La phrase

Il y a d'excellentes raisons de combattre l'Occident, il y a d'excellentes raisons de vouloir la fin de cette société, et qui ne se réduisent en rien au fait de vouloir y répandre la terreur. Cazeneuve et les spin doctors de l'antiterrorisme n'y peuvent rien : ce n'est pas en enfermant toujours plus leurs ennemis dans la figure du monstre, ni en multipliant contre eux les procédures judiciaires les plus démentes, que les démocraties occidentales retrouveront leur honneur perdu.

Collectif de Tarnac, Le Monde, 18 juillet

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De la géographie à la géopolitique
[mercredi 07 novembre 2012 - 09:00]
Géographie
Couverture ouvrage
La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre
Éditeur : La Découverte
246 pages / 19 € sur
Résumé : Une édition actualisée et commentée d'un ouvrage pionnier, publié en 1976, qui avait ouvert la voie, de manière fracassante, à l'école française de géopolitique.

Propriétaire du fonds des anciennes éditions François Maspero, La Découverte vient de rééditer un ouvrage qui, par son titre iconoclaste comme par son contenu offensif, avait fait grand bruit dans le milieu des universitaires : La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre par Yves Lacoste, publié pour la première fois en 1976. Trente-six ans après, le géographe, fondateur de la revue Hérodote et de l'école française de "géopolitique", a repris la plume pour commenter et actualiser son propos, parfois daté mais le plus souvent encore pertinent, dans des textes qui ne viennent pas corriger l'essai original mais qui s'ajoutent à la suite de chaque chapitre.

Pour comprendre la portée de cet ouvrage, ainsi que les débats parfois très vifs qu'il a suscités au sein de la communauté des géographes – et d'ailleurs bien au-delà –, il convient de revenir sur le contexte de l'époque. Lorsque Yves Lacoste, géographe déjà bien identifié de ses pairs et de ses maîtres – en particulier Pierre George et Jean Dresch – par ses études détaillées des pays de ce que l'on appelait encore le "Tiers-Monde" , décide de lancer un pavé dans la mare en publiant un brûlot, à la fois épistémologique – donc a priori plutôt confidentiel – et finalement très politiquement chargé, il sait pertinemment que son entreprise va lui créer des inimitiés. En effet, ne serait-ce que par son titre  – qui relève davantage du registre oral et qui insiste à dessein sur l'antériorité du registre militaire dans le processus d'"invention" de la géographie –, Yves Lacoste veut d'une certaine manière provoquer une réaction au sein d'une communauté universitaire assez peu portée vers les polémiques épistémologiques, à la différence des historiens, des sociologues, des économistes ou des juristes, pour ne parler que des sciences humaines et sociales.

De manière frontale – mais l'époque était celle des querelles universitaires assez violentes –, Yves Lacoste s'en prenait à "la géographie des professeurs", celle qui, selon son propre aveu, l'avait toujours ennuyé à l'école et qui ne correspond qu'à un savoir "qui ne sert à rien", bien éloigné des questions politiques et stratégiques. Yves Lacoste considérait alors l'école classique de la géographie française, créée par Paul Vidal de La Blache  aux riches heures de la IIIe République triomphante, comme trop centrée sur le concept de région et sur les éléments physiques et ruraux de chacune des régions françaises – entendues comme des entités politiques "allant de soi". Selon Lacoste, la géographie vidalienne passait à côté de tous les sujets socio-économiques et politiques qui devraient être au cœur de la géographie et de la cartographie modernes. Yves Lacoste relie ainsi volontiers son propos à Elisée Reclus, géographe longtemps oublié et qui fut un important militant de la sphère anarchiste de la deuxième moitié du XIXe siècle, ainsi qu'à Hérodote, de manière plus artificielle au vu du décalage temporel, pour ancrer sa géographie – ce n'est qu'après le lancement de la revue Hérodote que Lacoste emploiera plus souvent le terme "géopolitique", dès le début des années 1980 – dans une démarche politique et stratégique, pour utiliser un terme militaire.

Contrairement à la "géographie des professeurs", en effet, la géopolitique, telle que l'entend Yves Lacoste  est bel et bien un savoir stratégique et "le géographe doit se rappeler constamment […] qu'un savoir stratégique, c'est dangereux" . Cette conviction, Yves Lacoste, l'a acquise "sur le terrain" – "ce terme a une valeur très forte pour les géographes, comme pour les militaires"   – lors d'une expérience fondatrice, qu'il relate dans l'édition actualisée, pendant la guerre du Vietnam, où il a enquêté en 1972 sur la localisation des bombardements de l'aviation américaine au-dessus du fleuve Rouge. En dressant la carte et en étudiant le territoire, Yves Lacoste avait utilisé toute une gamme de savoirs stratégiques (hydrologie, topographie, géographie physique et humaine) qui démontrait le caractère à la fois pratique et fortement politique – dans un sens clausewitzien – de la science qu'il déployait pour comprendre la tactique de bombardement des digues vietnamiennes par l'aviation américaine.

Le livre de 1976 a objectivement vécu, comme le signale avec justesse Yves Lacoste dans son introduction. C'est pourquoi il a souhaité une nouvelle édition commentée par ses soins de ce texte très marqué par le contexte politique et idéologique des sciences humaines dans les années 70. S'il ne renie rien du discours fondamental – finalement fort bien résumé par le titre, aussi original soit-il –, Yves Lacoste a autorisé une nouvelle édition du livre à condition d'en expliquer la genèse, ce qu'il fait avec un souci pédagogique dans l'avant-propos et à la fin de chaque chapitre. Le géographe – Yves Lacoste refuse les appellations "géopolitologue" voire "géopoliticien", qu'il juge douteuses – en vient cependant à se trouver parfois, trente-six ans après, un peu sévère : "En relisant ce chapitre [sur le concept vidalien de "région"] qui est surtout une violente critique du Tableau géographique de la France (1903), considéré par les géographes, jusqu'à une époque récente, comme l’œuvre majeure, sinon unique, de Vidal de La Blache, je me dis que "j'y suis allé un peu fort"" .  Sur la géographie vidalienne, précisément, que Lacoste jugeait en 1976 trop réductrice voire nationaliste, il en vient même à chercher à la "réhabiliter" en mettant un avant un livre longtemps ignoré – qu'il ne connaissant pas au moment de la première édition de l'ouvrage – de l'ancien maître de la Sorbonne, La France de l'est (Lorraine-Alsace) (Armand Colin, 1917), qu'il considère aujourd'hui comme un véritable livre de géopolitique   dans le sens qu'il retient aujourd'hui, c'est-à-dire l'étude des rivalités de pouvoirs sur un territoire (en l'occurence l'Alsace-Lorraine).

Car la géopolitique, telle que l'appelle Lacoste  est une science qui existait avant lui mais qui avait l'odeur de poudre depuis la fin de la guerre car elle était liée, à tort ou à raison, aux conceptions pangermanistes, récupérées par les nazis  . Yves Lacoste rapporte d'ailleurs une anecdote savoureuse autant qu'éclairante à ce sujet : "Alors qu'en janvier 1979, l'armée vietnamienne envahissait le Cambodge, le directeur du Monde, André Fontaine (auteur de plusieurs ouvrages estimés sur la "guerre froide" et qui avait eu vingt ans au début de la Seconde Guerre mondiale) fit part de son indignation dans un éditorial scandalisé qui se terminait par : "C'est de la géopolitique !" (sous-entendu celle des nazis)." 

Dans le sillage de l'essai militant La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, la revue Hérodote, avec d'abord comme sous-titre Stratégies, géographies, idéologies, deviendra le point de ralliement, sous la houlette d'Yves Lacoste – et avec le soutien de l'éditeur François Maspero –, des théoriciens et des praticiens de l'école de géopolitique "à la française" (de fait, à partir de 1982, le sous-titre, toujours d'actualité, de la revue devient de manière significative Revue de géographie et de géopolitique).
Au-delà de la lecture plaisante d'un livre au ton offensif – ce qui est rare en matière d'ouvrages de géographie, comme on l'a dit – et de l'intérêt épistémologique d'un texte quelque peu daté, il reste donc un témoignage important d'un parcours intellectuel original, qui a su rendre ses lettres de noblesse à un savoir dont on a volontiers dit qu'il ne "servait à rien"...alors qu'il est bel et bien au cœur des préoccupations contemporaines.

* Signalons également chez le même éditeur (La Découverte) la dernière livraison de la revue Hérodote (intitulée "La géopolitique, des géopolitiques"), justement consacrée aux enjeux épistémologiques de la géopolitique et, notamment, de ses déclinaisons aux plans politique, économique et local.

 

* Lire aussi sur nonfiction.fr : 
- "La question postcoloniale réduite à quelques banlieues…", la recension de l'ouvrage La question post-coloniale : une analyse géopolitique d'Yves Lacoste, par Hervé Regnaud

 

Damien AUGIAS
Titre du livre : La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre
Auteur : Yves Lacoste
Éditeur : La Découverte
Collection : Cahiers libres
Date de publication : 11/10/12
N° ISBN : 2707174726
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