Alain Minc : "Une campagne de réélection est très différente d’une campagne d’élection". Interview exclusive
[lundi 23 mai 2011 - 09:45]
Nonfiction.fr- Est-ce qu’il faut un remaniement à l’automne pour régler le cas de ministres en difficulté ?
Alain Minc- Arrêtez de vous occuper de sujets subalternes.
Nonfiction.fr- Si la gauche adopte un programme très modéré sur le plan macroéconomique et met toutes ses forces sur les valeurs, avec Marine Le Pen en face, que peut faire Nicolas Sarkozy sur le plan des valeurs ? Que peut-il faire entre une gauche attachée à la justice et à la République et une droite identitaire et anti-islam ?
Alain Minc- Il fera du Guaino. Mais vous savez, le pays est à droite. Ce qui m’a beaucoup frappé ces dernières semaines, c’est que Wauquiez emploie un mot honteux, et d’après les sondages, il est en phase avec la majorité des Français, y compris des électeurs de gauche. Ca m’a beaucoup troublé. Quand j’entends dire que le pays est à droite, je trouve que là, on en a une démonstration absolue. Tout ce qu’il a dit pouvait être dit avec d’autres mots mais pas ce mot là, c’est un mot pas possible. Et le sondage qu’on a vu après, de ce point de vue, est très inquiétant. Le pays est à droite, il n’y a rien à dire. Ca a toujours été la grande conviction de François Mitterrand : le pays est à droite et la gauche ne peut gagner que par effraction. Je ne pense pas qu’à son époque, il avait raison : en 1981, le pays était à gauche. Mais là, ça m’a estomaqué. Wauquiez était en phase avec la majorité silencieuse.
Nonfiction.fr- Bientôt, il y a un G8 qui sera sans doute affecté par l’affaire DSK ?
Alain Minc- Non, c’est un mythe français de croire que le FMI a eu un immense rôle dans la gestion de la crise, excusez-moi !
Nonfiction.fr- Ma question portait sur le e-G8 qui sera organisé à Paris. On a l’impression que Nicolas Sarkozy cherche à corriger pas mal de choses sur le numérique. Est-ce une question centrale ?
Alain Minc- La conviction de Sarkozy qui correspond à son tempérament, c’est qu’il vaut mieux mettre des sujets "mammouths" sur la table, quitte à ce qu’ils ne soient pas résolus plutôt que de cacher la poussière sous le tapis. Il a un agenda de G8 et de G20 extrêmement ambitieux qui ne sera pas celui des décisions. De ce point de vue, considérer Internet comme une question cruciale et mondiale n’est que rendre publique une évidence. Tout ça est bien organisé, car Maurice Lévy sait battre les œufs en neige, c’est un professionnel.
Nonfiction.fr- Vous qui avez écrit sur l’informatisation de la société il y a déjà longtemps, quelle vision avez-vous du numérique ?
Alain Minc- Je n’ai qu’une interrogation sur tout cet univers : je ne sais pas ce que c’est qu’une société de plus en plus schizophrène. D’un côté, il y a le monde réel aves ses lois, ses manières d’être et ses comportements, de l’autre, il y a un monde de l’absolue liberté, qui est Internet. On peut penser que c’est cette schizophrénie qui a orienté les révoltes dans les pays arabes. Le mec qui est devant son ordinateur fait face à quelque chose d’insupportable lorsqu’il descend dans la rue dans un régime dictatorial.
Hadopi était un bon exemple. Pour moi, il n’y avait que deux possibilités : soit on faisait Hadopi, soit on légalisait le vol à l’étalage. Je ne sais pas ce que c’est qu’une société où on peut aller au poste de police, et être condamné à de la prison avec sursis pour avoir volé deux kilos d’oranges dans un hypermarché, et en même temps télécharger illégalement avec un absolu sentiment de quiétude. On va aller vers un univers où je ne sais pas comment ces deux systèmes de valeurs vont se rencontrer- un système, pour l’instant, de liberté maximale et un système contraint. Je trouve que c’est une interrogation abyssale, je n’ai pas de réponse. C’est aussi une interrogation mondiale puisque dès qu’on parle d’Internet, on parle à ce niveau-là, sauf en dictature.
Nonfiction.fr- Ce G8 est très ambigu étant donné que les Etats-Unis ne veulent pas réguler car cela ne correspond pas vraiment à leur conception d’Internet.
Alain Minc- Mettre le sujet sur la table est déjà une bonne chose.
Nonfiction.fr- Est-ce aussi une manière de corriger le tir et de séduire les jeunes qui ont mal vécu Hadopi ?
Alain Minc- Je ne suis pas sûr que ce soit une grande manifestation "chicos" sous une tente, avec du protocole, si intéressante soit-elle, qui va faire bouger le vote des jeunes. Je ne pense qu’ils s’intéressent beaucoup au e-G8. Je ne pense pas que les jeunes que Pierre Bellanger était prêt à faire descendre dans la rue seront devant leur écran pour regarder le G8 de l’Internet !
Nonfiction.fr- Ne pensez-vous pas en revanche qu’Internet va jouer un rôle clé dans la campagne, moins pour mobiliser des électeurs sur le modèle américain, que pour diffuser les idées et porter le débat d’idées ?
Alain Minc- C’est un problème plus large que la campagne. La question est : qu’est-ce que c’est que le débat d’idées dans une société dominée par Internet ? Le problème de la liberté absolue est qu’il n’y a plus de hiérarchie des valeurs et du capital intellectuel. La parole de François Furet, s’il était encore vivant, ne pèserait pas plus que la parole de n’importe qui. On peut trouver que c’est le point ultime de la démocratisation intellectuelle, et on peut trouver ça absolument grotesque. Je suis scandalisé lorsque je vois sur les sites de journaux un papier de journaliste avec sa capacité d’expertise, acceptable, bonne ou mauvaise, et en dessous, la réaction de "Duchemol". Cette équivalence de la parole me paraît le summum de la démagogie. Dix réactions en dessous d’un article sur un site Internet, je trouve ça terrifiant. C’est accepter le fait qu’on est dans un univers où il n’y a plus de hiérarchie des paroles légitimes.
Nonfiction.fr- Vous verrez vous aurez beaucoup de réactions sous votre interview aussi sur ce site… Les Duchemol vont se révolter et vous régler votre compte ! Autre sujet : Nicolas Sarkozy s’est étrangement beaucoup investi sur la question de la culture alors qu’on pensait qu’il serait contre l’idée même d’un ministère de la Culture avant son élection. Comment voyez-vous son action sur la culture et la communication ?
Alain Minc- Je suis peut-être un de ceux qui ont sauvé le ministère de la Culture. Sarkozy envisageait de fusionner éducation et culture : je lui ai dit que la gauche pouvait le faire, comme Jack Lang, mais pas la droite. Je trouve qu’il y a beaucoup de questions qu’on n’accepte pas de soulever dans l’univers culturel parce que celui-ci est plein de tabous absolus. Par exemple, est-ce que le système d’aide au spectacle vivant aide vraiment le spectacle ? C’est une vraie question. Est-ce qu’on n’est pas face à des systèmes aveugles de redistribution corporatisés ? C’est une vraie question, indicible aujourd’hui, et qu’aucun des deux candidats principaux ne posera, évidemment, parce que personne n’ose la poser.
44 commentaires
Virgile
Qu'il soit écouté à l'Elysée est aussi préoccupant que symptomatique d'un pouvoir sclérosé.
J'aime beaucoup le commentaire : "Le monde est ce qu’il est, on peut regretter qu’il le soit, mais on ne peut pas le changer." Alain Minc ou le propagandiste du plus grand parti politique : celui des abstentionnistes.
M Minc, prenez une année sabbatique dans votre luxueuse résidence secondaire, et revenez nous avec des idées neuves !
alain
reboussié
Madame Duchemol
Duchemol
Oserai-je lui faire remarquer que le vol d'un produit matériel n'a rien à voir avec la copie d'un fichier qui est un bien non rival ? Que prétendre que la copie, le partage de fichiers constitue un vol revient au même qu'expliquer que multiplier c'est soustraire ? Que lorsque le coût de reproduction marginal d'un produit est nul, comme c'est le cas pour les fichiers informatiques, le prix du produit tendra inévitablement vers zéro et qu'il faudra gagner de l'argent avec des services associés et des plus autour du produit ? Que vouloir imposer une économie de la rareté sur Internet comme a essayé de le faire Sarkozy avec Hadopi au lieu d'accepter le modèle de l'économie de l'abondance, est, comme le dit si bien M. Minc, « débile » ?
Finalement, je crois que je vais oser. De toute façon, il ne lira pas les commentaires des gueux et ne s'occupera guère des questions subalternes. Même si c'est parfois de là que vient le changement, le progrès.