« Qu’est-ce qu’un grand écrivain ? », se demande-t-on en lisant les féroces micro-biographies réunies dans les « Vies écrites » de Javier Marías.

Qui convoque les fantômes des grands auteurs du passé a en général pour ambition de célébrer l’illustre charnier qu’il parcourt (l’image est de Paul Morand). On ne saurait dire que Javier Marías déroge à la règle : on sent qu’il admire les vingt écrivains dont il brosse le portrait dans ses Vies écrites – y compris ceux (James Joyce, Thomas Mann, Yukio Mishima) pour lesquels il dit n’avoir pas d’affection, parce qu’ils manquaient d’humour et n’étaient pas capables d’autodérision. Mais il met tant d’acharnement à souligner les travers les plus mesquins et les plus sordides de ses modèles, que ses petits tableaux, d’esquisses qu’ils étaient (une vie d’écrivain en cinq ou six pages), deviennent caricatures (quelques traits saillants excessivement accentués, et le tour est joué) : les maîtres n’y perdent rien de leur prestige, et qu’un peu de leur dignité ; le livre de Javier Marías y gagne beaucoup de saveur et de mordant. Car, s’il y a du Remy de Gourmont chez l’écrivain espagnol (à l’instar du compagnon de route des symbolistes, il compose un magnifique Livre des masques, ou plus exactement un livre qui démasque ceux dont il nous entretient), on pense aussi, en le lisant, à Paul Léautaud, le concierge des Lettres (le label est réducteur, mais expressif).

 

Qu’est-ce qu’un grand écrivain ?

La principale question que soulèvent ces Vies écrites est vieille comme la littérature : qu’est-ce qu’un grand écrivain ?

À la manière des théologiens adeptes du discours apophatique, qui définissent Dieu par ce qu’il n’est pas, Javier Marías apporte à cette interrogation légitime quoique vaine une réponse négative : un grand écrivain n’est pas un saint homme. On le savait déjà depuis Proust, qui reprochait à Sainte-Beuve de confondre le moi social de l’écrivain et son moi profond (celui qui se manifeste dans l’œuvre selon l’auteur d’À la recherche du temps perdu), et de considérer par conséquent chaque livre comme un miroir promené le long de la biographie de celui qui l’a écrit. Mais, là où Proust voulait magnifier la personnalité d’auteur d’individus par ailleurs ordinaires voire décevants, Javier Marías, avec une éblouissante férocité, rappelle que même les plus altiers génies peuvent être « calamiteux » (c’est l’adjectif qu’il emploie) dans leur existence quotidienne : en témoignent la mythomanie de Faulkner, la coprophilie de Joyce, ou encore l’ivrognerie de Malcolm Lowry.

Mais dans le même temps, sans peut-être que Javier Marías l’ait voulu, se dégage un autre trait commun (celui-là positif, quoique connoté négativement dans l’imaginaire moral chrétien, puisqu’il constitue un péché capital) à tous les auteurs évoqués : l’orgueil. Thomas Mann estimait qu’il eût pu donner au Quichotte une fin plus réussie que celle de Cervantès ; Nabokov, lui, méprisait allègrement ses plus éminents confrères, de Balzac à Faulkner en passant (entre autres) par Conrad, Lorca, Pound, Camus, Sartre… et bien sûr Thomas Mann, pour qui il n’avait pas de mots assez durs ; quant à Joyce, il avait littéralement l’illusion de s’égaler à Dieu, puisque, dès ses premières tentatives d’écrivain, il était convaincu de fournir à ses lecteurs « une sorte de plaisir intellectuel ou de jouissance spirituelle en changeant le pain quotidien en quelque chose qui possède en propre une vie artistique permanente ». Description immodeste peut-être, mais superbe de l’eucharistie littéraire ; et description, surtout, qui fournit la clef du grand écart entre splendeur spirituelle et indigence morale que l’on observe chez tant d’écrivains : sans doute faut-il qu’un artiste ait fait par lui-même (et non par lectures interposées) l’expérience des bas-fonds de la conscience, qu’il ait plongé dans les profondeurs ténébreuses de sa propre psyché, pour atteindre à cette « connaissance par les gouffres » dont parlait Michaux, et pour rendre « hautaine » la « misère » humaine (si l’on nous permet de détourner le bel oxymore de José-Maria de Heredia). De telle sorte qu’il n’est pas exclu qu’en littérature, il faille prendre pour argent comptant l’astucieuse équation que le dessinateur Bill Watterson prête à son petit Calvin, lequel, se fondant sur une logique de la proportionnalité inversée, se prédit un avenir glorieux – car Einstein avait de mauvaises notes à l’école, or ses résultats à lui, Calvin, sont plus catastrophiques encore…

 

Les mystères du Panthéon

Une autre question que l’on se pose en lisant ces Vies écrites, c’est celle des critères qui ont présidé au choix des auteurs dont Javier Marías nous parle.

Régulièrement, des voix s’élèvent en France pour réclamer la panthéonisation de tel ou tel grand homme : Rouget de Lisle , Pierre Mendès France, plus récemment Molière… Le premier a composé l’hymne national, le second fut l’incarnation même de l’humanisme anti-colonialiste, le troisième a si bien illustré la langue française qu’il en est devenu le génie tutélaire… Ces titres sont-ils suffisants pour que leurs cendres aillent reposer dans les caveaux du Panthéon auprès de celles de Joseph-Marie Vien (peintre officiel du Premier Empire), de Simone Veil ou encore de Voltaire ? Oui certes, mais les voies de la panthéonisation sont impénétrables…

Il en va de même des anthologies et des galeries de portraits littéraires : on s’y étonne souvent, sinon de certaines présences, du moins de certaines absences. Rousseau l’exhibitionniste, Jules Verne le père indigne qui envoya son fils dans une colonie pénitentiaire, Cocteau l’opiomane… : sans même franchir les frontières de la littérature française, les candidats sont innombrables qui mériteraient d’apparaître dans le recueil des Vies écrites, et de venir étoffer ce réjouissant florilège de ragots (pour la plupart fondés, hélas). Alors, pourquoi Conan Doyle (qui n’avait d’autre défaut que d’être « un peu autoritaire en famille »), et pas Poe (qui selon la légende était alcoolique, au moins par intermittences) ? Pourquoi Tourgueniev (qui eut le mérite de résister à une hérédité criminelle, puisqu’il fut « un maître modéré et humain », alors que sa mère comme sa grand-mère avaient en leur temps fait preuve d’une cruauté meurtrière à l’égard des serfs de la famille), et pas Tolstoï (qui, de son propre aveu, tua plusieurs hommes en duel dans sa jeunesse) ? Pourquoi l’inoffensif Henry James, et pas Nathaniel Hawthorne, qui se fit le thuriféraire du président esclavagiste Franklin Pierce ? Parce que la galerie de portraits n’est pas plus que l’anthologie un genre objectif. L’encyclopédie des amitiés et des inimitiés de Javier Marías est capricieuse et ne prétend en aucune façon être exhaustive, et c’est pour cela que nous prenons plaisir à la feuilleter : si nous nous prenons au jeu, c’est que nous-mêmes nous aurions fait d’autres choix, et que la subjectivité fondamentale de la sélection opérée par l’auteur nous incite à dresser notre propre liste intérieure.

Dans ses Hommes de bonne volonté, Jules Romains montre deux des plus sérieux de ses personnages, Jallez et Jerphanion, absorbés dans une occupation de cette sorte : un « jeu de l’Académie » qui consiste à recomposer l’assemblée des Quarante en substituant aux Immortels médiocres des écrivains plus dignes de ce titre. Si Barrès et Loti (on est au tout début des années 1910) figurent parmi les rescapés, si Verhaeren, Claudel, Jammes et Gide sont « élus », Péguy voit sa candidature rejetée après examen… et l’on peut s’en offusquer, comme on peut déplorer que Thibaudet, Suarès et Alain soient finalement exclus de cette Académie alternative. Mais ici, comme dans les Vies écrites, et comme dans toute démarche de nature anthologique, le résultat compte moins que le jeu auquel le lecteur est invité à jouer par l’auteur, et qui consiste à réunir en un symposium imaginaire les grandes figures auxquelles va sa dilection, sans se soucier ni des modes (les « hommes du moment » n’ont rien à faire dans ces assemblées idéales), ni des jugement tout faits des histoires littéraires (être une « valeur sûre » ne garantit pas l’entrée dans ces petits panthéons privés), ni surtout des vices, des faiblesses ou des tares des prestigieux impétrants. Et l’on pourra songer à la sentence (naïve, peut-être, mais pleine de bon sens) de Hermann Hesse, dans La Bibliothèque idéale : « Le lecteur doit lire en fonction de ce qu’il aime et non selon quelque obligation. »

 

Qu’est-ce qu’une grande artiste ?

Cela établi, et quoiqu’il nous semble préférable que rien ne vienne limiter ou même organiser la liberté du geste anthologique, un problème demeure, devenu particulièrement épineux de nos jours : celui de la parité. Les femmes sont nettement sous-représentées dans les Vies écrites : trois (Isak Dinesen, Madame du Deffand, Djuna Barnes) sur les vingt médaillons du recueil. Bien d’autres auraient pu faire valoir leur génie et leurs torts pour y être honorées sur le mode de la dépréciation bienveillante : pour ne citer là encore que des noms français, on peut reprocher à George Sand son antisémitisme, à Colette son apolitisme obstiné pendant la Seconde Guerre mondiale, à Marguerite Duras son « Sublime, forcément sublime Christine V. »… Mais Javier Marías a préféré, plutôt que d’intégrer, au nom de l’égalité des sexes, davantage de portraits de femmes à la série de ses Vies écrites, rédiger un autre petit ensemble (riche de six textes celui-ci), consacré à des Femmes fugitives : Lady Hester Stanhope, l’aristocrate-prophétesse britannique, qui fut proclamée « reine de Palmyre » par les tribus de la région ; l’essayiste anglaise Vernon Lee (de son vrai nom Violet Paget), que Javier Marías décrit comme une « chatte sauvage » ; l’actrice et poétesse Adah Isaaks Menken, qui connut la gloire aux États-Unis pour avoir incarné le héros éponyme du mélodrame Mazeppa ; la romancière Violet Hunt, qui séduisit John Ruskin, le jeune Oscar Wilde, Somerset Maugham, H. G. Wells et tant d’autres, ce qui lui valut d’être surnommée « l’indécente Babylonienne » (il semblerait d’ailleurs qu’Henry James soit l’inventeur de ce sobriquet) ; l’épistolière Julie de Lespinasse, qui fut la « tendre amie » de l’encyclopédiste d’Alembert ; et enfin Emily Brontë, l’auteure des Hauts de Hurlevent, dont « la vie fut si courte et silencieuse […] que l’on en sait bien peu de choses ».

Ce qui frappe – et ce qui explique peut-être ce relatif cloisonnement des sexes –, c’est que les contours de ces figures féminines sont bien moins clairement dessinés que ceux des écrivains dont il est question dans les Vies écrites. Et sans doute peut-on voir là l’explication de ce titre-étiquette, Femmes fugitives, qui ne convient, si on le prend dans son sens propre, qu’à Lady Stanhope (et encore) : ces femmes sont fugitives comme peuvent l’être des visions, elles ne sont pas à proprement parler en fuite, mais elles échappent à leur biographe… Caractéristique objective d’une écriture féminine qui serait essentiellement insaisissable, ou simple manifestation de l’ingénue perplexité d’un homme devant ce qui pour lui demeure l’autre sexe ? C’est ce que l’on ne saurait dire.

Mais ce qui ne fait pas de doute, c’est qu’au-delà de cette troublante labilité, le splendide orgueil commun aux faillibles héros des Vies écrites se retrouve chez les femmes à qui Javier Marías rend hommage : Lady Stanhope était « tyrannique » et « se vantait de connaître le caractère d’un homme après un simple regard » ; Vernon Lee affichait un insolent dédain envers les plus remarquables personnalités de son époque, de Whistler à D’Annunzio ; Emily Brontë avait la réputation, pas tout à fait usurpée, d’être une jeune femme « arrogante »… À telle enseigne que l’on est tenté de penser, en refermant ce terrible petit livre, que décidément, les grands écrivains et les grands artistes, hommes ou femmes, pourraient bien être parents de ces « séraphins méprisants et damnés » qu’évoque Faulkner dans l’explicit de sa trilogie des Snopes.