Pourquoi n'y a-t-il pas de super-héros à Paris ?

Mi-promenade dans Paris, mi-livre d’histoire, le Paris démasqué de Quentin Girard et Louis Moulin est un livre qui foisonne d’histoires, d’anecdotes, de grands auteurs ou de coupures de journaux d’époque, de noms de lieux préservés ou disparus. Tout cela sur un fond unique, jamais rabâché mais toujours présent : Paris est la grande ville, le lieu des heurts entre catégories sociales, des secousses bourgeoises ou populaires, d’Étienne Marcel jusqu’à Gavroche, un lieu qui repousse vers ses forêts ou ses banlieues les truands, les immigrants, les travailleurs du sexe, tout en accueillant des réfugiés politiques dont les derniers avatars seraient les Femen. À travers les nécrophiles du XIXe siècle ou les exploits de sainte Geneviève, la ville reste donc l’héroïne, pensée comme un lieu où le pouvoir s’exprime mais doit compter avec une forte opinion publique, relayée à chaque époque par des moyens différents. Un lieu d’une grande liberté, donc, dans lequel on se promène avec plaisir de siècle en siècle.

 

Le barbier de Métronome et au-delà

Le ton est donné dès le premier chapitre, avec l’histoire du barbier meurtrier des Marmousets, qui aurait fourni en viande humaine le pâtissier voisin à la fin du XIVe siècle. Là, on reconnaît immédiatement l’une des multiples anecdotes qui viennent nourrir un best-seller vieux de déjà… dix ans : le Métronome de Lorànt Deutsch. Mais le clin d’œil est efficace, puisque cette histoire est immédiatement remise dans son contexte : de siècle en siècle, on apprend comment ce mythe s’est formé, et finalement l’affaire sordide disparaît derrière un sujet bien plus vaste : la manière dont la ville sert de boîte à écho, à travers le temps, grâce à un nom de rue, à un châtiment particulièrement sévère à valeur d’exemplarité, propre à la justice médiévale et moderne, ou à un passage de roman historique.

De chapitre en chapitre ce fil revient : Paris comme machine à histoires qui perdurent, se forgent ou s’oublient. Les vers de Baudelaire sont là pour le dire : « Le vieux Paris n’est plus (La forme d’une ville / Change plus vite hélas ! que le cœur d’un mortel !) ». Ils le disent d’autant mieux qu’on apprend que, écrits en 1857, ils feraient allusion au quartier du Carrousel rasé en 1849 lors des travaux haussmanniens. Ceux-ci font ainsi disparaître la mémoire des événements de la révolution de 1848, et les exécutions sommaires des prisonniers des Tuileries qui y avaient eu lieu. En moins de dix ans, la forme de la ville vient cacher les convulsions politiques récentes. 

 

Paris sans superman

Le thème des super-héros et du fantastique court aussi à travers le livre, mais de façon plus rhétorique. Le dragon chassé par l’évêque Marcel au IVe siècle dans la lande qui constitue au sud de Lutèce le futur XIIIe arrondissement, ou les pétroleuses de la Commune, ces femmes imaginées dans les semaines de crainte de 1871 qui auraient enflammé Paris de l’intérieur, tissent bien un fil merveilleux. Un fil d’autant plus solide qu’on voit vite qu’il y a derrière un contexte politique toujours fort, et que ces produits d’une imagination collective inquiète, et aussi souvent savamment orientée, ne sont pas le privilège du passé. Le vol de la Joconde en 1911 par un émigré Italien qui revendiquera ensuite l’argument nationaliste, la première exposition automobile tenue en 1898, ou la grande dératisation du quartier des Halles prévue en 1968 lors du déplacement des installations vers Rungis sont là pour rappeler que Paris continue à se transformer, à s’inventer à coup d’histoires, de modes et de rumeurs. Finalement le livre semble confirmer son affirmation de départ : alors que les Américains ont des héros en collant ou corset à foison, Paris n’a pas d’équivalent exact. Là où les villes étatsuniennes doivent s’inventer une identité en piochant dans une histoire tout juste pluriséculaire, à Paris, les histoires semblent aller plus loin, être toutes plus stratifiées, et les héros bien identifiés sont simplement « spécialisés » dans un bâtiment (le stryge de Notre-Dame ? ou alors, sans doute trop célèbre pour apparaître ici, le fantôme de l’opéra ?).

On peut alors se demander si ces semi-héros parisiens, aux contours moins marqués et aux pouvoirs plus mouvants, sont le signe d’une identité urbaine différente. À l’heure ou Captain America fait partie des études de cas classique en classe de troisième et où William Blanc résume dans son Super-héros, une histoire politique  les attributs et les fonctions de chaque grand héros, de Wonder Woman à Black Panthers, qu’ont à nous dire sur l’histoire de Paris les vampires nécrophiles du cimetière Montparnasse et les amazones masquées du bois de Boulogne ? Les auteurs ne le disent jamais explicitement, rien n’est dogmatique dans ce livre surtout descriptif et narratif. Mais peut-être notre absence de super-héros est-elle aussi le signe d’une ville qui met moins en valeur le self-made man, l’homme ou la femme unique protégeant la population de haut, et trouve ses modèles dans des figures plus collectives : le Titi parisien, les rois de la cour des Miracles (celle de Victor Hugo ou la vraie un siècle plus tard). Ou alors les journalistes que l’on voit à la fois attendre et préparer les nouvelles le soir des attentats du Bataclan, dans l’antre de Libération décrit comme la caverne à informations, à journaux et livres empilés, où le nouveau se mêle aux trouvailles émergeant du passé. Pas d’homme fort ici, mais une histoire plus collective qui fait se rencontrer des époques à coup de ressemblance ou de distance.

Comme les chroniqueurs médiévaux qui dotent la monarchie française en construction d’une glorieuse origine troyenne, d’ailleurs très disputée en Occident, on se trouve alors à chercher quels ancêtres parisiens nous correspondraient. La Voisin, empoisonneuse et avorteuse exécutée en 1680 ? Ou les premiers dresseurs de barricades, en 1588, contre les gardes suisses de Henri III ? Finalement, la solution de continuité la plus efficace est aussi celle que l’on se choisit. En ceci, ce livre apparaît comme un beau réceptacle à histoires, où l’on peut piocher à volonté au gré d’une promenade Paris-Banlieue.