EVENEMENT – L’adieu d’Alain Badiou à la philosophie
[mardi 07 février 2017]

Le 16 janvier 2017, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, l’un des philosophes français les plus célèbres, Alain Badiou, annonçait sa retraite – sans oublier de décocher une ultime flèche à la fétichisation de la « nature »… ni de rendre public un recueil des témoignages de cette retraite.

A la suite du texte du discours prononcé à cette occasion, vous trouverez la liste de tous les comptes-rendus des livres d'Alain Badiou publiés sur Nonfiction.

 

 

J’ai évidemment tenté, ce 16 janvier 2017, une assez lourde opération symbolique : marquer une fin (celle de mes séminaires), et noter un âge, 80 ans, à propos duquel on peut dire, citant Saint John Perse : « Grand âge, nous voici ! ».

Chacun, sur ces questions, a sa propre méthode. Il en existe à vrai dire deux principales. On peut laisser venir la mort, afin que ce soit de ce Dehors obscur qu’est prononcée toute fin. Ce fut la décision de Lacan, par exemple, cramponné de façon en quelque sorte sublime à son séminaire, tant que son souffle pouvait encore, fût-ce de façon de plus en plus lacunaire, le porter. Ou bien on prononce la fin sans attendre un signal venu de la nature, dans l’idée qu’il est toujours possible, quelles que soient les atteintes du temps, de prendre une décision, de passer à autre chose. C’est mon choix.

Ce choix vient de loin : Depuis très longtemps, je me méfie de la nature, je n’ai pour elle aucun respect, et si je peux la tenir à distance, je le fais. D’où du reste que l’idéologie millénariste de type écologique n’a sur moi guère de prise. Nos ancêtres lointains avaient déjà bien du mérite de survivre dans des conditions naturelles effrayantes avec de faibles outils et des abris précaires. Mais ce qui attestait leur grandeur était de peindre sur les grottes, à la lumière de quelques torches, de magnifiques tableaux où les animaux étaient saisis dans leur idée, bien plus que dans leur vie empirique. Ils prouvaient par là-même, ces peintres des cavernes, que l’humanité commence vraiment là où elle invente des pensées-pratiques sans aucun intérêt « naturel ».

Il me fallait en somme marquer et défaire à la fois une jointure entre l’âge, qui est une donnée largement naturelle, et mon activité publique de philosophe, qui est une donnée hors nature, voire souvent antinaturelle. De là la collision entre « 80 ans », la fin du séminaire, et le commencement encore obscur d’une autre séquence de ma vie, la quatrième, après l’enfance, la jeunesse, et l’identité adulte.

Pour cela, il fallait d’abord un lieu. C’est un grand bonheur qu’il ait été un théâtre, ce lieu, tant le théâtre compte pour moi, cette extraordinaire activité, elle aussi singulièrement peu naturelle. Je veux ici remercier, tout spécialement, non seulement les dirigeants de ce théâtre, qui sont de grands amis, mais tout son personnel, qui a montré dans cette lourde affaire de quoi il était capable en fait d’amitié collective.

Pour cela, il fallait aussi des témoins venus de l’humanité elle-même, amis, parents, auditeurs, admirateurs, compagnons de travail et d’œuvre, camarades de la politique ou de l’amour, de la science ou de l’art, anciens étudiants, collègues, acteurs et metteurs en scène, éditeurs, rivaux, voire même ennemis de passage… Tous ceux-là, et d’autres encore, qui ont rempli à ras bord le théâtre de la Commune, après m’avoir parfois écrit de beaux messages, tous ceux également qui n’ont pas pu venir, mais ont témoigné, signé, ou même ont seulement pensé à moi, je les remercie vivement, car ils ont fait tout le réel de cette construction symbolique.

Ce recueil est dédié à tous les témoins, présents comme absents, de ce jour tout à fait singulier. Outre quelques documents et présentations générales, il recueille, de ce jour, autant que faire se peut, les traces, depuis la longue intervention jusqu’à la simple signature, en passant par toute la gamme des messages.

Sans doute y-a-t-il des oublis dus à la manipulation de ces traces, aux ordinateurs, aux transferts, aux distances, aux langues, aux erreurs. Mais ceux qui repèrent un oubli peuvent, je dirais même doivent, nous le dire : ce recueil est évidemment « work in progress ».

 

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