, de burn out et d’arrêts de travail), s’étendent désormais aux pays du Sud où les coûts de production sont moindres et les conditions de travail particulièrement rudes. Dans ce village mondial où tout est connecté, le film d’Antoine Russbach nous rappelle que l’humain s’efface bien souvent au profit de la marchandise.