On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

8% de la population française vit dans les 700 Zones Urbaines Sensibles (ZUS). Ces quartiers de relégation sociale, en périphérie ou au centre des grandes agglomérations, cumulent fort taux de chômage, échec scolaire, fort pourcentage de jeunes dans la population, forte proportion d'immigrés et d'étrangers. L'ouvrage de Luc Bronner est un reportage dans ces territoires distants de quelques kilomètres seulement du centre des grandes villes françaises, et pourtant étrangers. Étrangers, ces territoires le sont pour beaucoup de Français, qui en ignorent l'organisation, le fonctionnement, et surtout les habitants. Ces territoires sont comme coupés du reste du pays : pour l'auteur, ce sont des ghettos. Le mot est fort, mais assumé. Tout ce qui fait barrière entre ces quartiers et le reste du territoire, entre leurs habitants et le reste de la population française est ici révélé. Des barrières sociales, géographiques, politiques sont érigées de l'extérieur et de l'intérieur. De l'extérieur, ce sont l'incompréhension, la stigmatisation des habitants par les politiques, les journalistes, les simples citoyens qui participent à la construction d'un mur . De l'intérieur, c'est le repli – forcé - des habitants de ces quartiers sur eux-mêmes qui allonge la distance entre eux et le reste de la société. Le très grand mérite de cet ouvrage est de franchir la barrière du ghetto, de faire tomber les préjugés. Cela est fait de manière très convaincante grâce à un travail de terrain de quatre années éclairé par des analyses de sociologues sur la question.
Prenant d'emblée le contrepied des discours politiques accusateurs qui pointent du doigt les “racailles”, les “jeunes désœuvrés” pour mieux les opposer aux “honnêtes citoyens” victimes de leurs violence, l'auteur montre, chiffres et exemples à l'appui, que les premières victimes des violences sociales sont les jeunes des quartiers eux-mêmes. Règlement de compte entre bandes, poursuite avec des policiers qui finissent mal, histoires de cœur et d'honneur réglées dans le sang : les homicides et accidents meurtriers font partie du quotidien des quartiers. Ceux qui participent et provoquent ces violences en sont également les premières victimes.
Qu'est-ce qui explique que le taux de mortalité soit bien plus élevé dans ces quartiers qu'ailleurs ? Qu'est-ce qui se cache derrière la violence des émeutes contre la police ? Ni mafia, ni organisation criminelle : la réalité est bien plus anodine. Pour Luc Bronner, “la crise des banlieues, dans sa forme la plus visible, la plus spectaculaire, est donc d'abord une banale crise d'adolescence, une histoire d'hormones qui agitent les garçons” . Ici comme ailleurs, les garçons de 13-18 ans traversent une période de troubles existentiels. La découverte de la sexualité, la confrontation d'une vision du monde issue de l'enfance à celle des adultes nourrissent un mal-être. Ici comme ailleurs, le “regard des pairs” est déterminant dans la construction d'une personnalité nouvelle. Comment expliquer dès lors qu'ici les crises d'adolescence dégénèrent jusqu'à des formes de violences inacceptables envers les autres (et d'abord les filles, qui sont les premières victimes du regard des garçons lorsque leurs jupes sont trop courtes ou qu'elles se promènent dans le quartier en soirée) et envers la société (les atteintes à tout ce qui représente l'Etat, police, pompiers, enseignants...) ? Les adolescents remettent en cause les règles que les adultes leur fixent, pour mieux en éprouver la solidité. Dans ces quartiers, ce cadre n'existe pas. Les jeunes “tiennent le mur”, s'ennuient en groupe au bas des immeubles, sans surveillance, sans activité. Si le matin, les adultes peuvent sortir, faire leurs courses, à partir de 14h, ce sont les adolescents qui sont dans la rue et qui imposent leurs règles. Le journaliste évoque les témoignages d'adultes qui savent qu'ils risquent gros à regarder un adolescent dans les yeux, ou à ne pas lui laisser le passage sur le trottoir. Étonnant renversement de la hiérarchie : “l'ordre social et générationnel est inversé : ce ne sont plus les jeunes qui bénéficient d'une permission de minuit ; ce sont les adultes qui disposent d'une forme de tolérance” .
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