Rédacteur

La phrase

Chaque fois que le politique dit se battre contre "les marchés" et se félicite d'avoir évité le pire, la puissance se place au même niveau que l'intendance : qu'elle gagne ou qu'elle perde, peu importe, elle a déjà perdu par le fait même de se battre, tel un instituteur qui s'abaisserait à rendre les coups que lui portent des élèves déchaînés. 

Jean-Pierre Dupuy 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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"Le changement ne devra pas être uniquement politique", entretien avec Yves Sintomer
[jeudi 08 décembre 2011 - 00:00]
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Yves Sintomer est professeur de sciences politiques à l’université Paris-VIII, membre de l'UMR CRESSPA, chercheur invité à l'Institut de sociologie de l'université de Neuchâtel et chercheur associé au Centre Marc Bloch, à Berlin. Grand observateur des évolutions contemporaines de la démocratie, il a publié en novembre 2011 une Petite histoire de l'expérimentation démocratique (La Découverte) qui interroge l'histoire politique et l'actualité du tirage au sort.

Nonfiction.fr - En quel sens peut-on dire que la démocratie est actuellement en crise ?

Yves Sintomer - La situation est paradoxale car d’un côté, il n’y a jamais eu autant de démocraties dans le monde, ce qui est historique. La démocratie, au sens des élections, de la liberté de la presse et de la liberté partidaire, n’a guère de véritable concurrent à l’échelle internationale. Il y a bien d’autres modèles mais ils ne se présentent pas comme des modèles universels. D’un autre côté, dans les démocraties installées, il y a un désenchantement fort par rapport au fonctionnement du système politique. On peut dire que la démocratie a toujours été en crise. Depuis les origines de l’expérience démocratique, il y a des réflexions sur les insuffisances, les problèmes qui peuvent se poser dans le cadre. Il n’en reste pas moins qu’il y a des périodes où cela se marque de manière plus forte. Si l’on prend du recul historique, il y a aussi des périodes charnières au cours desquelles on passe d’un modèle démocratique à un autre.

Aujourd’hui, nous sommes probablement entrés dans l’une de ces périodes, sans savoir bien vers quoi nous allons. A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, l’émergence des partis de masse et de l’Etat social ont profondément transformé la démocratie. De la même manière, aujourd’hui, la crise de ce même Etat social, l’affaiblissement des partis de masse, joints à une crise des Etats-nations et de la pertinence de leur échelle pour résoudre les problèmes qui se posent, nous poussent vers autre chose. Il y a des tendances contradictoires qui marquent les sociétés présentes et que l’on doit essayer d’analyser en soulignant ce qui est le moins ou le plus probable de se produire, et ce qui est le plus ou le moins désirable.

Nonfiction.fr Comment ce désenchantement se manifeste-il ?

Yves Sintomer - Le diagnostic est relativement partagé. Ce désenchantement se manifeste de différentes façons. Il peut passer par l’abstention qui augmente un peu partout. On peut considérer que c’est normal et qu’un système peut fonctionner avec une abstention très forte. C’est après tout ce qui se passe aux Etats-Unis par exemple. Mais on peut aussi penser que c’est le signe d’un mauvais fonctionnement du système et d’une remise en cause de la démocratie telle qu’elle était vécue et perçue en Europe continentale depuis plusieurs décennies.

Les sondages, d’autre part, montrent que la confiance envers le personnel politique est au plus bas. Le dernier sondage du CEVIPOF  qui date du mois dernier montre que la confiance que l’on place dans les partis politique est inférieure à celle que l’on accorde aux banques, c’est dire. Les partis, un peu partout, ont beaucoup perdu d’adhérents. En France, les partis ont toujours été comparativement assez faibles, mais si on prend l’exemple de l’Allemagne, ce phénomène est frappant : les partis ont perdu la moitié de leurs adhérents entre les lendemains de la réunification et aujourd’hui.

Lorsqu’on observe ce qui se passe en Europe, on remarque que la plupart des mobilisations civiques se manifestent en dehors des partis – ce qui ne veut pas dire que les militants de parti n’y participent pas, ou que les partis n’essaient pas de "chevaucher " le mouvement. Le canal traditionnel et fondamental entre les décideurs et les citoyens que représentaient les partis politiques de masse n’a pas totalement disparu, mais il est considérablement affaibli. Enfin, d’après toutes les enquêtes, l’insatisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie est grandissante.

On peut aussi regarder ces éléments de manière positive : il existe des expériences pour essayer d’aller vers autre chose.

Nonfiction.frVous avez mis en relation la crise de la démocratie et la crise de l’Etat nation. Finalement, ne peut-on pas penser que c’est l’ensemble des catégories issues de la modernité politique qui sont aujourd’hui en crise ?

Yves Sintomer – Il est difficile de prendre du recul par rapport à son propre présent. On court toujours le risque de perdre de vue des facteurs et des tendances importantes. Une chose semble claire néanmoins : il y a une série d’échelles temporelles qui se croisent dans la conjoncture présente. J’ai évoqué la crise des partis, la crise de l’Etat providence, mais il faudrait aussi évoquer la crise écologique. Nous sommes face à un problème qui est essentiel. L’avenir des générations futures est menacée, pas existentiellement, mais dans les conditions de vie que l’on peut envisager dans un siècle. On risque de mettre en péril des choses extrêmement importantes.

Il est clair que la démocratie telle qu’elle fonctionne, centrée sur des élections à court termes, centrée sur des carrières politiques de gens qui souhaitent se faire réélire en permanence, centrée sur la pression des lobbys financiers, économiques, sociaux qui jouent un rôle décisif, n’est pas capable d’apporter des réponses à ces problèmes là. Pour l’anecdote, nous l’avons vu encore récemment avec l’intervention d’Areva, entreprise nucléaire qui fait du lobbying auprès d’un candidat et qui remet en cause un accord entre deux parti, et encore, nous avons un financement des partis qui est plus transparent qu’avant et que dans d’autres pays.

On a donc à faire à une série de crises qui remettent profondément en cause la politique et le cadre républicain et démocratique tel qu’il s’était constitué avec les révolutions française, américaine et anglaise. Il existe en conséquence un très fort besoin de réinvention, à la fois institutionnel et économique. On peut aussi évidemment évoquer la crise du capitalisme financier, dont on voit bien la difficulté des démocraties à la résoudre et à proposer un autre modèle. Il y a donc toute une série de crises qui se nouent et cela ne pourra pas se résoudre avec quelques rafistolages.

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