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Histoire(s) et actualité(s) de la politique africaine
[vendredi 31 octobre 2014 - 09:00]
Afrique-Maghreb
Couverture ouvrage
Les guerres africaines de François Hollande
Éditeur : L'Aube
176 pages / 17.80 € sur
Afrique-Maghreb
Couverture ouvrage
Mali
Éditeur : De Boeck
128 pages / 12 € sur
Afrique-Maghreb
Couverture ouvrage
Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara
Éditeur : Zones/La Découverte
324 pages / 23 € sur
Résumé : Trois perspectives différentes (un ouvrage d'actualité, une synthèse et un essai critique) pour appréhender la complexité politique des rapports entre l'Afrique et ses anciennes métropoles.

Les interventions militaires de la France dans son ancien « pré carré » africain, depuis les indépendances des pays anciennement colonisés par l'ex-métropole, rythment la vie politique « françafricaine », pour reprendre le néologisme bien connu, développé notamment par François-Xavier Verschave . Bien qu'indépendants politiquement, ces pays ont en effet tissé avec la France des liens étroits sur les plans économique, démographique, diplomatique et militaire, ce qui, chroniquement, pose la question de la nature néo-coloniale des opérations françaises en Afrique. Cette relation de dominant/dominé avec l'ex-métropole n'est pourtant pas l'horizon indépassable de la politique africaine et l'histoire contemporaine comme l'actualité la plus brûlante semblent montrer que les fondamentaux du continent se sont largement complexifiés, au point que certains en viennent à se demander si, désormais, ce ne sont pas les dirigeants africains qui tendent à inverser les rapports de dépendance, selon le vieux principe « qui paie commande » 

Trois ouvrages récemment parus nous permettent de mieux comprendre certains aspects de cet environnement politique complexe. Dans Les guerres africaines de François Hollande , Gregor Mathias, spécialiste des questions de défense et de sécurité et professeur associé à l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, analyse en détail et en perspective les récentes interventions de la France au Mali et en République centrafricaine, en mettant l'accent sur leurs conséquences humaines, économiques et politiques. Dans son ouvrage sobrement intitulé Mali , Amzat Boukari-Yabara, docteur du Centre d'études africaines de l'EHESS, revient également, bien entendu, sur l'opération Serval, lancée en janvier 2013, mais décrit plus globalement les fondements historiques, sociaux, économiques, politiques et culturels de cet Etat issu de l'ancien Empire colonial français. Enfin, dans son essai Figures de la politique africaine. De Kenyatta à Sankara , Saïd Bouamama, sociologue et militant associatif, retrace dans un registre bien plus engagé l'histoire de ces hommes d'action qui, avant ou après l'indépendance des pays anciennement colonisés, se sont opposés politiquement à l'amplification et à la préservation par les « puissances impériales » d'une relation de domination vis-à-vis de l'Afrique. Comme on le voit, les ouvrages recensés ne proposent donc ni la même perspective ni le même format mais contribuent, chacun à leur manière, à éclairer le lecteur sur les fondamentaux politiques de l'aire culturelle africaine.

Avec Les guerres africaines de François Hollande, Gregor Mathias nous invite à comprendre comment se construisent les décisions de la politique africaine de la France actuellement, en particulier concernant les déclenchements des opérations Serval (à partir de janvier 2013) au Mali et Sangaris (dès décembre 2013) en République centrafricaine. L'ouvrage révèle notamment à quel point l'état-major militaire a pesé dans ces décisions, alors que la gauche est traditionnellement – surtout lorsqu'elle est dans l'opposition … – plutôt critique par rapport à l'emploi de la force armée en général et sur le sol africain en particulier. Gregor Mathias insiste notamment sur le rôle joué par le général Benoît Puga, chef d'état-major particulier du président de la République depuis 2010 (nommé par Nicolas Sarkozy puis conservé par François Hollande), dans la stratégie des campagnes militaires de la France menées d'abord en Côte d'Ivoire et en Libye (en 2011) puis au Mali et en Centrafrique. En dépit d'une posture initialement critique vis-à-vis de la Françafrique (notamment lors de la campagne présidentielle puis pendant le sommet de la francophonie de Kinshasa en octobre 2012, au cours duquel il refuse ostensiblement de saluer Joseph Kabila, président de la République démocratique du Congo), François Hollande a en effet opté au gré des circonstances de la menace terroriste au Mali vers une politique traditionnelle de l'interventionnisme, ce qui fait dire à l'expert militaire que « les interventions diplomatiques et militaires de François Hollande sur le continent africain s'inscrivent dans la continuité de celles de son prédécesseur » .

Au-delà de ces premiers enseignements significatifs, tout l'intérêt de l'ouvrage de Gregor Mathias réside dans la description précise et très documentée des opérations militaires récentes, à la fois comparables dans leur conduite politique et stratégique mais très différentes sur le terrain, avec des menaces particulièrement dissemblables. En effet, si la récente crise malienne et la déstabilisation globale du Sahel sont liées à une campagne militaire en Libye aux conséquences mal maîtrisées dans toute la région saharienne, « l'Etat failli » constitué par le Mali en 2012 – au moment du coup d'Etat chassant Amadou Toumani Touré (dit « ATT ») du pouvoir – a été affaibli par cinquante ans de révoltes touarègues (culminant avec les récentes attaques du Mouvement national de libération de l'Azawad, qui réclame l'indépendance du Nord-Mali) et par dix ans d'activisme islamiste, jusqu'à l'offensive de janvier 2013 que l'armée malienne ne parvient pas à endiguer et qui est à l'origine de « l'appel à l'aide » de l'ancienne puissance coloniale (Gregor Mathias nous apprend d'ailleurs que ce sont les services de François Hollande qui ont en réalité rédigé la lettre du chef d'Etat malien légitimant l'intervention française). En République centrafricaine, la situation est tout autre, malgré de nombreux parallèles trop rapides, car le pays est lui-même déchiré par les ex-rebelles de la Séléka (coalition constituée en août 2012 de partis politiques et de forces rebelles opposés au président centrafricain François Bozizé) et les nouveaux rebelles anti-balakas (terme utilisé pour désigner les milices d'auto-défense mises en place par des paysans pour lutter contre les « coupeurs de routes »).

Dans un second temps, l'ouvrage de Gregor Mathias s'attache, de manière intéressante, à l'analyse des différentes réactions politiques nationales au sujet de ces deux opérations militaires en Afrique. Loin d'être toutes négatives – de nombreux commentateurs de tous bords considèrent d'ailleurs, à tort ou à raison, que ces interventions (surtout celle au Mali, à vrai dire, qui a eu bien plus d'impact médiatique et international) ont constitué le principal succès de la première partie du quinquennat de François Hollande –, elles ne correspondent d'ailleurs pas à un clivage droite-gauche très affirmé, comme cela est souvent le cas pour des décisions de politique étrangère. En effet, au-delà des soutiens inconditionnels du président de la République (essentiellement sa majorité parlementaire qui, sur ces sujets diplomatiques, affiche une solidarité politique qui n'existe pas forcément, comme on le voit récemment, sur des sujets intérieurs, en particulier sur le plan budgétaire et économique), Gregor Mathias distingue trois types de réactions politiques au niveau national au sujet de la politique africaine de François Hollande : la gauche « morale et radicale », anticoloniale de tradition, la droite « interventionniste » et la droite « cartiériste » –  du nom du journaliste Raymond Cartier, auteur de la célèbre formule : « la Corrèze plutôt que le Zambèze » (lors de la constitution de l'Union française à la fin des années 1950).

Alors que François Hollande, comme on l'a vu, était parvenu à l'Elysée avec des idées de gauche plutôt classiques sur la non-ingérence dans les affaires africaines et l'affichage d'un refus de toute connivence avec des chefs d'Etat du continent rétifs à la démocratie et au pluralisme politique, sa posture a radicalement changé avec son rôle de « chef de guerre » n'écoutant que son état-major, et a été critiqué pour cette raison par une frange importante de la gauche qui considère que ce type d'opérations renforce le « néo-colonialisme ». A l'inverse, cette politique interventionniste a été soutenue par plusieurs leaders de l'opposition qui, par souci de crédibilité et en soutien traditionnel de l'appareil militaire, ont considéré que l'usage de la force était la meilleure solution dans les contextes pourtant fort différents du Mali et de la République centrafricaine. Enfin, une partie non négligeable de la droite a critiqué fortement cette politique en ciblant son coût et son absence de bénéfice politique et stratégique pour la France, sans la création d'une force européenne. Il faut cependant remarquer que l'opération Sangaris fut bien plus critiquée que l'opération Serval, en raison du succès assez rapide rencontrée par cette dernière et par la plus grande difficulté à réaliser un tel maintien de la paix sur le long terme en Centrafrique.

Au sujet du contexte malien, bien mis en perspective par Gregor Mathias, l'ouvrage Mali d'Amzat Boukari-Yabara permet de compléter le décor géographique, politique, économique et culturel de ce théâtre d'opération bien spécifique, en prise avec la crise internationale qui touche toute la région sahélo-saharienne, notamment depuis le retour de Libye, à partir de la guerre de 2011, de combattants touaregs lourdement armés. Par un travail de synthèse tout à fait remarquable,  Amzat Boukari-Yabara, spécialiste de l'histoire du panafricanisme et des mouvements révolutionnaires, parvient à restituer de manière très accessible toute la subtilité de la culture millénaire d'un vaste pays qui passait, jusqu'en 2012, pour être un modèle de stabilité et de démocratie en Afrique de l'ouest.

Cet ouvrage très riche et parfaitement didactique est à mettre entre toutes les mains, en particulier celles des journalistes qui, pour certains, en particulier lors de l'opération Serval, n'ont pas toujours compris toute la richesse de la civilisation du Mali, trop vite considéré comme une zone sans ressources. Au sujet des fameux manuscrits de Tombouctou – ces « documents anciens, écrits ou recopiés localement, [et] datant principalement du XII au XVIe siècle, fruits des échanges intellectuels entre les savants africains et arabes venus se former à Tombouctou, […] contiennent des connaissances relatives à la médecine, l'astronomie, la littérature, la musique, l'architecture et la spiritualité […] [et] sont un témoignage unique de la richesse de l’Afrique et de la culture islamique »  –, mais aussi, plus globalement,  concernant l'héritage des anciens grands empires mandingues du Ghana (VIIIe-XIe siècles), du Mali (XIIIe-XVe siècles), du Songhay (XVIe-XVIe siècles)  puis des royaumes Bambara de Kaarta et Ségou (XVIIe-XIXe siècles) et des empires Toucouleur et Wassoulou (1847-1889), Amzat Boukari-Yabara explique avec précision et passion les fondements civilisationnels de l'actuel Mali – depuis l'échec de la fédération avec le Sénégal après les indépendances des deux pays en 1960 –, dont les frontières, issues de la colonisation française du « Soudan français » et de l'Afrique occidentale française (AOF), sont aujourd'hui contestées à la fois par les peuples touaregs du Nord-Mali – présents dans tout l'espace saharien – et par les mouvements islamistes, venus pour leur part de galaxies internationales complexes, notamment sous la bannière de « franchises » telles que Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).

Si  Amzat Boukari-Yabara ne s'attarde pas plus que de raison sur les conditions du coup d'Etat de l'armée malienne en 2012 et sur les dysfonctionnements d'un pouvoir qui peine à retrouver son autorité – même depuis l'élection du nouveau président de la République Ibrahim Boubacar Keïta (dit « IBK ») en août 2013 –, l'ouvrage insiste en revanche sur les « forces profondes », pour reprendre une expression chère aux experts des relations internationales, qui constituent l'histoire et l'actualité du Mali, en proie à une économie fragile et dépendante de l'aide extérieure publique et privée, alors même que, dans un contexte de menaces extérieures multiples, les difficultés intérieures du pays sont elles-mêmes nombreuses et protéiformes (chômage, extrême pauvreté, corruption, réfugiés fuyant les zones de combats, vulnérabilité écologique qui pèse sur la productivité agricole....), comme dans de nombreux pays africains.

Enfin, dans un registre bien plus engagé, les Figures de la révolution africaine proposées par Saïd Bouamama nous permettent de compléter ce tableau politique du continent. Ancré dans l'histoire des luttes pour l'indépendance et contre l'impérialisme colonial et post-colonial, ce recueil de portraits écrits d'une plume alerte revêt en effet une dimension très contemporaine. Loin d'en faire des icônes de la rébellion tiers-mondiste, le sociologue et militant associatif retrace les parcours (non linéaires) de plusieurs hommes d'action – l'auteur lui-même déplore qu'il n'y ait aucune femme dans ce florilège –, dans des contextes historiques, géographiques et sociaux différents, en cherchant à montrer que l'histoire des rébellions africaines – et, en particulier, du panafricanisme – est faite davantage de guerres et de luttes à armes inégales contre les puissances impériales que de concepts et de théories abstraites.

Ces hommes restitués par Saïd Bouamama n'ont d'ailleurs pas toujours vécu sur le continent africain mais ils furent cependant tous solidaires du combat mené par une frange de militants et de responsables politiques africains contre la tutelle exercée dans le cadre du système colonial, voire de sa prolongation néo-coloniale. Cependant, en commençant son panorama des figures révolutionnaires africaines par le portrait de Jomo Kenyatta, considéré comme le « père de la nation » kényane, Saïd Bouamama ne cache pas le fait que certains héros des indépendances africaines, à l'origine de mouvements politiques importants et, parfois, d'une œuvre féconde, ont pu, une fois arrivés au pouvoir, composer avec les anciennes puissances coloniales et mettre de côté une certaine forme de radicalité afin de se maintenir à la tête de leur Etat – il est ainsi significatif de noter l'absence de Senghor, l'un des chantres de la « négritude », dans la galerie de portraits retenus par l'auteur, qui a d'ailleurs préféré consacrer un chapitre à Aimé Césaire, pourtant non-Africain.

Cependant, les choix de portraits, par nature subjectifs, effectués par l'auteur laissent apparaître une admiration pour des rebelles qui moururent au combat, sans parler forcément de martyrs. Ainsi, le Congolais Patrice Lumumba, le Marocain Mehdi Ben Barka et le Burkinabé Thomas Sankara, tous assassinés pour leurs idées – « on peut tuer un homme mais pas des idées » affirmait ce dernier – sont au cœur de l'ouvrage Figures de la révolution africaine, structuré de manière intéressante en trois périodes : celle de la lutte contre le colonialisme comme système (1945-1954), celle du droit de légitime violence (1954-1962) puis celle du passage de la lutte anticolonialiste au combat plus globalement anti-impérialiste (à partir des années 1960 jusqu'à la mort de Thomas Sankara en 1987, qui clôt brutalement cette fresque historique).

Outre les noms déjà cités, Saïd Bouamama développe un chapitre très réussi sur le Ghanéen Kwame Nkrumah, champion du panafricanisme et père de l'indépendance de son pays, qui, au-delà d'une inspiration politique initialement pacifique et œcuménique, se prêtera à des dérives autoritaires après plusieurs années de pouvoir. Ainsi, « les échecs et la dérive de Kwame Nkrumah reflètent la difficulté qu'il éprouve – à l'instar de la plupart des dirigeants africains progressistes – à sortir de la phase réactive de la lutte anticoloniale qu'a bien analysée Frantz Fanon : après avoir détruit le colonialisme direct, comment construire une société juste dans un contexte marqué par la perpétuation de la domination impérialiste ? » , écrit Bouamama de manière éclairante.

Comme on le voit avec trois perspectives très différentes, le continent africain, au-delà de la complexité de son histoire – ou plutôt de ses histoires – et de son actualité politique, est invariablement marqué par le rapport de domination entretenu par les anciennes métropoles – et plus globalement par les pays occidentaux, même si la Chine est récemment devenue un acteur incontournable de la politique africaine  – sur les plans diplomatique, militaire et économique – cette situation néo-coloniale contre laquelle certaines figures se sont heurtées, parfois au péril de leur vie. Quelles que soient les menaces qui pèsent actuellement sur les « post-colonies », pour reprendre l'expression de l'historien et politiste camerounais Achille Mbembe , la question de la véritable indépendance de ces pays vis-à-vis des anciennes (ou actuelles) puissances impériales reste encore entière, comme en témoignent chroniquement les interventions extérieures sur leurs territoires, y compris lorsque celles-ci sont appelées de leurs propres vœux, comme ce fut le cas au Mali en 2013.

Damien AUGIAS
Titre du livre : Les guerres africaines de François Hollande
Auteur : Gregor Mathias
Éditeur : L'Aube
Date de publication : 21/08/14
N° ISBN : 2815910454
Titre du livre : Mali
Auteur : Amzat Boukari-Yabara
Éditeur : De Boeck
Collection : Monde arabe / Monde musulman
Date de publication : 25/06/14
N° ISBN : 2804185834
Titre du livre : Figures de la révolution africaine. De Kenyatta à Sankara
Auteur : Said Bouamama
Éditeur : Zones/La Découverte
Date de publication : 13/02/14
N° ISBN : 2355220379
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