La phrase

Les événements n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, mais ils sont comme réverbérés par l'imaginaire et la rêverie. Par la manière dont on les a rêvés, dont parfois on les a mélangés et amalgamés, on a mis sur eux une sorte de phosphorescence, ils sont métamorphosés. En écrivant ainsi, j'ai l'impression d'être plus proche de moi-même que si j'écrivais d'un simple point de vue autobiographique.

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014, Télérama, le 4 octobre 2014

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CNL
Entretien avec Luc Brisson (4) : Comment définir le bien commun ?
[mercredi 15 octobre 2008 - 18:00]

Renouer le dialogue avec Platon

Un entretien avec Luc Brisson, réalisé par Bastien Engelbach et Jean-Claude Monod.

Cet entretien est en six parties (cf. bas de la page pour le renvoi vers les autres parties)

 

Une nouvelle conception de l'homme

nonfiction.fr : On constate un rapport paradoxal de Platon au mythe. D’un côté il le rejette, de l’autre sa pensée y plonge ses racines.

Luc Brisson : Je pense que la philosophie n’est pas parfaitement autonome : elle ne l’est que jusqu’à un certain point et ne peut l’être en ce qui concerne ses points de départ, qu’elle trouve toujours au même endroit, y compris chez Kant, Hegel ou d’autres : la tradition. À l’époque, l’éducation était entre les mains des poètes : la majorité des gens apprenaient à lire, à écrire et à composer en lisant Homère et Hésiode. Cette éducation était fondée sur une représentation de l’homme et du monde datant de plusieurs siècles, et qui n’était plus adaptée à la société. Il y avait une tentative d’adaptation à travers la tragédie, qui, comme l’ont montré Vernant et Vidal-Naquet, s'inspirait de la mythologie grecque traditionnelle, réinterprétée à partir de l’idéologie de la cité. Platon s’attaque donc à l’éducation qui, à l’école, était entre les mains des poètes, et, dans la société, entre les mains des tragédiens. Il refuse cette représentation de la vie humaine, qui est "vieux jeu" et ne concerne que le corps, les sentiments, les richesses, le pouvoir. La raison de son refus de la mythologie n’est autre que le fait que celle-ci est l’instrument principal de l’éducation à son époque. Ce refus est d’ordre éthique et politique.

À la place de celle donnée par la mythologie, Platon veut proposer sa représentation de l’homme comme une âme dont l’excellence réside dans la modération – ce qui est tout le contraire de ce qu’on trouve chez Homère –, dans le courage et dans le savoir. Il s'agit de remplacer l’éducation des poètes par la philosophie, par cette représentation de l’homme comme âme visant la modération, le courage et le savoir, ce qui amène Platon à penser un système politique qui ne fonctionne pas du tout. Si vous prenez la République, l’idéal qui y est présenté est l’absence de conflits, ce qui suppose une unité, absente de la République, du fait de la division de celle-ci en trois groupes fonctionnels – les producteurs, les guerriers et les philosophes, les deux derniers ne communiquant pas avec le premier. Pour résoudre cette contradiction, Platon recourt au mythe des "races" : tous les citoyens sont issus de la même terre qu’il leur faut défendre, mais ils ne sont pas tous fait du même métal. La solution au problème politique de la République réside donc dans le mythe des "races".

Il se passe la même chose dans les Lois. Une loi est l’expression de l’intellect, mais elle comprend deux choses : d’une part l’expression de la loi elle-même, d’autre part le système de rétribution et de peine. La loi en tant que telle est paradoxale et contradictoire, car elle est faite pour ceux qui vont la violer ; elle est là en fonction de ce qu’elle veut proscrire. Comme l’idée de Platon est d’avoir une cité unie et sans conflits, et donc sans violation de la loi, il fait précéder chaque loi d'un préambule, un discours persuasif ayant pour vocation de faire que la loi soit inutile. Ce préambule est toujours composé de pièces rhétoriques, et fait appel à des mythes.

 

Gouverner par la raison ?

nonfiction.fr : Platon va-t-il chercher ces mythes à défaut de persuasion rationnelle ?

Luc Brisson : Platon avait bien compris que pour que la politique marche, il faut utiliser deux insgtruments, comme on le voit chez Hésiode : après que Zeus eut détrôné son père il épouse Thémis qui lui donne comme fille Dikè, la justice, et il gouverne par la persuasion et la violence. La persuasion ne fait pas appel à la raison mais aux sentiments, le sentiment de l’honneur, à la peur. Platon, philosophe de la raison par excellence, s’aperçoit que celle-ci ne suffit pas pour la majorité.

C’est quelque chose que l’on rencontre dans nos sociétés, qui sont gouvernées rationnellement, mais où les éléments de persuasion gardent une place importante, voire prédominante, au détriment de la rationalité, dans une forme de règne de la doxa, à travers les médias. Ceci pose une question importante : peut-on utiliser la parole et l’écrit sans se soucier de préoccupations éthiques ? Contre la tendance actuelle, je ne le pense pas.
 

nonfiction.fr : L’un des intérêts de la pensée politique de Platon, malgré ses limites que l’on vient de souligner, est qu’elle nous invite à une interrogation sur les fins que nos sociétés se donnent.

Luc Brisson : Isaiah Berlin disait à propos du libéralisme que le fond du problème est que tout le monde recherche le bien sans le définir de la même façon, d’où la naissance de conflits. Pour Platon il ne pouvait pas y avoir de conflits dans la mesure où le bien est unique – thèse vis-à-vis de laquelle Aristote se montrera très critique. Il n’est pas possible d’utiliser la parole, l’écrit ou l’image sans se poser la question des fins. Mais dans une société pluraliste où les fins sont multiples, il est très difficile de s'entendre.

La force et la faiblesse de Platon est cette réflexion sur la question des fins, attelée à la question de la dimension éthique de l’utilisation de l’opinion. La faiblesse de cette position vient de sa difficile articulation à la notion de pluralisme et au droit de chacun à définir le bien.

 

L'entretien est en six parties :

 

Bastien Engelbach Et JEAN-CLAUDE MONOD
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