Un magnifique texte par l'auteure de "L'Art de perdre" (Goncourt des lycéens 2017), qui fait réfléchir sur l’accueil, l’autre et la conscience.

Dans cette brève pièce, Alice Zeniter imagine qu’en raison d’une crue massive des eaux, un couple, Mateo et Letizia, se retrouve sur un « rocher au sommet » comme l’indique la didascalie initiale – qu’on croit être un morceau perdu de montagne en Corse – et s’interroge. Mateo et Letizia se demandent comment réagir et quel accueil faire à ceux qui viendraient chercher refuge auprès d’eux et en particulier quelles raisons doivent ou devraient présider à leurs choix. Réflexion sur l’écologie, la pièce est peut-être plus encore une réflexion sur l’accueil des apatrides, c’est-à-dire de ceux qui n’ont plus de chez soi, ceux que la guerre ou la misère chasse de chez eux, et ceux que la vague forcera à l’errance.

Un couple et deux pôles

Du coup, entre des passages absurdes et comiques – comme lorsque Letizia complimente Le Mouflon sur deux Jambes sur sa marche et que son interlocuteur évoque les mutations de leur espèce qui ont permis la bipédie, ou l’attribution d’un CV vantant des qualifications d’organisation et de leadership à Vladimir Poutine – se pose la grave question de savoir comment habiter un monde qui rétrécit, où il n’y a littéralement pas de place pour tout le monde. Cette question prend dans la pièce la forme de savoir qui on accepterait sur le rocher, étant entendu que ce serait offrir, au moins provisoirement, un abri, un lieu pour vivre, à ceux qui n’en auraient plus à cause de la montée des eaux. Autrement dit, avec qui serions-nous prêts à partager ? Les réponses des deux amoureux divergent : Letizia semble prête à accepter tout le monde, y compris ceux envers qui elle a des griefs, tandis que Mateo, plus égoïstement, n’accepte personne au nom du lien qui l’unit à Letizia et de l’enfant qu’il espère avoir d’elle. C’est qu’en réalité – et la pièce le dévoile progressivement – Letizia ne serait pas prête à vivre dans un monde constitué du seul Mateo et de leur hypothétique enfant, tandis que Mateo y aspirerait. Quand Mateo veut réduire le monde au couple, et en exclure ceux qui seraient en dehors – quitte à ce qu’ils périssent –, Letizia semble prête à quitter Mateo pour le monde et préférer la pluralité à l’unité fusionnelle de deux êtres.

Ce qui sépare profondément Mateo et Letizia, par-delà leur passé et l’aventure de Mateo avec une certaine Julia, c’est leur attitude face à l’intérêt égoïste, mieux à l’individualisme au sens de Tocqueville . Quand Mateo dit : « On ne pourra pas partager avec tout le monde », rengaine éculée de ceux qui, bourgeoisement, estiment qu’ils en ont assez fait quand ils ont fait quelque chose et ne veulent pas faire plus   et demeurent insensibles à la misère des autres (ainsi de la Femme qui voit des enfants abandonnés qui ne sont pas les siens et qui dès lors n’en ressent que de l’indifférence), il veut défendre son droit, ses avantages contre ceux qui les menacent de par leur existence même. Et c’est ce droit que met en question Letizia, quitte à tomber dans l’angélisme. D’où, avec le personnage de l’Homme, le début d’une mise en évidence de la force de l’argent : « Au bout du compte, on réalise que l’argent s’immisce toujours un peu partout ». Letizia critique principalement le ridicule et hypocrite droit qu’on retirerait d’être né quelque part, et qu’on défend sous le nom de nationalisme. Refuser de partager le sol sur lequel on vit avec quelqu’un qui n’y serait pas né est nécessairement illégitime, c’est parer son intérêt personnel particulier du nom de droit : « Tu disais que c’est absurde de tirer sa fierté d’être nés ici alors qu’on n’y peut rien ». Attaché à son intérêt personnel, à son héritage (alors même qu’il mésestimait son père), Mateo a tout du bourgeois, comme l’Homme qui ne se justifie qu’à l’aide de ces lieux communs dont Flaubert, Bloy, Mirbeau, Barthes ou Ellul ont déconstruit l’idéologie, lieux communs que Mateo ne dédaigne pas d’utiliser à l’occasion.

Pour savoir qui ils accepteraient, les personnages évoquent différentes personnes de leur vie passée, et vont même jusqu’à faire apparaître un personnage, ce qui occasionne une scène dans laquelle ils sont directement mis en action en face d’un demandeur d’asile. Cette expérience de pensée – ou théâtre – a ceci d’intéressant qu’elle questionne le rapport à l’autre. Quand le personnage de la Femme menace d’agresser Letizia, et que Mateo utilise cet argument pour montrer à Letizia qu’elle ne peut pas accepter tout le monde, « comme si [elle était] Jésus », elle répond : « les gens réels ne sont pas comme ça », manière de nous faire réfléchir sur l’image que nous avons des autres. Et cette réflexion, si on la mène à bien, doit nous faire résister à la tentation de l’angélisme à laquelle cède Letizia, voyant, ou du moins disant ne voulant voir les autres personnes que comme des victimes gentilles et éperdues de reconnaissance.

Ce qui anime aussi les personnages, c’est leur peur ou leur dégoût de la proximité devenue promiscuité, d’un espace à partager de plus en plus restreint. Et face aux beaux sentiments de Letizia, Mateo brandit cette image d’un espace réduit à partager dans un confort qui semble devoir de manière imminente se transformer en répulsion. Ainsi des vaches que Letizia ne veut pas entendre meugler trop près de son oreille. Cette réflexion sur l’accueil gagne à être lue en regard des analyses derridiennes inspirées de Levinas sur l’hospitalité et sur le rapport à l’immunité, qui serait à mettre en perspective avec le refus de la promiscuité. C’est comme si Letizia défendait quelque chose comme une hospitalité inconditionnelle au sens de Derrida. Autrement dit, comme si Letizia attribuait à l'autre le droit de venir me visiter sans que j’ai quoi que ce soit à dire. Mais, en même temps, cela signifie que Letizia devrait, pour être cohérente avec ce qu’elle dit partager son intimité, c'est-à-dire lever la barrière qui la sépare de l’autre, lever l’immunité, accepter qu’il n’y ait pas barrière entre le soi et l’autre. En effet, le refus de la promiscuité, de la proximité trop excessive avec l'autre avec qui elle partagerait l'espace si elle était fidèle aux convictions qu'elle affiche, la mettrait en porte-à-faux avec sa parole.

Mateo accuse également Letizia de n’accepter les autres que par souci d’utilité, bien que sous couvert d’humanité – ce qui entacherait sa pureté morale, et amoindrirait la « grandeur d’âme » dont elle veut faire étalage  . Leur désaccord est le plus manifeste quand Mateo veut que ceux qui ont abîmé la terre au point qu’elle donne naissance à la vague périssent, tandis que Letizia voudrait les sauver, persuadée qu’ils pourraient changer, qu’un autre monde que celui qui été jusqu’ici – l’individualisme capitaliste – est possible.

 

Un nouveau Déluge

La crue progressive, qui détruit le monde sur son passage, humain comme animal, oblige à s’adapter. Que l’adaptation soit biologique (et c’est sur une médiation sur la position debout et l’évolution que s’ouvre la pièce) – comme chez les Mouflons contraints pour survivre d’artificiellement forcer leurs articulations –, sociale en ce qu’il faut repenser la propriété, ou plus anthropologique encore, puisque c’est un nouveau rapport à la terre, aux autres, à la distance que le nouveau Déluge fait émerger. Plus fondamentalement, c’est à une contemplation proleptique de la catastrophe écologique qui s’annonce, que se livre la pièce. La description de ce que voient les personnages ponctue l’avancée de la pièce (« Regarde, tu vois la chaise qui flotte ? »), avancée interrompue çà et là par des bribes, des bruits de sirène croissant, qui donnent à voir les dimensions et l’étendue de la catastrophe à laquelle le couple ne semble confronté que de loin. La brusque montée des eaux, au-delà non seulement de l’habituel, mais de l’imaginé, prend la forme d’une vague, c’est-à-dire d’un élan, d’une force qui emporte tout sur son passage et détruit le monde des hommes. Dire cette vague est une véritable réussite théâtrale, puisqu’on n’en montre rien. Ce qui la caractérise d’abord, dans sa description, est sa démesure. Elle est dite irrésistible et insensible à l’égard des hommes (« Rien ne lui résiste, voitures, camions, bateaux, voguant comme de simples jouets en plastique »), infinie dans sa manifestation (« Des lames qui n'en finissent pas de se former »), terriblement destructrice (« Une moitié de la population a littéralement disparu »). Mais parmi ses effets, on trouve des problématiques actuelles et existant déjà, celui des réfugiés climatiques, du sixième continent « fait de plastique multicolore ». La pièce aborde également la question de la prise de conscience de l’urgence écologique, urgence inégale, puisque les dangers du dérèglement climatique ne menacent pas également tout le monde, et au-delà de cette prise de conscience la réflexion sur la nécessiter de penser cette crise et d’agir.

Alice Zeniter et le théâtre

Et c’est sur la question de son rapport au théâtre que se termine le livre d’Alice Zeniter. Ce qu’il y a de remarquable dans ce bref texte « Vous faites aussi du théâtre ? », c’est qu’il veut sortir d’une alternative sclérosante tenant qu’on « fait » des romans ou du théâtre. La réponse de l’auteure est d’abord biographique, factuelle (elle a étudié et fait du théâtre, et dit préférer écrire des textes pour le théâtre et les mettre en scène que les jouer), puis surtout légitimée par le sens qu’elle confère au théâtre. Le théâtre, c’est la possibilité de laisser le texte s’incarner de façons toujours différentes, toujours nouvelles au sens d’originales, certes, mais aussi et surtout d’inattendues, au gré des acteurs et des publics. Et il semble bien que le texte de Quand viendra la vague offre de multiples possibilités de jeu, laissant à chacun, acteur ou spectateur, le soin de prendre conscience des problèmes d’aujourd’hui – et de se positionner pour y répondre. #nf#