On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Ce ne sont pas moins de trois livres d’Alain Badiou qui paraissent en 2010. Le Fini et l’infini, publié par Bayard, dans la collection « Les Petites Conférences », est l’un d’entre eux. Ce petit livre (59 pages) est divisé en deux parties. Dans la première, le lecteur trouvera la conférence énoncée par Alain Badiou, dans le cadre des « Petites Conférences-Lumières pour Enfants » au Théâtre de Montreuil, le 22 mai 2010 ; et dans la seconde, les questions du public et les réponses de Badiou. Le contexte institutionnel pèse beaucoup sur le contenu et la forme de ce petit livre. Ce livre est court, avec un ton et un style que Badiou pense être appropriés pour un public d’adolescents , composé d’une conférence et d’échanges, parce que les événements ont eu lieu de cette manière et parce que les éditeurs ont choisi de respecter au mieux l’esprit et la forme des événements qui ont eu lieu .
Nous nous concentrons sur la conférence pour procéder à une critique équilibrée. Le Fini et l’infini commence par une analyse linguistique et notionnelle de plusieurs termes, dont l’infini et le fini, puis traite de la mort, des mathématiques, de l’univers, de l’art, du fini, de l’infini, etc, et se termine par des considérations sur le bonheur. On ne pourra pas reprocher à Badiou de manquer d’ambition et de courage, parce que passer un si grand nombre de thèmes en revue en moins de vingt-cinq pages en requiert. En dépit de cette richesse thématique et de la diversité des affirmations sur ces thèmes, il nous semble que la thèse principale est la suivante : l’homme a le pouvoir de dépasser sa finitude individuelle, ou, dans les termes de Badiou, il est plus fort que la mort. Elle n’est pas affirmée explicitement comme étant la thèse principale, mais puisqu’elle est récurrente et qu’elle est énoncée à la fin - induisant par là l’idée qu’elle est le but de sa conférence-, ce choix nous paraît plausible.
Cette thèse est soutenue par un argument implicite, qu’on peut reformuler de la manière suivante :
1) Si l’homme possède la maîtrise de l’infini, alors l’homme est plus fort que la mort.
2) Or l’homme possède la maîtrise de l’infini.
3) Donc l’homme est plus fort que la mort.
C’est un argument qui a la forme d’un classique, mais très efficace, modus ponens . Quelques mots pour expliquer cet argument. Badiou donne deux définitions du fini : comme limite dans l’espace et comme terme dans le temps. La vie humaine a un terme dans temps et une limite dans l’espace. L’infini, quant à lui, est « le contraire de la mort » , c’est-à-dire ce qui ne connaît pas de terme dans le temps et n’a pas de limite dans l’espace. La thèse signifie que l’homme possède la propriété d’être fini et infini. Le fait que l’homme possède la maîtrise des mathématiques, qu’il produise des œuvres d’art et qu’il ait des connaissances sont les raisons qui poussent Badiou à affimer la prémisse mineur et soutenir la conclusion. Pourquoi soutenir cette thèse ? Badiou n’est pas très clair sur ce point, mais il nous semble qu’elle lui permette de soutenir une théorie et une pratique philosophique alternative aux religions, qui répondent aux besoins et questions métaphysiques, et nous guide vers le bonheur.
L’argument est valide. Mais est-il fondé sur des prémisses vraies ou acceptables ? Le premier problème rencontré est lié au vague, à l’absence de définitions précises, aux glissements dans l’argumentation. Prenons le cas de la notion de « fini » par exemple. Badiou commence par associer finitude et mort sans en préciser le lien : « Vous voyez que la finitude humaine a à voir avec la mort, et que le fini et l’infini parlent un peu de la mort. » On ne voit pas quelle conclusion Badiou veut tirer de ces comparaisons : le fait qu’un homme soit fini et qu’une galaxie le soit aussi ne nous dit rien sur la mort de l’homme ou sur la disparition des galaxies, et encore moins sur la nature de l’homme et des galaxies. On saura seulement que la finitude renvoie à la mort, sans plus de précisions. L’infini est le sujet de semblables négligences, qui donnent lieu à des absurdités. Au départ, l’infini est « le contraire de ce nombre qu’on fixe » , puis, quelques pages plus tard, il devient un nombre défini, à savoir oméga, qui est la « limite de l’infini virtuel » , un nombre qui comprend tous les nombres. L’infini est aussi défini comme étant le « contraire de la mort » , mais puisque la mort n’est pas le fini (la mort met un terme à notre vie, mais n’est pas le terme lui-même), alors l’infini n’est pas le contraire du fini. Ces maladresses induisent de réelles difficultés pour comprendre ce texte et conduisent à des absurdités.
14 commentaires
Sylvain Reboul
1) celle entre l'homme individu mortel et l'humanité dont le développement est potentiellement indéfini (voir l'histoire des connaissances); ce qui n'en fait pas un infini actuel
2) la confusion entre l'infini mathématique formalisé par Cantor, dont on peut dire qu'il peut devenir opérable (ce qui ne suppose pas qu'on puisse le maîtriser en encore moins qu'on puisse par là être identifié à lui) et l'infini réel de l'humanité, à savoir biologique, dont rien n'autorise à affirmer qu'elle ne peut pas disparaître
En fait il s'agit, me semble-t-il, chez Badiou, d'une reprise de l'argument idéaliste platonicien en faveur de l'immortalité de l'âme, à partir de l'affirmation de l'éternité des idées en soi. Sauf que pour Platon il s'agit de l'immortalité de l'âme et non du corps, laquelle suppose l'idéalisme qui affirme l'antériorité logique et ontologique de l'esprit sur le corps, ce que Badiou se garde de dire!
La thèse de Badiou n'est cohérente que si l'on soutient une philosophie spiritualiste!
Nicolas Pain
Je ne sais pas comment vous faire signifier qu'au-delà d'un certain point, mon analyse aurait été non plus charitable, mais aveugle. J'ai accordé un certain nombre de points à ce livre, sans discussion (par exemple, la signification "être plus que fort que la mort", l'équivalence entre cette dernière et "être infini", la signification de la thèse principale, des glissements argumentatifs en grand nombre), pour pouvoir en faire une évaluation. Ces points accordés, je les ai mis à la charge du contexte très particulier de ce livre. Je veux bien admettre que dans une conférence face à des adolescents, par exemple, on fasse appel à leurs intuitions. C'est un très bon outil.
Mais je ne vois pas de raisons d'admettre que le contexte permette 1) d'expliquer chacune des erreurs décelables; 2) de justifier l'absence d'une argumentation saine et directe. Parce qu'entre un appel aux intuitions et une erreur, il y a une différence. Et parce que si Badiou n'utilise aucune argumentation recevable (pour un enfant ou pour un adulte), alors il n'y a aucune raison (ni empirique ni logique) de savoir si on peut accepter comme plausible ou non ce qu'il dit sur l'infini. Autrement dit, je suis tout à fait d'accord pour admettre qu'une discussion argumentative d'un texte philosophique peut souffrir de biais de décontextualisation, mais ces biais ne changent rien au fait que l'argument soit recevable ou non et que seule une discussion argumentative permette de le décider. Dans un texte théorique, si l'argumentation ne tient pas, je pense que vous m'accorderez qu'il ne reste pas grand-chose. C'est précisément le cas ici. Et le contexte ne permettra pas de combler cette lacune.
Laurent
N'ayant pas lu l'ouvrage de Badiou, votre réponse me convient. Il peut y avoir effectivement un "bénéfice du flou", et dans ce cas, c'est à Badiou de trancher en précisant sa pensée. J'ai quand même un peu feuilleté l'ouvrage, et je me demande si vous tenez suffisamment compte du contexte pédagogique de l'ouvrage. Certaines formules, telle que "le contraire de ce nombre qu'on fixe" ne correspondent peut-être pas à des thèses, mais visent à faire saisir intuitivement aux adolescents une idée donnée, dans ce cas celle d'infini. C'est je pense un biais de la méthode critique de reconstruction rationnelle de l'argumentation que vous utilisez, que de produire parfois ce type de décontextualisation. Je pense qu'il faut les éviter au maximum, et donc être peut-être plus charitable que vous ne l'avez été, pour ne pas fragiliser l'essentiel - votre reconstruction - par des remarques incidentes qu'un quelconque lecteur compétent peut juger trop faciles et à charge.
Nicolas Pain
Je maintiens ma réponse. La proposition "L'infini serait Oméga" ne correspond ni à ce que Badiou pense, ni à ce que j'ai écrit. Il faut la prendre dans l'autre sens : Oméga entre dans la catégorie des choses qui satisfont les propriétés requises pour faire partie de l'ensemble des choses infinies (donc "Oméga est infini", et non l'inverse). Je ne peux pas m'engager sur le reste, à savoir si l'infini ne comprend que des objets mathématiques, parce sa position est trop floue. Par exemple, je ne peux pas dire si les objets culturels (p. ex. la poésie) sont clairement infinis ou non chez Badiou. Ils sont un promesse d'infini, d'après ce texte. Mais que signifie ce concept flou et indéfini ? Faut-il les inclure dans l'ensemble des choses infinies ? Et donc inférer que l'infini comprend d'autres choses que les entités mathématiques ? Très franchement, je n'en sais rien. D'autres textes contredisent-ils cette position ?
Quant à l'idée selon laquelle, parce qu'on produit quelque chose, alors on en est maître, elle est tout simplement fausse ! Je peux produire l'effondrement de mon immeuble. Cela m'en rend-t-il maître ? Manifestement non. Je peux produire des enfants. Cela m'en rend-t-il maître ? Manifestement non.
Laurent
puisque vous vous êtes relus, vous pouvez peut-être répondre maintenant...