La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

Il était une fois la Françafrique
[mercredi 21 novembre 2012 - 12:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Le syndrome Foccart. La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours
Éditeur : Gallimard
838 pages / 12.83 € sur
Résumé : A l'aune des archives du fonds Foccart, une nouvelle approche historique de l'influence et des réseaux du "Monsieur Afrique" du Général de Gaulle.
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Jacques Foccart, personnage influent des sphères gaullistes de 1940 jusqu'à sa mort en 1997, est surtout connu comme l'homme des réseaux de la "Françafrique", la part d'ombre du Général de Gaulle, synonyme de néo-colonialisme et d'affairisme (plus ou moins) diplomatique. Eminence grise, responsable pendant près de quinze ans du Secrétariat général aux affaires africaines et malgaches, rattaché stratégiquement à l'Elysée, son action discrète mais ferme (voire expéditive) se situa à la charnière des réseaux politiques, diplomatiques, militaires et de renseignements, mais aussi du service d'ordre du mouvement gaulliste – il fut cofondateur du Service d'action civique (SAC) –, ce qui lui conféra une image de meneurs de "barbouzes" largement véhiculée par ses contempteurs. Parmi ceux-ci, François-Xaxier Verschave est certainement le plus célèbre, auteur d'un brûlot à succès intitulé La Françafrique, le plus long scandale de la République (Stock, 1998)  qui fait de Foccart le principal ordonnateur des accords secrets et autres "coups tordus" de la diplomatie d'influence française en Afrique à partir de 1959-1960 (au moment de la création de la "Communauté") jusqu'aux dernières années des réseaux "néo-gaullistes" dans les années 1980.

L'ouvrage Le syndrome Foccart. La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours (Gallimard, 2012) ne s'inscrit pas dans ce type d'enquête car son auteur, Jean-Pierre Bat, en historien avant tout archiviste – il est d'ailleurs responsable du "fonds Foccart" aux Archives nationales –, ne cherche pas à instruire de procès mais à comprendre, par des sources souvent nouvelles , les logiques à l’œuvre dans les réseaux complexes entretenus entre l'ex-métropole et les nouveaux Etats africains, dans un climat de guerre froide, par celui qu'on appelait "le masque africain du Général de Gaulle" puis de ses successeurs (en particulier Georges Pompidou et Jacques Chirac).

Afin de contextualiser avec une froideur et un recul opportunément offerts par l'ouverture des archives, Jean-Pierre Bat affirme ainsi : "'La "méthode Foccart', pour être convenablement comprise, doit être réinscrite dans une logique générationnelle : celle des classes politiques qui ont préparé puis orchestré la décolonisation de l’Empire français des années 1940 aux années 1980. Trop souvent sortie de son cadre chronologique pour être analysée comme une recette politique des relations franco-africaines, la "méthode Foccart" a laissé place au "syndrome Foccart", à l’idée qu’il y aurait eu une politique africaine unifiée, tant dans ses objectifs que dans ses moyens, pour l’ériger en socle du grand dessein national imaginé par de Gaulle. Une idée fausse qui pourtant est restée, consciemment ou inconsciemment, l’horizon des relations franco-africaines pour tous ses successeurs au cours du demi-siècle qui suit les indépendances."

Dès l'avant-propos, le ton est ainsi donné : l'auteur cherche à analyser avec un regard moins polémique – mais néanmoins non sans une distance souvent vigilante  – "l’œuvre" de Jacques Foccart et son influence durable sur les relations entre la France et l'Afrique post-coloniale. Jean-Pierre Bat nous apprend en effet que "le 12 novembre 1980, l'ancien "Monsieur Afrique" signe une Convention avec la Direction des Archives de France, représentée par Jean Favier, par laquelle il remet les dossiers qu'il a conservés par-devers lui pour la période 1958-1974, couvrant ses six mois de travail à Matignon et ses presque quinze années passées à l'Elysée. […] Certainement Jacques Foccart imaginait-il ce fonds d'archives plus comme le prolongement logique et chronologique de l'administration coloniale que comme des archives personnelles."  

Dans une vision naïvement "positiviste" de l'histoire issue uniquement des sources officielles, nul doute que Foccart, qui se considérait bien davantage comme un serviteur de l'Etat (en tout cas confondu avec le camp gaulliste) plutôt que comme un homme politique, estimait en effet que "la vérité jaillirait" de ses archives, afin de le réhabiliter. Fort heureusement, Jean-Pierre Bat, en historien avisé, ne tombe pas dans ce piège mais profite néanmoins de sa science archivistique pour s'élever au-dessus du ton polémique qui sied en général – et le plus souvent fort à raison ! – aux publications à propos de ce qu'il est désormais convenu d'appeler "la Françafrique".

Après avoir dressé un portrait en demi-teinte du personnage de Jacques Foccart, Jean-Pierre Bat en vient à se demander si "l'absence de source classique officielle, ou du moins la croyance en cette absence, renforce les convictions d'un homme de secrets et de coups tordus."   Les livres de François-Xavier Verschave mais également de Pierre Péan   à propos de Foccart jouent en effet sur le mystère qui entoure la figure du "Monsieur Afrique" de l'Elysée, avec le but avoué de "lever le voile sur les zones d'ombre"   Ne serait-ce que le nom même du personnage (né Jacques Koch) souligne le culte du secret qui le caractérise – même si les changements de patronyme ne sont pas un phénomène exceptionnel. Selon Jean-Pierre Bat, qui a relu avec un regard critique la biographie non autorisée de Pierre Péan, "en refermant le livre, Foccart est bien "l'homme le plus puissant et le plus mystérieux de la Ve République", croisant des réseaux interlopes pour asseoir son influence depuis la Libération."  

Lorsque l'on s'attarde sur la vie du personnage avant "les réseaux Foccart", on comprend avec Jean-Pierre Bat à quel point cet homme, né en 1913, s'est d'abord constitué dans ce que d'aucuns appelleront rétrospectivement "le gaullisme de guerre", sous le nom de "Binot", en rejoignant en 1943 le Bureau central de renseignements et d'action (BCRA) à Londres, puis en entrant dans la clandestinité dans le département de la Mayenne en 1944. La fidélité à de Gaulle, le goût du secret et des "services" prennent leur racine indéniablement à cette époque et servent de fil conducteur à la riche somme livrée par Jean-Pierre Bat.
Remarquablement documenté, disposant d'un impressionnant appareil critique et bibliographique, Le syndrome Foccart fait autorité, de manière incontestable. Sa délimitation à la fois thématique – les amitiés politiques, les réseaux militaires et diplomatiques, les services de sécurité, les affaires commerciales (pétrolières en particulier) – et chronologique – le temps de la Communauté, les premières indépendances et la mise en place d'une pax gallica avec les Etats du "pré carré" anciennement colonisés, mais aussi les évolutions nées de la période giscardienne puis de la gauche au pouvoir – laisse apparaître à la fois des cohérences et des ruptures. L'homme affaibli qui revient aux affaires auprès du Premier ministre Jacques Chirac en 1986 – puis à l'Elysée en 1995 – n'a sans doute plus la fougue ni la main ferme du "Monsieur Afrique" des riches heures du gaullisme triomphant mais il conserve une influence immense auprès des dirigeants africains.

Damien AUGIAS
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Titre du livre : Le syndrome Foccart. La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours
Auteur : Jean-Pierre Bat
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio Histoire
Date de publication : 11/10/12
N° ISBN : 2070356752
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