On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

A chaque élection présidentielle, l'avalanche de livres sur les candidats, sur leur histoire personnelle, sur les précédentes élections, sur les “dessous” – plus ou moins connus – de la campagne est un phénomène éditorial connu. Parmi cette habituelle floraison, l'ouvrage Tir à vue 1965-2012. La folle histoire des présidentielles tranche par sa qualité et par l'originalité de sa démarche. Les auteurs, Jean-Jérôme Bertolus, journaliste politique à Canal Plus et à itélé, et Frédérique Bredin, ancienne députée, ministre de la Jeunesse et des Sports des gouvernements Cresson et Bérégovoy (1991-1993) et actuellement Inspectrice générale des Finances (par ailleurs fille du célèbre avocat Jean-Denis Bredin), ont choisi d'opérer sur deux fronts : un documentaire intitulé “La folle histoire des présidentielles”, diffusé sur France 3 le 16 novembre 2011, et un livre, donc, publié chez Fayard à l'automne dernier.
La démarche choisie par les auteurs se veut dès le départ très différente des ouvrages plus classiques – comme le titre assez spectaculaire le laisse entendre – relatant l'histoire des élections présidentielles en France, notamment l'ouvrage d'Olivier Duhamel et de Jean-Noël Jeanneney, Présidentielles. Les surprises de l'histoire (Seuil, 2002) – qui avait déjà fait l'objet d'un documentaire, parallèlement à la publication – et celui d'Olivier Duhamel (en vérité assez proche du premier...), Histoire des présidentielles (Seuil, 2008). Le parti pris de Jean-Jérôme Bertolus et de Frédérique Bredin n'est en effet pas de concurrencer les synthèses historiques précitées ou de venir compléter la vaste somme savante qu'est l'Histoire de la Ve République de Jean-Jacques Chevallier mais plutôt de montrer quels sont historiquement les ressorts et les thèmes dominants des précédentes élections présidentielles (avec de nombreux renvois à l'actualité brûlante de 2012), en se centrant bien souvent du point de vue des candidats, heureux ou malheureux. L'élection présidentielle apparaît ainsi comme le véritable théâtre de la politique en France – parfois, d'ailleurs dans un registre intime –, la mère de tous les combats électoraux et la matrice des enjeux de pouvoirs à l'échelle du pays. Le fait que l'un des auteurs ait appartenu à la sphère politique laisse d'ailleurs au lecteur le plaisir de lire des confidences et des propos inattendus de la part d'acteurs politiques de premier plan – tel Roland Dumas, ancien président du Conseil Constitutionnel, considérant qu'au vu des comptes de campagne d'Edouard Balladur et de Jacques Chirac, l'élection présidentielle de 1995 aurait dû être annulée mais, comme “il fallait un président à la France”, une juridiction, aussi importante soit-elle, ne pouvait aller à l'encontre du verdict des électeurs...
Du bon usage de la déclaration de candidature
Bien plus qu'un récit historique chronologiquement linéaire, l'ouvrage tente de dégager des thèmes récurrents qui cristallisent l'attention des électeurs et des commentateurs et qui font de l'élection présidentielle – que l'on aime ou non cette personnalisation à outrance de la scène électorale – un moment spécifique de la vie politique française. Ainsi, les auteurs insistent beaucoup sur les déclarations de candidature, un exercice très particulier qui doit être mené bien différemment selon le statut du candidat – favori, challenger ou outsider, opposant ou sortant – et recueillent, en plus des nombreux exemples historiques rappelés, des témoignages éclairants d'acteurs plus ou moins directs – candidats, directeurs de campagne, conseillers, publicitaires, familles et amis – de ces événements, depuis la première élection au suffrage universel direct de 1965 jusqu'aux campagnes les plus récentes et les plus médiatisées.
En 1965, lors de la première élection, le Général de Gaulle considérait que cet événement nouveau pour les Français, qu'il avait décidé par la réforme constitutionnelle de 1962, était avant tout une rencontre entre un homme et un peuple et n'imaginait pas que les partis pouvaient s'emparer de cette confrontation si particulière. Face au candidat unique de la gauche, rassemblée derrière François Mitterrand, et dont la déclaration fut sobre mais résolue, il dut pourtant batailler jusqu'au second tour, mis en ballottage à sa plus grande surprise, ayant notamment négligé le nouvel outil électoral qu'était la télévision. Alain Poher, quant à lui, président du Sénat et donc par deux fois intérimaire de la fonction présidentielle – en 1969 et en 1974 – crut, lorsqu'il se présenta en 1969, après la démission de De Gaulle, qu'un simple exercice de séduction à la télévision suffirait pour l'emporter. Le futur vainqueur, Pompidou, pendant ce temps-là, passa sa campagne sur le terrain, allant de meeting en meeting, quittant la capitale pour partir à la rencontre de cette France provinciale qui fait l'élection. Le jeune Jacques Chirac, en bon élève pompidolien, en prit bonne note et saura qu'une bonne campagne – et une bonne déclaration de campagne – se fait en province. En 1994, c'est par l'intermédiaire de La Voix du Nord, le jour de la Saint-Charles, qu'il se déclare candidat alors que son “ami de trente ans”Édouard Balladur, Premier ministre, caracole en tête des sondages et se déclare peu après depuis son bureau de Matignon le 18 janvier 1995...En février 2002, c'est en Avignon, répondant à une question bien préparée de la maire Marie-Josée Roig, que le président Chirac se déclare, tandis que son rival et Premier ministre Jospin estime qu'un simple fax envoyé à l'AFP depuis son domicile de la rue du Regard, dans le cossu sixième arrondissement de Paris, suffit à officialiser cet exercice formel mais néanmoins décisif.
Bien souvent, la déclaration de candidature est un pas décisif pour impulser une victoire et il s'agit pour les candidats d'agir en stratèges. Les plus parfaits exemples sont à ce titre ceux de Giscard en 1974 et de Mitterrand en 1981 – comme opposant – et en 1988 – comme président sortant. Le premier, en 1974, lance depuis sa mairie de Chamalières cette phrase qui fera date : “Je veux regarder la France au fond des yeux”, manifestant un phrasé et un style qui compteront dans sa victoire finale. Sept ans plus tard, en revanche, sans doute usé par le poids de la fonction et englué dans la crise économique et l'affaire des diamants, sa volonté de parler à “Madame la France”tombera à plat... tandis que Mitterrand saura trouver les mots et jouera de sa posture de Premier secrétaire pour faire renoncer son principal rival au PS, Michel Rocard, et pour créer les conditions d'un rassemblement qui sera victorieux, malgré la rupture, quelques années plus tôt, du Programme commun. Incontesté en 1988, c'est lors d'une interview télévisée qu'il chuchotera presque, à la manière d'une jeune mariée, son “oui”à la question du journaliste sur ses intentions d'être candidat.
1 commentaire
caracal