On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Ce nouvel ouvrage de Yves Lacoste traite de la question postcoloniale selon une approche qui n’est exprimée clairement que dans la conclusion : "la question postcoloniale est un problème grave qui se pose à l’ensemble de la nation". La nation ici désignée étant la nation française, il en résulte que la question postcoloniale est pensée dans ce livre comme un problème français. Ce point de vue a deux particularités originales. La première est qu’il envisage le post-colonialisme du point de vue (dominant) de l’ancien colonisateur et non pas, comme c’est souvent le cas, du point de vue du colonisé. Le second est qu’il envisage la question postcoloniale comme un problème que la nation française doit régler en interne.
Ce livre établit donc un postulat, exprimé page 85 : les sifflets contre la Marseillaise n’existaient "pas avant que dans les grands ensembles se succèdent les émeutes des "jeunes" de la troisième génération issue de l’immigration. A la différence de leurs pères et plus encore de leurs grands pères, ils ont écouté les professeurs au collège et au lycée faire des cours d’histoire sur le colonialisme et la traite des esclaves, la décolonisation et même la guerre d’Algérie, ce qui provoque évidemment des polémiques et des discussions après les cours. Arrivent aussi dans les centres culturels et aussi sur Internet le discours des "Indigènes de la République". Puisqu’on y affirme que la France est un Etat toujours colonialiste, ceux qui affrontent aujourd’hui de temps en temps sa police pensent qu’ils font comme leurs grands parents qui ont lutté contre le colonialisme avant de venir en France."
Un tel postulat se traduit par une prise de position politique forte : si les "problèmes" des banlieues sont dus à des héritages postcoloniaux mal compris, ils peuvent donc être résolus par l’éducation, c'est-à-dire par la connaissance exacte de ce que la colonisation a été. Une telle connaissance doit être délivrée par les enseignants d’Histoire, de Géographie et d’Instruction Civique, à condition toutefois que ceux-ci délivrent un message non partisan. C’est pour les aider dans cette tâche qu’Yves Lacoste a écrit son livre.
Dans une première partie il expose ce qu’il pense être le cœur de la question postcoloniale en France. Il reproduit in extenso (Chapitre 1, pp. 52 à 56) le texte de l’appel des "Indigènes de la République" puis l’analyse selon plusieurs représentations, selon lui significatives. Le chapitre 2 présente donc les représentations "accusatrices du colonialisme" puis les événements géopolitiques actuels qui les fondent, en particulier la guerre civile du début des années 1990 en Algérie. Un passage rapide aborde la politique actuelle d’Israël et les dangers de l’antisémitisme, un autre traite d’une approche géopolitique de la Kabylie. Le chapitre se termine sur deux idées intéressantes. La première tient dans la phrase qui indique que pour comprendre comment le colonialisme a été vaincu il faut aussi comprendre comment il avait pu s’établir. La seconde s’exprime inversement en disant qu’il faut montrer la complexité des luttes pour l’indépendance avant d’expliquer les conquêtes coloniales.
La suite du livre d’Yves Lacoste est construite pour répondre à ces deux exigences. Dans une deuxième partie, il décrit les luttes pour l’indépendance. Le chapitre 3 signale qu’il y a eu des indépendances sans indigènes (des révoltes de blancs en Amérique du Sud contre l’Espagne par exemple) et décrit la façon dont les Anglais ne se sont pas "cramponnés" à l’Inde. Il parle aussi un peu du Vietnam. Le chapitre 4 raconte l’indépendance des colonies françaises d’Afrique du Nord.
La troisième partie du livre est consacrée à la construction des empires coloniaux. Quatre chapitres décrivent successivement la conquête de l’Amérique du Sud et de l’Inde, celle de l’Algérie, celle de l’Afrique de l’Ouest, et enfin celle du Maroc. Une conclusion intitulée "pour ne pas conclure" propose un débat sur la double question du postcolonialisme et de la nation.
Ce livre est donc extrêmement particulier : il est construit selon une logique stratigraphique, qui cherche l’explication des représentations postcoloniales contemporaines dans l’exploration d’une histoire de plus en plus ancienne, donc ignorée d’un grand nombre d’acteurs actuels. Si les problèmes d’aujourd’hui dans les banlieues sont les résultats d’indépendances conflictuelles, elles-mêmes dues à des conquêtes complexes, Yves Lacoste a raison de penser qu’une solution possible passe par l’éducation. Il a aussi raison de dire que cette éducation doit s’inscrire dans un cadre politique commun à l’ensemble d’un système scolaire national. Il est donc logique que cela débouche sur une réflexion au sujet de la nation.
Aucun commentaire