La phrase

Il me semble qu’il y a aujourd’hui une confusion entre espace public et espace privé : les gens parlent des œuvres comme si elles étaient dans leur salon, chacun se croit chez soi face aux espaces de création. Or, le terrain de l’art doit permettre aux artistes de casser les choses, les démonter, les observer et les exposer autrement. L’opposition entre liberté de parole et liberté d’expression se répète un peu trop souvent, et je ne vois pas de limite à ce type d’actions.

Diane Ducruet au sujet son oeuvre censurée au Mois de la photo, Le Monde , 4 novembre 2014  

ENTRETIEN - Les historiens et la politique - avec Marc Olivier Baruch
[lundi 23 décembre 2013 - 09:00]
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Dans cet entretien, réalisé par Damien Augias, l'historien Marc Olivier Baruch évoque le thème de son dernier ouvrage Des lois indignes ? Les historiens, la politique et le droit, qui vient de paraître aux éditions Tallandier. Dans ce livre, l'auteur revient notamment sur la question des "lois mémorielles" votées par le Parlement français depuis la loi dite Gayssot du 13 janvier 1990, qui pénalise le négationnisme, jusqu'à la loi du 23 février 2005, dont l'article 4 avait créé la polémique  en enjoignant les programmes scolaires  de souligner "le rôle positif de la présence française outre-mer", en passant par la loi du 29 janvier 2001, reconnaissant le génocide arménien de 1915, et la loi dite Taubira du 21 mai de la même année, qui définit comme crime contre l'humanité la traite négrière transatlantique et l'esclavage.

Alors que l'inflation législative en matière d'histoire et de mémoire avait provoqué la réaction de plusieurs historiens de renom (notamment par l'intermédiaire de la pétition intitulée "Liberté pour l'Histoire", signée par 19 historiens  et publiée par Libération en décembre 2005, ainsi que de l'association du même nom, présidée par René Rémond puis par Pierre Nora, après la mort du premier en 2007), Marc Olivier Baruch, après un examen froid et réflechi des textes de lois et une explication du contexte de leur vote, ne considère pas, quant à lui, que cette propension du Parlement français à légiférer  sur le passé comporte le risque d'une "Histoire officielle", notamment parce que la liberté de la recherche reste entière.

Spécialiste de l'histoire de l'Etat et de la période de Vichy , Marc Olivier Baruch est docteur en histoire, ancien élève de l'École polytechnique et de l'École nationale d'administration. Après avoir occupé depuis 1981 diverses fonctions dans les administrations centrales de l'État (ministère de l'Éducation nationale et ministère de la Culture) et au sein d'un cabinet ministériel (sous le gouvernement Rocard), il a rejoint en 1997 le CNRS en qualité de chercheur en histoire contemporaine et a été élu directeur d'études en 2003 à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Nonfiction - Pourquoi avoir écrit un livre sur les rapports entre l'histoire, le droit et la politique, alors même que le débat sur "les lois mémorielles" semble dater d'il y a déjà quelques années ?

M. O. B - Le point de départ de l’ouvrage est en effet la pétition "Liberté pour l’histoire", qui a été publiée dans Libération à la mi-décembre 2005. Le livre a certes été long à écrire mais il se trouve que, chaque année ou presque, un nouvel élément s’ajoutait au feuilleton, avec notamment l’épisode (fin 2011-début 2012), à mes yeux assez triste, du texte relatif à la pénalisation du génocide arménien, voté par le Parlement puis annulé par le Conseil constitutionnel comme non conforme à la Constitution. Par-delà les éléments de conjoncture, la question qui m'intéresse est celle du rapport entre les historiens, la politique et le droit – pour reprendre le sous-titre du livre – en moyenne durée. Elle garde toute son actualité.

Votre ouvrage apparaît à certains égards comme un essai courageux, qui cherche à remettre en cause le magistère exercé par certains historiens célèbres, icônes aux titres prestigieux et reconnus comme tels par les médias, qui ont tendance à faire de l'histoire leur pré carré, ce qui avait d'ailleurs été remarqué notamment au moment de l'appel "Liberté pour l'histoire" de décembre 2005. En considérant, sans doute à raison mais dans un certaine mesure seulement, que l'histoire n'appartient pas aux parlementaires, n'expriment-ils pas également le sentiment que l'histoire appartient avant tout aux historiens ?

Non, et d’ailleurs ils s’en défendent systématiquement. Je ne voudrais pas, en ce qui me concerne, avoir l'air d'être le donneur de leçons professionnel ou le redresseur de torts, en guerre contre tout le monde – posture à mi-chemin du ridicule et de la paranoïa. Rappelons d'abord que face aux historiens, nombreux et prestigieux, qui furent à l'origine de "Liberté pour l’histoire", bien d'autres membres de la profession historique – notamment ceux qui se regroupèrent dans le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire – ont protesté contre cette pétition de manière très rapide. Il en va de même d’autres acteurs, tel Serge Klarsfeld – dont il faut rappeler qu'il a été un pionnier absolu en matière d'histoire de l'Holocauste à un moment où les historiens n'étaient guère présents sur le terrain.

D’une certaine manière, et j’espère que c’est là l’aspect novateur de ce livre, j’ai voulu articuler la problématique portée par ce malaise historien avec l'évolution du jeu politique français tel qu'il se pose depuis les années 1970, parallèlement donc à la montée en puissance de l’extrême droite dans ce jeu. Mais ce faisant j'ai été aussi amené à m'interroger sur des tendances lourdes de la sphère publique, spécialement le divorce entre ses élites de pouvoir et ses élites de savoir. Il est frappant de constater à quel point la spéculation intellectuelle est terra incognita dans la haute administration : à la différence de leurs homologues britanniques ou américains, la plupart des décideurs publics français n'ont jamais eu à produire le moindre travail de recherche dans quelque domaine que ce soit. N'oublions pas enfin, quand on cherche à articuler histoire, droit et politique, ce qu’est devenu le Parlement sous la Ve République. Le livre, qui compte près de 350 pages, tente ainsi de tenir plusieurs fils à la fois.

Ce qui est extrêmement frappant dans votre livre, c'est l'impression que les historiens, peut-être parfois par réflexe corporatiste mais, sans doute, le plus souvent, par un réel souci de vigilance citoyenne, sont prompts à s'insurger contre la perspective d'une "histoire officielle" façonnée par le politique, mais qu'en même temps, beaucoup d'entre eux (notamment Jean-Pierre Rioux dans le cadre du projet "Maison de l'histoire de France", aujourd'hui abandonné, et André Kaspi, pour la mission sur l'avenir des commémorations) ne résistent pas aux propositions qui leur sont faites de la part des gouvernements successifs de participer à des commissions dans lesquelles ils siègent certes en tant qu'experts, mais en étant, d'une certaine manière, instrumentalisés par le pouvoir politique. Comment pouvez-vous expliquer ces tendances a priori contradictoires ?

Là encore, je ne cherche pas spécialement à être un donneur de leçons. Mon statut est d’ailleurs spécifique, d’une certaine manière, puisque je viens du monde de la haute fonction publique, et il n’est d’ailleurs pas exclu que j’y retourne.

Soyons clairs, il n’y a pas d’histoire officielle dans notre pays, même si les comités d’histoire qui existent dans différentes institutions publiques ont longtemps eu du mal à échapper à la tentation d'écrire des histoires "maison", qui ne font pas toujours dans la nuance. Parler d'histoire officielle en France, comme on l'entend ou le lit encore çà et là, n'a qu'une fonction rhétorique : même ceux qui le font sont bien conscients, je pense, des limites de leurs propos face à ce qui s'est joué au cours de l'histoire récente, et qui existe encore en plus d'un point du globe, où n’existent ni liberté de pensée ni liberté de la recherche. Cela n’est évidemment pas notre cas.

Pour ce qui concerne certains projets politiques ayant trait à l’histoire, les historiens sont tout à fait libres d’y participer ou de ne pas y participer. Au sujet de la Maison de l’histoire de France, l'un des rares points qui m'a intéressé dans le livre récent de Frédéric Mitterrand sur son expérience de ministre de la Culture réside dans la chronique qu'il donne de ce projet impossible, plombé, comme l'avait d'emblée souligné Pierre Nora, par son inscription dans les choix idéologiques de Nicolas Sarkozy, à commencer par l'insistance mise, dès la campagne électorale de 2007, sur la notion d’identité nationale. L'extrême difficulté rencontrée d'emblée par le ministre pour trouver des historiens désireux de s'associer au projet est à cet égard significative.

La Commission Kaspi sur les commémorations, c’est quelque chose de tout à fait différent. Que des intellectuels participent à des rapports officiels, cela se fait depuis longtemps et cela continuera à se faire. Ce qui est apparu sans doute amer pour cette commission, c’est que, au moment même de la remise de son rapport, le ministre chargé des anciens combattants, Jean-Marie Bockel, affirma, à peu de chose près, qu'en tout état de cause il entendait ne pas en tenir compte. Il y a des logiques politiques qui peuvent échapper aux historiens. Quand on a regardé un peu l'histoire récente de l'Etat, on doit avoir conscience de la capacité de la politique à instrumentaliser tout ce qu’elle veut, l'histoire y compris. Nous vivons largement dans un contexte médiatique qui exige que l’on dise très vite des choses simples ; or, notre métier est de dire, parfois avec une certaine longueur, des choses complexes.

À propos des "lois mémorielles", vous expliquez en particulier qu'il convient de distinguer certaines de ces lois, notamment la loi Gayssot de 1990 qui pénalise le négationnisme. À la différence de nombreux historiens, vous ne considérez d'ailleurs pas que les autres lois restreignent les domaines de recherche des historiens. Autrement dit, est-il possible, par exemple, de poursuivre des recherches historiques sur la traite négrière après la loi Taubira de 2001, sans être attaqué en justice, comme l'a été l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau ? Peut-on sereinement mener des recherches en France sur le génocide arménien après la loi de 2001 votée par le Parlement ?

Comme je l'écris dans le livre, le terme de "lois mémorielles" est impropre ; c'est une commodité certes, mais aussi un amalgame, de grouper sous une expression commune des textes de natures si différentes. Des travaux juridiques de premier plan – je pense en particulier à la thèse de Thomas Hochmann  – rappellent que les deux lois de "reconnaissance" votées à l'unanimité en 2001 (reconnaissance par la France du génocide arménien et qualification de la traite transatlantique comme crime contre l'humanité) n'ont aucun volet pénal. Rien dans ces deux textes, contrairement à ce qu'affirment les signataires de la pétition de 2005 n'est de nature à permettre quelque poursuite que ce soit.

Il est tout aussi faux d'affirmer que la loi Gayssot est la "mère" de toutes les autres. Si filiation il y a, ne serait-ce que par la proximité des dispositifs, c’est entre la loi de 1972 dite loi Pleven, la première en France à faire de l'expression de propos racistes un délit, et la loi Gayssot de 1990 qui sanctionne la négation de la Shoah : effectivement, les objectifs sont les mêmes, il s’agit de faire évoluer la loi sur la presse pour étendre le champ des limitations que cette vieille loi républicaine a d'emblée posées à la liberté d'expression. En 1972, l’Assemblée nationale est unanime, majorité UDR et opposition de gauche confondues, pour adopter le texte présenté par le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas et porté par le Garde des sceaux René Pleven, tous deux compagnons de la Libération : tous les groupes politiques soulignent l’importance vitale qui s'attache, un quart de siècle après la fin de la Seconde guerre mondiale, à lutter contre le racisme qui réapparaît dans la société française. Dix-huit ans plus tard, en 1990, il en va tout autrement : c’est significatif, et c'est triste.

Damien AUGIAS
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2 commentaires

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François Delpla

28/01/14 05:07
"09/01/14 14:27
Cet article est passionnant. Les questions sont excellentes et les réponses lumineuses."
Pas entièrement faux, ni vrai.
L'engendrement des lois m. de mère en fille est difficilement contestable et c'est un vrai danger que le mouvement de Pierre Nora a écarté... sans parler de ses métastases européennes, qui montrent négativement que "nous" restons un garde-fou en matière de droits de l'homme.
Je tique surtout sur 1914. La boîte de Pandore alors ouverte fait encore des ravages de nos jours : cette commémoration est une occasion bienvenue, et d'en prendre conscience, et d'en combattre les effets. Soit on exalte répétitivement le courage des poilus, soit, tout en le faisant, on réfléchit un peu à ce qui a, évitablement, menacé leurs jeunes existences.
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Frifran

09/01/14 14:27
Cet article est passionnant. Les questions sont excellentes et les réponses lumineuses. J'ai envie de lire le livre de M.O. Baruch.

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