Du IVe au XVIe siècles, la mémoire de l'évêque saint Ambroise a permis aux Milanais de construire et de réinventer sans cesse leur identité collective.

« Une histoire de fantômes pour adultes consentants » : c’est ainsi que Patrick Boucheron présente son dernier ouvrage, dont l’objectif est d’analyser les bribes de passé utiles pour soutenir l’invention d’une identité collective milanaise dans laquelle saint Ambroise occupe une place centrale. Il cherche brillamment à dissiper « l’aura d’un nom propre qui enveloppe de sa brume épaisse les lieux ». Il s’agit « d’apprendre à ne plus se laisser gouverner par d’insaisissables fictions  ». L’étude se présente en cinq parties thématiques, avec une progression chronologique, et présente un riche dossier iconographique qui permet de saisir les modalités d’utilisation de la figure d’Ambroise, dès après sa mort (au IVe siècle) et jusqu'à l'aube de l'époque moderne (au XVIe siècle).

 

Des « souvenirs (qui) s’accrochent aux pierres »

Patrick Boucheron revient sur la vie d’Ambroise et montre que par son œuvre doctrinale et sa correspondance, l'évêque de Milan (et primat d'Italie) est le premier artisan de sa mémoire. Homme de culture gréco-romaine, il est très influencé par Cicéron, notamment par son traité politique De officiis examinant la loyauté due par les élites à la communauté. L’élection au siège épiscopal de Milan en 374 est présentée, en suivant les analyses de Peter Brown, comme un symptôme et une cause de changements plus décisifs dans le tissu social du christianisme, notamment la prééminence des évêques. Le peuple de Milan devient une nouvelle base du pouvoir épiscopal. Et dès après la mort du prélat, la rédaction de la Vita Ambrosii par le prêtre Paulin constitue une source initiale sur la vie de l’évêque, dont les souvenirs rassemblés accélèrent la propagation de la légende.

Ambroise « fait à Milan ce que Constantin fit à Rome : recouvrir d’anciennes zones funéraires par ces citadelles de la foi que sont les basiliques  ». En 386, l’évêque refuse de céder une basilique à un culte jugé "hérétique" mais soutenu par la cour impériale : le culte homéen, héritier de l'arianisme, qui affirme la primauté du Père sur le FIls au sein de la Trinité. Pour garder la maîtrise des lieux de culte "catholiques" malgré le coup de force de l'empereur et des homéens, l'évêque organise la découverte miraculeuse des corps des martyrs Gervais et Protais, qu'il fait ensuite transporter dans la basilica Martyrum. Ils sont rejoints en 397 par le corps d’Ambroise lui-même. La basilica Ambrosiana devient le « pivot central de la configuration monumentale ambrosienne ».

L’auteur s’attache à reconstituer la logique spatiale de l’épreuve de force de la semaine sainte de l’an 386. Il s’agit de l’un des éléments les plus intéressants et un aspect très documenté de l’ouvrage. La ville est redessinée par une politique des reliques. La mise en place de cultes des martyrs réactive la mémoire des persécutions antichrétiennes. Ainsi, Ambroise opère une réaffectation symbolique en temps réel au profit de l’Église  et enveloppe la ville de son nom : se met en place une « topographie légendaire du souvenir ambrosien  ».

Au IXe siècle, l’évêque Angilbert II, un « carolingien de choc », met en place une politique d’exaltation du souvenir ambrosien. Il s’agit d’intégrer Milan dans l’ordre impérial et monastique qui préside à la renovatio imperii de Charlemagne. Dans l’autel, saint Martin, protecteur des Francs (et allié d'Ambroise de Milan dans sa lutte contre les homéens) rejoint les saints milanais pour montrer l’attachement de l’Eglise à l’ordre carolingien. Sous la plume d’Ennode de Pavie, Ambroise désigne plutôt la refondation de l’Église milanaise « en tant qu’elle est l’un des fondements de l’Église universelle dominée par Rome  ».

 

Les vies posthumes d’Ambroise

Patrick Boucheron traque également les vies posthumes d’Ambroise : « ces spectres sont les cauchemars des empereurs et des tyrans mais l’espoir des défenseurs de l’Eglise, de la liberté et de la communauté. » L’auteur montre que la mémoire d’Ambroise joue un rôle important dans la reconnaissance de la supériorité du siège métropolitain de Milan en Italie. Aribert d’Intimiano réactive son souvenir en utilisant trois éléments : la lutte contre l’hérésie, contre les agressions impériales et la défense de l’intégrité et des valeurs civiques de la ville. Le souvenir du saint est donc disponible pour des usages politiques, parfois contradictoires.

L’étude des vies posthumes s’accompagne d’une analyse des histoires textuelles. Et notamment l’utilisation du souvenir ambrosien pour contrebalancer le pouvoir de l’Empereur. En s’interrogeant sur le rôle joué par l’évêque lui-même dans sa mémoire textuelle, il analyse la dimension politique de la correspondance : elle laisse transparaître la volonté de construire une nouvelle relation entre l’Église et l’État. Un double mouvement se met en place dès la mort du saint : une reconnaissance passant par un rassemblement des textes et une canonisation, mais également un mouvement contraire de décanonisation, dispersant les traces. Le réemploi d’Ambroise est aussi visuel :  en 1171 sur la porta romana, il est représenté chassant les hérétiques lors de la refondation de la ville.

 

La mise en spectacle du temps et l’attachement au rite ambrosien

L’auteur revient également sur l’« entreprise de captation seigneuriale du souvenir ambrosien dans le cadre notamment de communications politiques » aux XIIIe et XIVe siècles . La figure du saint militaire apparaît au travers de représentations équestres inédites : en 1494 Filippo Mantegazza publie un opuscule sur le miracle d’Ambroise où il est vêtu de blanc, lors de la bataille de Parabiago en 1339. Poursuivant son analyse, l’auteur parle d’une brèche pour la période 1447-1450, entraînant dans la seconde moitié du XVe siècle, un retour d’Ambroise tel un cavalier furieux. Le nouveau prince Francesco Sforza n’a pas oublié le saint mais il s’approprie les lieux et occupe l’espace de la mémoire.

Il y a un réel attachement du peuple au rite ambrosien dans la seconde moitié du XVe siècle, avec une liturgie particulière perçue comme l’expression de l’identité milanaise et utilisée pour lutter contre les agressions impériales. Le rite ambrosien se présente comme « puissant, ancien, pédagogique et populaire » : « c’est l’expression d’un peuple uni et combattant, en larmes et en armes  ».

Pour Patrick Boucheron, au Moyen Âge, le souvenir d’Ambroise est le plus souvent « cette impression sensible, faite d’écoute et d’imprégnation, de compréhensions et d’incompréhensions, qui résulte d’une manière spécifique de chanter les hymnes et de dire la messe  ». L’étude des hymnes permet de procéder à une « archéologie d’un nom propre » et met au jour leurs vies posthumes comme avec Ennode de Pavie, au début du VIe siècle, qui les réactualise. En essayant de reconstituer l’historicité de leur écoute sociale, l’auteur met en évidence leur importance dans la cohésion du peuple milanais : « il vibre à l’unisson d’un chœur mélodieux de cœurs accordés. On y entend gronder les échos lointains de luttes anciennes » capables de s’actualiser .

L’ouvrage se termine par la réactivation du souvenir d’Ambroise comme arme de la réforme catholique, au XVIe siècle par Charles Borromée. Il apparaît comme le dernier des nouveaux Ambroise, « la figure ultime de ses vies posthumes ». Il fait du saint le modèle idéal du prêtre défini par le Concile de Trente. A Milan, le pouvoir épiscopal réactive la topographie du souvenir d’Ambroise mais déplace son centre de la basilique San Ambrogio vers le Dôme, grande église de l’archevêque .

Avec un style clair et élégant, Patrick Boucheron montre que le nom d’Ambroise est indéterminé comme « ce halo de sens incertain qui s’insinue et nous domine ». Depuis le IVe siècle il imprègne l’identité milanaise. Son histoire, jusqu’au XVIe siècle, est utilisée pour servir des intérêts politiques ou religieux comme la lutte contre l’autorité impériale ou la mise en place de la réforme catholique. Ambroise est donc « ce nom obstiné qui revient toujours en ses lieux [...], qui peut être interprété, commenté, réinventé, liquidé ou vidé de son existence  ».