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La vulgarisation historique : une affaire de style ? - entretien avec Romain Bertrand (3/3)
[mardi 04 septembre 2012]



Ce texte constitue la dernière partie d'un long entretien avec Romain Bertrand : les deux premières parties ont été publiées le mardi 21 août et le mardi 28 août.  

 

Nonfiction.fr - Vous connaissez peut-être les travaux de William Dalrymple, un romancier et historien populaire britannique, qui a travaillé surtout sur l'Inde avec des livres comme Le Dernier Moghol ou Le Moghol blanc. On revient bien à l'idée qui fait que ce n'est pas la nationalité qui détermine un intérêt pour les sociétés coloniales. Il a étudié la Grande Mutinerie de 1858 en consultant les sources britanniques avec les sources coloniales. Il a certes une formation universitaire mais il a clairement une démarche de vulgarisation. Est-ce que vous pensez que c'est le rôle de l'historien de vulgariser certaines problématiques pour faire le pont entre société civile et recherche universitaire ? Dans votre livre, les notes sont par exemple à la fin, votre éditeur est plus grand public qu'un éditeur purement universitaire...

Romain Bertrand - J'ai en effet connu des éditeurs plus "confidentiels" avant de signer au Seuil. Evidemment, ce n'est pas la même logique éditoriale qui prévaut. Tout a été affaire de négociation. Mais au final, je dois tirer mon chapeau à mon éditeur, qui publie un ouvrage de 650 pages sur le premier contact entre les Hollandais et Java en 1596 et qui accepte 200 pages de notes un peu ardues ! Il a fallu toutefois faire des concessions : je voulais des marqueurs diacritiques sur les termes vernaculaires, une bibliographie secondaire intégrale, un index général, un double système d’appels de notes – en chiffres arabes pour les renvois à l’historiographie constituée, en chiffres romains pour les renvois aux matériaux primaires. Mais ça n’a pas été possible, pour des contraintes de volume. L'éditeur m'a dit : "Au-delà, on n'y arrivera pas".

Sur la question de la "vulgarisation", qui est un très vilain mot, je crois que les choses sont moins simples qu’il n’y paraît. Dire qu'un praticien de SHS (sciences humaines et sociales) – un historien, un sociologue, un politiste – pourrait se désintéresser totalement de son temps et des demandes réelles ou fantasmées de ce que vous appelez la "société civile" – qui est par ailleurs une notion gramscienne totalement déformée –, ce serait aujourd'hui un suicide professionnel, un suicide corporatiste au sens propre. L'ensemble des attaques très violentes que le monde de la recherche et de l’université publiques a subi ces dernières années de la part de certains agents idéologiques, fait qu'aujourd'hui on ne peut pas dire : "Je fais des humanités, de l'histoire, de la sociologie simplement pour le plaisir d'en faire". C’est une réponse magnifique, de dire que l’histoire ou la sociologie n’ont pas à avoir de "finalité sociale", qu’elles sont des savoirs gratuits. Malheureusement, ce n’est plus une réponse socialement ou politiquement acceptable. Evidemment, la situation varie entre les disciplines. L'histoire – et pour ce qui me concerne, l'histoire d'un monde éloigné dans le temps et dans l’espace – fait qu'on n’est pas exposé aux mêmes types d'enjeux qu'un sociologue qui travaille sur l'environnement et qui se retrouve pris sous les feux de l'actualité, ou qu'un politiste qui travaille sur une situation de guerre et qui se trouve amené à témoigner dans l’urgence.

Là où je veux en venir, c'est que je crois qu'il y a deux manières distinctes de faire jouer l'histoire comme ressource de compréhension critique du présent. Dans les deux cas, il s'agit d'utiliser en toute rigueur les résultats de la recherche en histoire, et en particulier en histoire moderne, pour avoir prise sur un certain nombre de questionnements très contemporains. La première façon de faire, c'est de créer de la proximité entre le présent et le passé, d'établir de la continuité entre un "aujourd’hui" et un "autrefois" – ce qui est, je crois, l'un des grands paris réussis de la sociohistoire. La sociohistoire montre qu'en travaillant sur la genèse – au milieu ou à la fin du XIXe siècle – de catégories politiques ou administratives que l’on croit très contemporaines, on éclaire tout un ensemble de batailles au fil desquelles ces catégories se sont imposées au détriment d'autres. Autrement dit, en créant de la proximité avec le passé à travers un travail sur la genèse des catégories, par exemple celle de président de la République  , on montre que la fonction présidentielle a pu être jouée de manière différente au fil du temps, selon des contraintes de rôle qui ont évolué. Cette fonction n'est donc pas prisonnière de la grammaire qu'elle épouse aujourd'hui. Il y a là un paradoxe productif : en montrant que le passé est proche du présent, en retrouvant la genèse des phénomènes contemporains, on contribue à une compréhension critique de ces phénomènes, on les "dénaturalise". On voit ainsi les sociohistoriens intervenir pour expliquer des choses très contemporaines : par exemple les meetings politiques qui se sont tenus durant la dernière campagne présidentielle, mais en montrant comment les formes mêmes de l'assemblée publique, le cadre de ses régulations juridiques ont évolué entre les années 1880, l'entre-deux-guerres et maintenant . Et ça, c'est introduire de la pluralité dans une idée qui autrement pourrait être monolithique. L'assemblée politique existe depuis cent ans et néanmoins derrière cette forme ou cette idée, il y a toute une évolution, et là on introduit un savoir critique qui montre que tout ce qu'on tient pour naturel et évident ne l’est pas tant que ça lorsqu’on le ramène à ses origines et aux débats qui ont accompagné son émergence.

La seconde façon de procéder, c'est au contraire de faire le pari de l'étrangeté. C'est de montrer qu'entre l'époque moderne et l'époque contemporaine, il y a solution de continuité, et donc que c'est une illusion de croire qu'un homme ou une femme de la fin du XVIe siècle pense et éprouve grosso modo la même chose qu'un homme ou une femme d'aujourd'hui. Il s’agit alors de convoyer aussi longtemps que possible, dans le récit, l'étrangeté relative de l'époque. Prenez le magnifique ouvrage que vient de publier Simona Cerutti, Etrangers  . Là il n’est pas question de présupposer la moindre continuité que ce soit entre le présent et l’époque moderne : l’historienne plante son chevalet dans une archive, à Turin au XVIIIe siècle, et observe la manière dont un ensemble de pratiques interagissent pour définir les contours pratiques d’une catégorie : celle des "étrangers". Or, "être étranger", à l’époque, signifie quantité de choses, mais certainement pas les mêmes choses qu’aujourd’hui ! Un "étranger", par exemple le Turc Girolamo Motta, peut acquérir des droits de citoyenneté, des titres de propriété et une estime sociale équivalents et même supérieurs à ceux des "naturels" du lieu. Rien à voir avec nos histoires de code de la nationalité ou nos scabreux débats sur l’"identité nationale" ! C’est ce saut en étrangeté, ce geste d’empirisme radical de l’historienne qui ne dit rien d’autre que "regardez ce qu’il en était, là, à ce moment-là", qui nous fait prendre conscience de la contingence et finalement de la très grande bizarrerie de notre catégorie contemporaine de l’"étranger", si restrictive et si impropre à la cohésion des communautés. Tout cela, c’est aussi question de goût, bien sûr. J’adore le dépaysement : pour moi, il n’y a rien de plus émouvant que les premières pages de Baudolino, d’Umberto Eco  , lorsqu’on ne sait pas encore où l’on est mais que l’on est déjà emporté par une langue dans un univers singulier.

 

Nonfiction.fr - Vous montrez bien cela avec votre exemple sur le mysticisme.

Romain Bertrand - Exactement : le rapport mystique au monde au XVIe siècle, dans ses déclinaisons diverses et variées qui vont des alumbrados d'Extrémadure jusqu'aux moines dissidents des ordres proches de la papauté, est une chose extrêmement difficile à comprendre pour un homme d’aujourd’hui. L'expérience mystique est une expérience corporelle, et non pas simplement intellectuelle, de l'acquisition et de la transmission du savoir. C'est l'idée que la connaissance s'acquiert par la chair, par le déni et le contrôle de la chair, à travers la souffrance exercée sur son propre corps. Ce monde-là, cette "forme de vie" qui est celle du ressenti, de la compréhension corporelle, est un monde qui n'est plus immédiatement intelligible passé la fin du XVIIe siècle. Michel de Certeau l'avait élégamment montré, et Pierre Chaunu l'avait souligné dans un article sur ce qu'il appelle le "tournant antimystique" de l'Europe catholique dans les années 1660-1680 . Il s'opère au fil du XVIIe siècle une espèce de grande remise en ordre des savoirs et des expériences, qui dissocie de plus en plus la connaissance de l'expérience corporelle. Et c'est la montée en puissance de la médiation du texte, du livre comme support du savoir, qui autorise cette disqualification du corps comme lieu du savoir. On n'apprend plus dans une relation corporelle en face à face avec un maître ou avec Dieu, on transite par le corps intermédiaire d'un imprimé, de quelque chose qu'on peut "détacher" d’une situation donnée. A la fin du XVIIe siècle, ce monde d'avant, cet univers de l’expérience mystique, n'est déjà plus compréhensible, alors comment le serait-il aujourd'hui ?

Il y a un oubli profond de la tradition ascétique et mystique du savoir en Europe à l’époque moderne, une tradition très vivace encore au XVIe siècle, et cet oubli est la condition même de notre légende dorée de la modernité – c'est-à-dire, en gros, cette vision d’une grande période médiévale d’obscurité, suivie de l’aube radieuse de la Renaissance, laquelle mène en ligne droite à la "Révolution scientifique" et à l'Encyclopédie. C'est le récit linéaire d'un arrachement aux ténèbres médiévales et d'une progression continue, sans accroc, sur la voie du progrès mathématique, philosophique, etc. Or, ce scénario linéaire, cette légende dorée de la modernité européenne ou "occidentale" ne tient qu'à condition de fermer les yeux sur l'étrangeté de la fin du XVIe siècle. Si vous restituez à la fin du XVIe siècle son étrangeté, si vous restituez leur étrangeté à Bodin, à Campanella, à Giordano Bruno, à tous ceux qui ont été érigés en pionniers, en précurseurs, en premiers jalons de la course en ligne droite à la modernité, alors vous brisez cette légende en mille morceaux. Et à mon avis, vous vous donnez les moyens de faire une histoire beaucoup plus intéressante des savoirs dans l'Europe moderne, comme s’y attellent depuis des années déjà tout un ensemble d’historiens des sciences, des arts et de la philosophie – comme par exemple Nuccio Ordine, l’un des grands spécialistes des études bruniennes . Si vous restez dans l'orbe d'une histoire des idées politiques un peu trop sage, qui ne voit dans Bodin que l'auteur des Six livres de la République, et qui passe sous silence la Démonomanie des sorciers, traité de plusieurs centaines de pages du même Bodin sur la façon de repérer et d'exterminer les sorciers, vous êtes déjà sous l'emprise de cette légende dorée, et vous faites disparaître un pan entier de l'histoire de la modernité européenne.

Alors au final, que peut l'historien à la compréhension critique du présent ? Il peut tout d’abord, comme les praticiens de la sociohistoire, montrer que les genèses sont porteuses de plusieurs possibles, et que créer de la proximité entre le présent et le passé, c'est une manière d'introduire de l'incertitude et de l’incrédulité vis-à-vis des catégories contemporaines. Il peut aussi faire le pari de l'étrangeté et montrer à quel point d'autres possibles ont été vraiment vécus, à quel point il a existé d'autres manières d'être humain, de faire société, et montrer par implication à quelle histoire pauvre de la modernité s'est accrochée pendant si longtemps la pensée européenne en voulant gommer le Bodin de la Démonomanie, le Bruno de l’Expulsion de la bête triomphante, le Campanella de l'astrologie prophétique, etc.

Je pense que l'histoire pratiquée comme voyage en étrangeté est une formidable anthropologie critique du présent. D'une certaine façon, elle prend le relais de l'anthropologie sociale et culturelle des années 1970, dont les objets et les lieux d'étude sont totalement transformés par l'urbanisation et l’industrialisation. En gros, la tribu qui devient le remords de notre présent, celle qui nous montre que notre présent n'est qu'un choix parmi d'autres, cette tribu-là appartient de moins en moins aux anthropologues et de plus en plus aux historiens.

 

Nonfiction.fr - Pouvons-nous revenir sur l'engagement de l'historien ? Dans Mémoires d'Empire, vous traitez des discours, des enjeux autour de la loi de février 2005 qui reconnaissait le "rôle positif" de la colonisation française. Quelles évolutions peut-on repérer depuis 2005 ? Quelles sont les attentes avec François Hollande ?

Romain Bertrand - Je n’ai pas d’opinion sur la question. Mémoires d'Empire n'était pas une prise de position dans le débat, mais la cartographie de la controverse. Cela partait de l'idée qu'expliquer le vote de la loi du 23 février 2005 par la folie ou la bêtise de quelques députés, c'était réduire le processus de fabrique de la loi dans une République aussi complexe que la France à quelque chose de bien trop simple. L'idée était de restituer dans le détail le parcours de cette loi, les modalités concrètes de son élaboration, de son adoption et de sa contestation pour essayer de décrire les dynamiques d'une controverse. Cela partait aussi de deux constats. Le premier était que les historiens opposés à cette loi étaient allés à la bataille en ordre dispersé et dans la polémique les uns avec les autres. Le second était qu’en sociologie et en histoire politiques, on manque de travaux qui explorent la fabrique concrète des lois. Aujourd’hui la chaîne Public Sénat montre très bien le travail des rapporteurs parlementaires et des présidents de commission. On les voit cheminer d'audition en audition : on voit comment l'information s’obtient et remonte vers la commission parlementaire, comment se négocient les arbitrages de rédaction, etc. Mais en termes d'études académiques, à part quelques contributions sur les règles du jeu parlementaires , il y a peu de travaux qui détaillent le parcours d'une loi depuis son apparition sous forme de projet ou de proposition jusqu’à son adoption ou son rejet en séance plénière. Je voulais contribuer à combler un peu ce vide. Et c'est tout. Je n'ai pas fait depuis de veille particulière sur ce sujet-là, et je ne me prononcerai pas sur des développements ultérieurs.

En revanche, ce qui m'intéresse toujours, c'est l'émergence de cette notion tout de même assez étrange de "loi mémorielle" dans le débat public, ainsi que son usage par certains historiens contre ce qu'ils appellent "l'instrumentalisation" de l’histoire par le politique. D’un point de vue purement analytique, c’est étrange, cette idée d’une "instrumentalisation" de l’histoire ou du passé : on fait comme si le récit sur le passé existait comme un objet naturel, alors qu’il ne se constitue que dans le moment où l’on en débat. Il n’y a pas d’Histoire qui préexiste à son énonciation : les passés pertinents pour l’action surgissent lorsqu’on fait le choix d’une série de causalités parmi d’autres. Bon, il faudrait réfléchir à tout ça à tête reposée ! De façon générale, je crois que la controverse de 2005 a fait prendre conscience aux historiens de la nécessité de ne pas se laisser prendre au dépourvu par une controverse. Il faut penser l’usage public du savoir produit par les historiens avant que ne surviennent les crises de témoignage ou les crises législatives comme le vote de la loi du 23 février 2005. Quand on ne se prépare pas avant, non pas à ce qu'on va dire, mais à la façon dont on va le dire, évidemment, on fait tout et n'importe quoi. C'est un peu ce qui s'est passé en 2005-2006, et je pense que ça a eu un effet positif pour le monde académique, en lui adressant un message clair : "Attention, si vous ne vous occupez pas du débat public, le débat public s'occupera de vous et il ne vous laissera pas les conditions de parole idéales que vous attendez".

 

Nonfiction.fr - On voit l'inspiration de Pierre Bourdieu dans votre travail : déconstruire les discours, voir quelles sont les positions occupées par ces acteurs dans le champ, et tout particulièrement par les députés.

Romain Bertrand - Je crois que j’ai essayé de suivre une double leçon dans cet essai. D'une part, vous avez raison, celle de Bourdieu : les prises de position (au sens des interventions publiques) sont tributaires des positions prises dans des espaces professionnels et institutionnels. C'était utile de rappeler qui étaient ces parlementaires – de droite comme de gauche – qui avaient voté la loi du 23 février 2005, de montrer comment leur prise de position en faveur du texte était liée au type de carrière politique qu’ils avaient accomplie et au type de positions qu’ils occupaient dans les champs parlementaire et partisan. Il y a une efficace démonstrative très forte de ce mode d’objectivation. Mais je me suis aussi mis à l’écoute d’une autre leçon : celle de Michel Foucault, qu’on pourrait résumer par "ne cherchez pas le secret derrière le rideau". C'est une phrase de Deleuze lorsqu’il commente ce qu'il appelle la "leçon de Foucault" aux historiens : n'allez pas chercher les propos clandestins, les rumeurs, les documents secrets, mettez déjà sur la table tout ce qu’une époque dit d'elle-même : c'est infini  !

Je me suis intéressé à dessein uniquement à ce qui avait été dit publiquement. J'ai fait des entretiens avec des assistants parlementaires et des militants, mais je me suis refusé à exploiter ces matériaux-là en me disant : après tout, tout est déjà là, au beau milieu de la table. Il y a profusion de discours, il vaut mieux essayer de comprendre comment ces discours s'organisent dans un espace d'énoncés plutôt que de partir en chasse de vérités cachées. C'était un peu ça, l’idée générale : aller contre le mythe du document secret. Parce qu’il y a une tendance chez les sociologues du politique à tout expliquer par les intérêts masqués, c’est-à-dire, sinon par le complot ou la conjuration au sens propre, du moins par les réseaux d’accointance officieux, et surtout à postuler l’existence de ces réseaux plus qu'à la démontrer.

 

Nonfiction.fr - Certains livres sur les émeutes de 2005 s'approchaient de la théorie du complot

Romain Bertrand - Oui. Or, que cela soit en termes descriptifs ou en termes explicatifs, c'est une position incroyablement fragile. Bâtir des explications alambiquées sur le sable de ce qu'on ne sait pas, ça reste jusqu'à preuve du contraire un très mauvais exercice de savoir positif. La thèse du complot ne fait que suppléer des lacunes de documentation qu'on invente. Il n'y a pas de lacune : les sources sont là, tout est dit haut et fort. Tapez "Loi du 23 février 2005" sur Google, et il vous faudra des mois pour écluser toutes les pages qui en parlent. L'hypothèse péremptoire du complot, du secret d'archive, c'est une mythologie de l'historien, comme disait Foucault, une mythologie qui est souvent préjudiciable à la densité de la description et vraisemblablement à la qualité de l'explication. En tout cas, je me suis beaucoup amusé en écrivant ce livre "intercalaire".

Cela me pousse à revenir sur la question de la "vulgarisation" : c'est avant tout une question de style. On peut tenir les propos les plus prétentieux qui soient sur le caractère nécessairement obscur de la prose scientifique, mais ce qui fait qu'in fine un texte de sciences sociales connaît un public élargi, aussi exigeant soit-il dans son traitement des sources, sa démarche, sa logique argumentative et interprétative, etc., c'est la qualité de l'écriture. Je le dis d'autant plus sereinement que pour moi, l'écriture en SHS n'est pas un don, mais un acquis. On apprend à écrire au fil des livres. Ce qui signifie qu’on apprend à faire plusieurs versions d’un même texte. Certains chapitres de L'Histoire à parts égales ont connu jusqu'à neuf versions. Et ça, c'est un exercice de dés-écriture, et rien de plus : on enlève le superflu, on rogne les adjectifs, on raccourcit le commentaire et on augmente le volume des citations. L'écriture en SHS n'est pas un don, mais un métier, au sens artisanal du terme. J'ai beaucoup fréquenté, tout au long de ma carrière, la science politique et la sociologie : la tendance au jargon y fait des ravages. D’ailleurs c’est une autocritique : j'ai beaucoup péché de ce côté-là en début de carrière. Or, le jargon a des effets dévastateurs. Parfois, quand on lit une thèse et qu’à la page 200 on en est encore aux prolégomènes théoriques, on a envie de dire : "mais laissez donc parler votre matériau dès la page 2, racontez-nous des histoires !".

 

Nonfiction.fr - On en revient à la "description dense".

Romain Bertrand - Je crois que c’est Latour qui a cette formule dans Changer de société. Refaire de la sociologie : "Une bonne description peut se passer d'explication"  . Une description dense contient toujours une théorie implicite. Plus la description est contextuelle, plus elle fournit d'éléments permettant de comprendre ce dont elle traite dans les termes de ses sources, plus elle contient en elle-même l’argument décisif de son apport théorique. Ce n’est pas la théorie qui doit guider le récit, c’est le récit qui doit devenir sa propre théorie. Or, la "vulgarisation", c'est quoi ? C'est produire un récit qui soit lisible de la page 1 à la page 450. Ce n'est pas une question de rapport consanguin ou coupable de la littérature avec l'histoire. C'est une expérience de dés-écriture à laquelle on doit se plier. Je pense qu'on sous-estime beaucoup trop, dans la manière dont on enseigne les SHS, la part de l'écriture. On apprend très peu à écrire aux doctorants. Il ne serait parfois pas malvenu de leur dire très concrètement : "enlevez les quinze premières pages de blabla théorique, ouvrez par une scène". Il faudrait faire un vrai travail d’editing de thèse. Mon expérience personnelle, c'est qu'une bonne thèse, par-delà le respect scrupuleux des règles de méthode, c'est une thèse bien écrite.

De ce point de vue-là, je me sens très proche des considérations de Patrick Boucheron, qui considère que l'écriture, le choix du format narratif, du style ou de la rupture de style, l'attention aux effets d'écriture est quelque chose qui est partie prenante de la fabrique du récit historique . Et je crois que la lisibilité, au sens de l’épure du propos, est la condition sine qua non du dialogue entre disciplines : si chacun reste engoncé dans son jargon, si un historien ne comprend pas ce qu'écrit un sociologue et si un sociologue ne comprend pas ce que raconte un politiste, on n'arrivera pas à discuter. Il faut produire les récits les plus clairs possibles pour qu'ensuite on puisse en discuter autour d'une table. L'interdisciplinarité suppose un effort réciproque de simplification de nos écritures.

Parce qu’au fond, les grands livres de sciences sociales, les livres qui restent, ceux qu’on lit encore 20, 30 ou 40 ans après leur parution, ce sont avant tout des livres bien écrits, au sens d'une épure d’écriture, c’est parce qu’ils sont clairement écrits qu’ils restent compréhensibles. On voit tout de suite où est le matériau dans l'économie du récit, du coup on peut réengager sans peine le dialogue avec le texte. Prenez tous ces textes du début des années 1970, généralement publiés dans des collections à jaquettes orange, et qui sont incroyablement jargonneux, qui fourmillent de phrases codées qui sont aujourd’hui indéchiffrables par qui que ce soit d’autre qu’un historien patenté du marxisme althussérien. Ils sont devenus illisibles. A l’inverse, prenez d’autres textes de la même époque, beaucoup plus descriptifs, et vous verrez qu'on peut dialoguer immédiatement avec eux. Prenez Pierre Clastres : que vous soyez convaincus ou pas par sa vision anarchiste du pouvoir, vous pourrez relire sans difficulté, et probablement avec beaucoup de plaisir, sa Chronique des indiens Guayaki. Idem pour Montaillou, village occitan, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, ou pour Le pouvoir au village de Giovanni Levi et Le fromage et les vers de Carlo Ginzburg, qui ne font pas dans le prêchi-prêcha théorique mais dans la description à ras des chaumières . Je crois que c’est vers ce type d’écriture qu’il faut tendre, même si, bien sûr, c’est très difficile, même si ça reste une sorte d’idéal ou d’horizon lointain.

 

Nonfiction.fr - C'est d’ailleurs peut-être pour la qualité de son style que Clastres a été traduit aux Etats-Unis par le romancier Paul Auster ! Dans votre livre, vous pointez les problèmes d'écriture nés de l'hyperspécialisation académique. Mais ne retrouve-on pas cela au niveau de l'engagement de l'historien et de son implication dans la société ? Son hyperspécialisation ne le rend-il pas moins audible ?

Romain Bertrand - Ce que vous dites va très directement à l’encontre de l'hypothèse selon laquelle nous avons basculé dans l'ère des "intellectuels spécifiques", c'est-à-dire des scientifiques ou des universitaires qui acquièrent un savoir très spécialisé sur un problème social donné – comme la condition carcérale ou la lutte contre la pandémie de SIDA – et qui utilisent les ressources de leur expertise scientifique pour porter des coups dans un combat politique. Cela va aussi à l’encontre du constat qu’aujourd'hui, la fonction experte des associations de défense des droits des usagers est beaucoup plus développée qu'il y a 30 ou 40 ans. Les sociologues montrent que la contre-expertise savante est désormais très présente dans les mouvements contestataires. Il y a probablement aujourd’hui, à travers la parole experte, une diffusion de la connaissance scientifique qui est beaucoup plus capillaire qu'auparavant. On n'a plus la figure de l'intellectuel sur la barricade – Jean-Paul Sartre tractant pour la GP, Pierre Bourdieu rencontrant les cheminots lors des grandes grèves de 1995 – mais il ne faut pas oublier que c’était une figure du monopole de la critique. Aujourd’hui, via l’Internet et les réseaux sociaux, on a une diffusion très rapide et tous azimuts de la parole savante et de l'expertise scientifique.

Nous sommes en outre dans un moment où la communauté académique, depuis maintenant plusieurs années, s'énerve contre ces éditeurs qui obligent les universités à s'abonner à des bouquets de revues pour des prix réellement faramineux. Tout ça pour que les scientifiques lisent les articles qu'ils ont produits gratuitement pour les revues qu'on leur revend ! Il y a une accélération des réactions à ce système. Un certain nombre d'universités de la Ivy League disent "maintenant, c’est fini, soit on renégocie, soit on passe à un système d’archives ouvertes". Or, le jour où les archives ouvertes deviendront vraiment le format général de la circulation du savoir au sein du monde scientifique, vous n'aurez plus besoin d'intellectuels sur les barricades. Le savoir sera partout, et sera accessible d'un seul clic. Déjà, dans HAL, on trouve quantité de travaux de première main. Je crois que la disparition programmée de "l'intellectuel spécifique" est le signe d'une diffusion capillaire beaucoup plus vaste du savoir académique, qui fait que tout activiste, aujourd'hui, est porteur d'une parcelle de savoir scientifiquement produite et accréditée.

 

Nonfiction.fr - Cela rappelle la logique des carnets de recherche d'Hypotheses.org, qui s'inscrivent dans cette démarche du chercheur qui partage ses intuitions de recherche, ses premiers résultats, et qui en plus répond et dialogue directement. 

Romain Bertrand - Oui, tout-à-fait. Et il faut rajouter à la liste les blogs de chercheurs sur Mediapart ou sur Rue89. Vous avez des milliers de chercheurs qui dialoguent en face à face – virtuel bien sûr – avec leurs lecteurs potentiels. Je pense que l’économie de la transmission du savoir critique est en train de changer du tout au tout. Voyez l’apparition des revues Mouvements et Vacarme en 1997-1998. Regardez la multiplication des petits éditeurs indépendants en sciences sociales : La Dispute, Le Croquant, Raisons d’agir, Anacharsis, etc. C'est un phénomène assez récent, une quinzaine d'années tout au plus pour les plus anciens, mais qui produit déjà des effets considérables. Ces éditeurs sont en prise sur des circuits militants, des réseaux de librairies de villages – ce qui fait que lorsque vous publiez chez eux, vous êtes invités à toute une série de festivals, de conférences dans des "cafés-philos", etc. A travers ce lacis d’initiatives locales, on voit se dessiner de nouvelles cartes de la diffusion des savoirs critiques produits par les sciences sociales. Et là, le panorama est sensiblement différent de ce qu’il était dans les années 1970, où tout était concentré en périphérie des facs ou au seul bénéfice des encartés du syndicat ou du parti. C'est pour ça que je trouve insupportable ce mythe de l'âge d'or des années 1970, qui refait régulièrement surface et qui ne sert rien d’autre que la disqualification de ce qui se fait aujourd'hui. Car il faut bien se rendre compte qu’il repose sur deux constats condescendants : les auteurs sont moins bons et le public est plus bête. "Il n'y a plus de grand public érudit, les auteurs ne savent plus écrire, etc." Lamentations de bureau !

Je pense que c'est un mythe au sens où il ne correspond pas à la réalité d'une société qui est beaucoup plus irriguée par le savoir critique qu'elle ne l'était auparavant. Cela ne veut pas dire qu'on vend plus d'ouvrages, bien au contraire, malheureusement ! Mais tout a changé. Aujourd'hui, pour enseigner, on doit préparer un syllabus, c’est-à-dire photocopier des lectures obligatoires et les charger en PDF sur un site pour les rendre accessibles aux étudiants. Ça signifie donner à lire dix pages d'un livre en sachant que personne n’ira jamais l’acheter, ni même le consulter en bibliothèque. Mais dans le même temps, je crois que le grand public est beaucoup plus érudit et informé que dans les années 1970. Et je pense que la recherche française en SHS ne s'est jamais aussi bien portée depuis les années 1960. C'est un moment de renouveau formidable dans tous les domaines : en sociologie, en histoire, en anthropologie, en science politique, etc. C’est la manière dont se fabrique et se diffuse ce savoir qui est totalement différente de ce qu’elle était auparavant, mais je crois que le changement s’est fait en bien. Evidemment, ça crée des controverses sur les frontières entre savoir scientifique et savoirs profanes, sur des militants qui deviennent un peu trop experts et des experts un peu trop militants… Mais ça ne nuit pas nécessairement à la qualité du savoir qui est diffusé. Finalement, les années 1970, ce n’est pas beaucoup mieux, c'est une économie de rente de la publication scientifique, qui était beaucoup plus jargonneuse que descriptive, qui nous a enfermé dans deux décennies d'oppositions stériles entre la Structure et l'Acteur, l'Individuel et le Collectif, etc. Le bilan n’est pas si idyllique quand on voit qu’il aura fallu 30 ans pour se départir de ces fantasmes théoriques !

Tout ça n’empêche cependant pas de s’interroger sur un point embêtant : les jeunes générations lisent de moins en moins de livres d'histoire. C’est un constat partagé : il y a un lectorat élargi de l'histoire en France qui est vieillissant, et donc qui, au sens propre, disparaît. Ce public âgé a un rapport de collectionneur ou d'entomologiste à l’Histoire : il aime les historiettes, les biographies, les romans historiques. Ce lectorat-là disparaît et les éditeurs s'en inquiètent beaucoup car ils ne voient pas émerger de nouveau public à l'autre bout de la pyramide des âges. Et là, je pense que la faute en incombe beaucoup aux chercheurs en SHS eux-mêmes. Je pense qu'il y a un effet de génération sur lequel on n'a pas assez réfléchi. Quand vous discutez avec des amis qui ne sont pas des universitaires et que vous leur demandez ce qu'ils aiment lire, écouter et regarder, ce qu'ils vous répondent n'a rien à voir avec le type de récit que produisent les historiens. Dans les nouvelles séries télévisées américaines et britanniques qui ont tant de succès chez les trentenaires, le schéma narratif n’est pas celui de l’intrigue linéaire, du narrateur-omniscient, etc. Tout au contraire : ces séries jouent sur les flash-backs, la narration chorale, le changement de perspective permanent, etc. Alors comment voulez-vous qu'une génération qui aime le roman expérimental et les séries TV à voix multiples comme Rome – c’est magnifique, Rome ! –, comment voulez-vous que cette génération se retrouve dans une histoire à la Anatole France ? Du coup, je pense qu'il incombe aux chercheurs d'explorer de nouveaux formats narratifs.

 

* Propos recueillis par Benjamin Caraco. 

 

 

A lire sur nonfiction.fr

- Romain Bertrand, L'histoire à parts égales, par Benjamin Caraco.

- L'intégralité de l'entretien avec Romain Bertrand, "L'histoire et l'anthropologie à parts égales". 

- "Histoire: epistémologie" : deuxième série de "L'histoire maintenant - les grands entretiens pour l'histoire".

- "L’histoire publique – l’enjeu de la mémoire" : première série de "L'histoire maintenant - les grands entretiens pour l'histoire".

 

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Al_Sim

28/10/12 11:59
Merci pour cet article passionnant !

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