On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.



Alors même que Badiou se plaint dans son Eloge de l’Amour, que Flammarion vient de rééditer à un prix plus décent à l’approche de la Saint-Valentin, que les philosophes ne se sont jamais intéressé sérieusement à l’amour , les livres de philosophie sur le sujet semblent se multiplier. Face à cette profusion de papier (et d’eau de rose) se pose alors la question cruciale : lequel offrir à votre tendre moitié pour s’assurer un joli succès (et plus si affinités) en cette fête des amoureux ? Pour vous guider dans votre choix, nous avons comparé trois d’entre eux.
#1 – Pascal Bruckner, Le mariage d’amour a-t-il échoué ?
Derrière un titre à première vue pessimiste, cet opuscule (150 petites pages écrit gros) de Pascal Bruckner milite en fait pour une réforme de notre conception du mariage et peut être découpé en deux (pas si) grandes parties : une partie « diagnostic » qui décrit les maux dont souffre de nos jours le mariage et en fait l’étiologie et une partie "thérapie" bourrée de propositions destinées à nous aider de faire le meilleur usage possible de cette institution qu’est le mariage.
La partie "diagnostic" s’ouvre sur cette constatation : "[le mariage moderne] crée de nouveaux fléaux sans annuler les anciens : ni le plaisir mercenaire ni l’infidélité ne disparaisse alors même que les divorces explosent et que le célibat s’étend" . S’ouvre alors, pour trouver la raison de cet échec, une histoire du mariage qui va en opposer deux formes : l’histoire du mariage serait en effet celle du passage du mariage de raison (forcé) au mariage d’amour (libre). La forme classique du mariage (le mariage de raison) a été fortement décriée dès l’époque des Lumières : il a été accusé (à juste titre) de constituer pour la femme une prison à laquelle celle-ci devait se résigner. En d’autres mots, c’était "la résignation au cachot conjugual". En réaction, la modernité a consacré le mariage d’amour, c’est-à-dire une union légale fondée sur le sentiment et la passion, dont l’ardeur devaient garantir le succès. Hélas, comme l’écrit Bruckner, "comment l’amour, qui n’a jamais connu de loi (Carmen) peut-il s’inscrire dans la loi puisque son oxygène, c’est la transgression ?" Si le mariage est devenu si fragile, c’est qu’on l’a fait reposer sur une disposition – ou plutôt sur un idéal – dont les fluctuations sont incontrôlables : "l’inflation des divorces souligne le succès paradoxal du mariage d’amour dont on attend tellement, plénitude et volupté, qu’on est prêt à le rompre au premier accroc."
Pire encore, le mariage d’amour n’est pas arrivé tout seul : il a été livré accompagné d’un certain idéal de l’amour passion, du vrai amour censé se traduire par une harmonie parfaite dans le couple, qui fragilise encore plus le mariage et les relations en leur imposant une certaine "norme" qu’il faudrait respecter, et face à laquelle aucun mariage ne semble jamais réussi. "Posez un idéal, vous engendrez immédiatement des millions d’inadaptés incapables de se hisser à cette altitude et qui se croient déficients." Plus précisément : "Nos couples ne meurent pas d’égoïsme ou de matérialisme, ils meurent d’un héroïsme fatal, d’une trop vaste idée d’eux-mêmes. Ils s’écorchent à cette vision grandiose comme des prisonniers aux pointes des fils de fer barbelé. Chaque femme se doit d’être à la fois maman, putain, amie et battante, chaque homme père, amant, mari et gagneur : gare à ceux qui ne remplissent pas ces conditions !" Sauver l’amour demandera donc de l’apprécier pour lui-même et d’écarter ces idéaux culpabilisateurs qui, loin de stabiliser les relations, les fragilisent : "nous sommes volages aussi par goût de l’absolu, parce que nous attendons tout de l’amour, devenu la forme laïque du Salut".
3 commentaires
Karol Beffa
Nagual
Je note que l'ouvrage m'est apparu moins creux que cette logorrhée analytique incontinente à laquelle vous semblez vouez une admiration sans bornes. On appréciera également cette petite reductio ab bobohemum molle qui rend honneur à la profondeur de votre analyse.
victorlefevre
Qu'entends Bruckner par une séparation de la procréation et de la sexualité/passion amoureuse ? Sur quels critères non amoureux l'union procréative peut-elle reposer et se justifier ? A mon avis, un simple retour au mariage de raison est impossible, la séparation du couple amoureux de la famille ne serait possible qu'au prix d'une reconfiguration radicale de la famille - peut-être avec une appropriation étatique/communautaire des enfants plus importante. Déposséder les parents pour renforcer les couples volatiles.