On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Nonfiction.fr – La France donne un peu l’image, dans son histoire, d’avoir promu le plus radicalement la modernité politique, comme la centralisation d’Etat ou la recherche de l’homogénéité comme fondement de l’égalité. N’est-elle donc pas la moins armée des démocraties pour accompagner les évolutions politiques que nous pouvons observer actuellement ?
Yves Sintomer – La France a effectivement à faire face à un défi particulièrement difficile. Pour ne donner qu’un exemple : il est beaucoup plus compliqué de penser la construction européenne à partir du modèle centralisé, étatiste français qu’à partir d’un modèle décentralisé ou fédéraliste comme ceux de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Italie ou de l’Espagne. Cela constitue un handicap fort. De même, l’universalisme à la française, qui avait des faces positives, celles des droits de l’Homme, mais aussi des faces sombres, pensons aux colonies, aux exclus de cet universalisme comme les femmes ou pendant longtemps les classes populaires, est difficilement concevable tel quel à l’échelle supra nationale.
Le républicanisme à la française était largement idéologique. Le service public ou les diplômes nationaux étaient rêvés comme unifiés et identiques sur tout le territoire, alors que les différences régionales sont plus marquées en France que chez la plupart de nos voisins. Si on met de côté l’ex-Allemagne de l’Est, elles sont par exemple moins marquées Outre-Rhin, alors même qu’il y a une structure fédérale. Le seul atout que nous avons peut-être est notre tradition de politisation, cette tendance à être prêt à remettre en cause l’ordre économique au nom d’un idéal politique. C’est la face positive de l’idéologie, qui a permis en France la permanence d’une certaine radicalité politique et de mobilisation (Commune de Paris, Mai 68).
Nonfiction.fr – Pourtant, on voit bien aujourd’hui que le peuple français n’a pas du tout un rôle de leader ou d’avant garde dans les transformations démocratiques…
Yves Sintomer – Non, bien sûr. Il suffit de lire les journaux étrangers pour voir que la façon dont le président de la République ou la presse française rendent compte des initiatives hexagonales pour lutter contre la crise doit être relativisée. Les journaux suisses, italiens ou espagnols expliquent que dans la résolution de la crise, c’est Merkel qui décide et Sarkozy qui met en scène et qu’il n’y a pas au sens fort de codécision franco-allemande. Les critiques selon lesquelles les décisions françaises, en terme de politiques européennes, sont prises au regard de considérations intérieures, c’est à dire selon un calcul à court terme, et non selon une stratégie à long terme qui permettrait d’aboutir à des solutions durables et universellement partagées, sont me semble-t-il assez crédibles. Par ailleurs, les mouvements sociaux français ne sont pas comparativement les plus porteurs de solutions d’avenir, à part sur cet aspect de contestation radicale qui fait descendre des gens dans la rue. Pour les indignés grecs ou espagnols, pour Occupy Wall Street, la France n’est pas une référence.
Nonfiction.fr – Il y a quand même quelque chose de relativement inquiétant également, c’est le fait que l’idéal républicain, est aujourd’hui invoqué au nom d’une idéologie réactionnaire...
Yves Sintomer –Il faut reconnaître que cet idéal au XIXème siècle, a donné lieu à des énergies de transformation extrêmement fortes, dans un sens comme d’un autre. Aujourd’hui, l’idéal républicain est plus le cache-sexe de stratégies réactionnaires qui se font jour et qui empruntent son vocabulaire. Une tendance autoritaire, voire xénophobe, s’exprime en France à travers le vocable du républicanisme. Ceux qui entouraient Chevènement se sont retrouvés un peu partout, jusqu’au FN...
Nonfiction.fr – Y –a-t-il une tradition politique française, dans laquelle nous pourrions puiser pour aller vers des formes d’autogestion, plus porteuses d’avenir ? Ou cette tradition est elle complètement endormie sous la chape de plomb de la République et de l’Etat ?
Yves Sintomer – On ne peut pas seulement réactiver des idéologies du passé, comme on ne peut pas espérer revenir en arrière. Je pense néanmoins que s’il y a quelque chose à récupérer, peut-être s’agirait-il d’abord de la tradition libertaire qui s’est manifestée au moment de la Commune de Paris, du syndicalisme révolutionnaire, ou même pendant Juin 36 ou Mai 68, événements au cours desquels ne s’est pas seulement exprimée une idéologie socialiste au sens étatiste du terme. Cette tradition est forte en France, même si elle est évidemment largement mythifiée. Les mythes ne sont pas seulement des trompe-l’oeil, ce sont aussi des ressources qui donnent de l’énergie pour s’orienter, face aux énormes obstacles que nous rencontrons dans le présent. Néanmoins, cette tradition à elle seule n’est pas suffisante pour faire face aux défis du présent. L’une des difficultés principales est de pouvoir réélaborer un projet d’avenir qui puisse à la fois parler aux passions des masses et s’accompagner d’une réinterprétation de la République pour ne pas perdre de vue des notions comme le sens de l’Etat ou l’idée d’un " intérêt commun ". Dans un cadre complètement renouvelé, il faudrait également reprendre la capacité qu’a eu le socialisme à la française, qu’il se soit manifesté dans le PS ou le PC, à intégrer les couches populaires, à leur donner une reconnaissance véritable dans la société, à transformer les institutions en s’appuyant sur elles. Une part importante des évolutions tire leur origine dans les mouvements sociaux, il faut donc susciter cet élan là, mais dans un cadre réaliste pour éviter les impasses. Les ouvriers ludistes du XVIIIème siècle, qui cassaient leurs machines car les patrons profitaient de la mécanisation pour baisser les salaires, ont lancé un mouvement social qui se justifiait moralement mais qui ne pouvait être que perdant. Il est sûr en tout cas que personne ne possède aujourd’hui de solution clé en main, et que personne n’a de feuille de route assurée quant à l’avenir![]()
Propos recueillis par Aïnhoa Jean et Allan Kaval
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