On parle souvent des victimes directes des printemps arabes mais rarement des 2000 morts migrants, tués par non-assistance à personne en danger qui, abandonnés par l’Europe, se sont échoués dans des conditions épouvantables. L’Union européenne a fait des printemps arabes une tragédie qui a été celle des migrants tragiquement noyés, dont les oppresseurs ne sont ni Moubarak, ni Ben Ali mais les responsables européens. 
Bertrand Badie, sur nonfiction.fr, le 31 janvier 2012.
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Dossier : La politique extérieure de l'Union européenne à l'heure du SEAE
La pression de l’actualité sur la question de la défense européenne nous amène à revenir en arrière, car il peut être fructueux, quand on prend du recul, de hiérarchiser les objectifs, les raisonnements et les passions si présentes en cette affaire, et peut-être de débusquer quelques rebonds de l'Histoire, quelques permanences qui peuvent être riches d'enseignement. A cet égard, l'épisode de la Communauté européenne de défense, qui, dans l'histoire des relations entre la France, l'Europe et l'armée a été le moment le plus paroxystique depuis 1945, semble être un bon exemple. Alors que, le plus souvent, les questions militaires et l'interrogation sur ce que doit être la défense d'une grande nation sont traitées à quelque distance de la curiosité des citoyens et même parfois hors de leur attention - sauf lors des guerres de décolonisation -, au contraire, au moment de la CED, en 1954, ce fut un maelström de passions, qui ont impliqué l'opinion française dans son ensemble, sous le regard inquiet, parfois sidéré, des Etats membres de la CECA et des autres nations du continent européen.
On se souvient que l'émergence du projet de Communauté européenne de défense est la conséquence directe du succès de la CECA, inattendu pour certains, qui s'était dessiné grâce à la rencontre d'une habileté tactique et de convictions stratégiques. Ce succès une fois acquis, ils furent nombreux, notamment toute l'équipe qui travaillait avec Jean Monnet, à souhaiter aller de l'avant. Ce fut le secteur de la défense que l'on choisit, notamment à l'initiative de René Pleven, alors président du Conseil, à qui Jean Monnet avait proposé l'idée d'une armée européenne . Ceux qui étaient à l'origine de cette idée eurent le sentiment qu'une réussite serait symbolique d'un rapprochement, car toute défense touche à la souveraineté nationale et à la politique étrangère toute entière, dont le général De Gaulle se plaisait à dire que "les trois leviers qui [la] commandent [sont] la diplomatie qui l'exprime, l'armée qui la soutient et la police qui la couvre". Les péripéties de cette aventure furent dominées par le souci des Américains, dans l'atmosphère de la guerre de Corée commencée en juin 1950, de voir la République fédérale d'Allemagne prendre sa part du fardeau de la défense contre la menace communiste. Ce qui explique la décision du gouvernement français d'aller dans ce sens, malgré les réticences de certains – dont le père de la CECA, Robert Schuman -, puis la signature à Paris, le 27 mai 1952, du traité de Communauté européenne de défense par les six Etats de la CECA. On a parfois oublié l'importance de ce que prévoyait le traité de Paris, avec juxtaposition de bataillons nationaux - pour chacun des six pays signataires - et de bataillons européens. Mais en 1954, après deux années de débats, de controverses, de positions contradictoires, l'Assemblée nationale française refusa de le ratifier, ce que les cédistes appelèrent le "crime du 30 août". Il est intéressant de considérer ce qu'a été le contenu de la querelle dans les années cinquante et ce qu'elle peut nous apprendre encore maintenant, en allant évidemment au delà de ce qui était alors le ver dans le fruit, c'est-à-dire cette contradiction interne, que Raymond Aron a résumée de façon faussement plaisante en disant que les Français voulaient une armée allemande moins forte que l'armée française mais plus forte que l'armée soviétique.
Trois grandes interrogations qui restent toujours centrales sont à retenir :
Doit-on accepter que, dans le domaine de la défense comme ailleurs, les institutions précèdent l'affirmation d'une volonté politique commune ?
On voit clairement, à l'époque de la CED, l'opposition de deux personnages, de deux philosophies, de deux tempéraments. A Jean Monnet, qui citait volontiers cette phrase d'Amiel que "seules les institutions deviennent plus sages car elles accumulent l'expérience collective", le général De Gaulle répondait que cela n'avait pas de sens de créer artificiellement quelque chose - la CED en l'occurrence - qui lui apparaissait comme une sorte de "Frankenstein", avant que cette machine puisse être habitée par la démonstration d'une détermination parfaite, et de vouloir résoudre le problème de la sécurité du continent européen "par mélanges alchimiques, combinaisons algébriques et formules cabalistiques" . Le général De Gaulle critiquait notamment l'idée de créer un Commissariat équivalent à celui de la Haute Autorité et qui ne soit responsable ni devant une assemblée, ni devant les Etats : il pensait que ce qui pouvait marcher s'agissant du charbon et de l'acier ne le pouvait pas dans le domaine de la défense, au centre de la souveraineté d'un pays. La conviction de Jean Monnet était, en face, que l'on sauverait l'héritage culturel, affectif, religieux, moral des nations en l'intégrant dans l'Europe. Pour le général De Gaulle, en revanche, on déferait la nation sans construire une Europe européenne. Parmi les formules que l'on entendait à l'époque à cet égard, deux montrent l'intensité des passions : Jules Moch, ministre de la Défense, socialiste et violemment anti-cédiste, affirmait qu'il n'y avait rien eu d'aussi grave depuis le 10 juillet 1940 - les images de Munich ne sont pas loin - et le Comte de Paris, qui avait alors quelque audience, écrivait dans son bulletin que la France n'avait jamais eu à prendre de tels risques depuis le traité de Troyes d'Isabeau de Bavière, en 1420.
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