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La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Prix du livre numérique : s'accrocher au connu au risque de se tromper
[mercredi 08 décembre 2010 - 08:00]
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Les pièges du prix unique

Il est pour commencer probable que le prix unique ne s'applique pas, ou au terme d'une longue bataille juridique, aux principaux acteurs du livre numérique : obliger Apple, Amazon ou Google à traiter de manière différenciée les différents marchés francophones implique des coûts substantiels que ces acteurs ne manqueront pas de mettre en avant pour obtenir par ailleurs d'importantes concessions.  Si, en outre, Amazon a une activité spécifique au livre, Apple et Google ne manquent pas de contenus alternatifs pour alimenter leurs produits respectifs. Entrer en lutte avec eux pourrait ainsi se retourner contre les éditeurs français, dont les contenus seraient absents ou en marge de l'offre proposée, tandis que ces trois acteurs chercheraient activement des solutions de contournement, essentiellement en se faisant eux-mêmes éditeurs. Or, par leur puissance financière, ces géants sont en mesure d'attirer les auteurs qui génèrent une part très importante du chiffre d'affaire des maisons d'éditions. On arriverait ainsi, du fait même du prix unique, à la situation que celui-ci voulait éviter, la distribution par les très grands acteurs des auteurs à succès et un système éditorial privé de sa principale source de revenus. 

À ce risque s'ajoute celui du retard technologique. Dans le cas du livre physique, le prix unique renchérit les titres à succès et abaisse le prix des autres titres, et n'a pas au final d'effet inflationniste net.  Dans le domaine du numérique, si l'effet inflationniste sur les livres à succès serait similaire, l'effet réciproque n'a rien d'évident, l'effet de rareté (peu de librairies ont le titre que je cherche) n'opérant pas dans le domaine numérique. Le prix unique du livre numérique est donc de nature à renchérir les livres numériques et, par conséquent, à rendre moins intéressant l'achat d'une plate-forme dédiée. Le prix unique du livre numérique agirait alors comme un frein à sa propre diffusion, réduisant les incitations des acteurs français à se positionner dans un marché en forte croissance dans les autres pays.

Un prix unique du livre numérique risque également de se transformer en prix perpétuel.  Dans le domaine du livre imprimé, le format de poche permet de faire de la discrimination temporelle : vendre un titre en grand format aux lecteurs les plus impatients et proposer ensuite le même texte moins cher, voir lancer directement à faible prix des titres plus risqués. Dans le domaine du numérique, la différence de qualité entre grand format et poche n'existe pas. Or, force est de constater qu'alors que l'édition de poche sort entre 6 et 18 mois après la parution du grand format, les premiers livres numériques disponibles, et vendus au prix fort, n'ont pas vu leur prix diminuer d'une manière qui reproduirait la disponibilité en poche. Cette rigidité du prix du livre numérique, en l'absence même d'un prix unique, traduit une difficulté majeure de la chaîne du livre française. Verrouillée par un prix du livre physique long, elle a l'habitude de fixer les prix sur plusieurs mois ou années là où la durée de vie de la plupart des titres se compte en semaines. La prudence à ce niveau imposerait donc qu'un instrument de régulation du prix ne soit envisagé qu'une fois que les éditeurs auront fait la preuve de leur capacité à mener une politique de prix fonctionnant à l'avantage des lecteurs dans le domaine numérique. Preuve qui reste à fournir, la combinaison de prix élevés et de restrictions d'utilisation au moyens de DRM faisant penser aux erreurs qui ont présidé au début de la vente de musique en ligne. Ce secteur a depuis tiré la leçon qu'une baisse importante et rapide des prix quelques semaines après l'introduction d'un contenu est la meilleure manière d'en éviter le piratage.

L'exemple de la musique  doit d'ailleurs attirer notre attention sur le fait qu'un dispositif de prix unique est de nature à verrouiller le livre numérique dans un modèle unique, celui de l'achat à l'unité d'un ouvrage. Cette transposition du domaine physique a été le point d'achoppement de l'industrie musicale restée trop longtemps fixé sur l'achat de l'album comme unité indivisible. À première vue, il peut sembler étrange de d'acheter un livre chapitre par chapitre. Pourtant, nous ne consultons typiquement que quelques pages de nombreux ouvrages de référence, essais ou documentaires, ceux portant sur les sujets qui nous intéressent. Il ne serait donc pas absurde de pouvoir les acheter à l'unité. L'achat d'un ouvrage au fur et à mesure de lecture n'a d'ailleurs rien de révolutionnaire : c'est le principe du roman-feuilleton, qui peut s'honorer des noms de Dumas, Balzac ou Zola. Stephen King s'est d'ailleurs essayé à ce format en 1999, ne faisant probablement que l'erreur d'être un peu trop en avance puisque l'entreprise a réussi depuis à d'autres auteurs moins connus. Le livre numérique peut d'ailleurs s'accommoder de nombreuses autres formes de tarification, sous forme d'abonnement (format qui fit un temps la fortune des clubs de livres) ou l'insertion de pages de publicité, que certains éditeurs ont déjà commencé à expérimenter. Face à cette multiplicité des modèles, le prix unique du livre numérique, même réduit au livre homothétique, même accompagné de provisions le rendant plus souple que le prix unique du livre imprimé, est de nature à handicaper le développement d'autres modèles en renforçant les positions acquises des acteurs existants. 

Face à l'inquiétude, légitime, causée par les transformations que va causer le livre numérique, un prix unique constitue donc une réponse inadaptée. Au mieux, il va rigidifier une structure du secteur  qui souffre déjà de profonds déséquilibres et d'une difficulté à s'adapter aux modifications des comportements de lecture. Au pire, il va marginaliser le secteur de l'édition traditionnel au profit de nouveaux entrants, au risque d'un accroissement de la concentration des ventes et d'une balkanisation des formes de lecture au gré des opérateurs de lecteurs liés à une plate-forme particulière.  Le défi est certes de taille : pour exister, le livre numérique doit être meilleur et moins cher que le livre papier. Les outils existent cependant et c'est aux auteurs, aux éditeurs et au libraire de s'en saisir, pour adapter leurs activités aux possibilités du livre numérique plutôt que de vouloir enfermer ce dernier dans un cadre hérité du papier..

 

A lire dans ce dossier : 

- "Le mépris du lecteur", par Remi Mathis. 

- "Dépasser la conception fixiste du contrat d'édition pour s'adapter au livre numérique", par Lionel Maurel.  

- "Un livrel n'est pourtant pas un livre", par Constance Krebs. 

 

A lire aussi : 

- Alain Jacquesson, Google Livres et le futur des bibliothèques numériques, par Vincent Giroud. 

 

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