On parle souvent des victimes directes des printemps arabes mais rarement des 2000 morts migrants, tués par non-assistance à personne en danger qui, abandonnés par l’Europe, se sont échoués dans des conditions épouvantables. L’Union européenne a fait des printemps arabes une tragédie qui a été celle des migrants tragiquement noyés, dont les oppresseurs ne sont ni Moubarak, ni Ben Ali mais les responsables européens. 
Bertrand Badie, sur nonfiction.fr, le 31 janvier 2012.
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Dossier : La politique extérieure de l'Union européenne à l'heure du SEAE
Une mosaïque de points de vue
Impossible de couvrir d’un seul regard toutes les publications récentes traitant de la politique extérieure de l’Union européenne. Ce qui frappe, plus que leur nombre, c’est d’ailleurs la variété de leurs approches. L’histoire, la géopolitique, la cartographie, la philosophie, les sciences politiques : toutes ont leur mot à dire sur les orientations de la politique menée, toutes éclairent d’une lumière différente ses présupposés, ses enjeux, son avenir.
Un rapide tour d’horizon de quelques ouvrages parus ces derniers mois offre un aperçu de cette diversité. Le point de vue de géographe de Michel Foucher, dans L’Europe et l’avenir du monde (Odile Jacob, mai 2009), enrichit le débat par de fructueuses distinctions théoriques : la différence entre la "limite", qui suppose une interaction avec l’espace situé au-delà, et la "borne", qui n’est que négation de l’autre, permet ainsi d’appréhender en quoi la politique extérieure de l’UE peut s’appuyer sur sa politique d’élargissement pour établir des relations avec une large zone d’influence et d’attraction dans son voisinage, tout en conservant des liens historiques avec des espaces plus lointains.
De même la distinction plus politique entre "l’arène", où règnent les rapports de force, et "le forum", qui désigne le mode de fonctionnement dans l’UE, permet-t-elle de souligner la spécificité d’un espace où ce sont les liens juridiques et le dialogue qui régulent les relations entre Etats.
Voir et être vu
L’intérêt d’une telle présentation est en particulier qu’elle met en évidence comment la politique extérieure est perçue hors de l’Union européenne, en rappelant par exemple les attentes exprimées par l’Inde ou la Chine en faveur d’un engagement plus affirmé de l’Europe dans le monde. A contrario, Michel Foucher met l’accent sur le manque de conscience de soi de l’Union européenne, dont les habitants n’ont pas tous pris la mesure des profondes mutations géopolitiques induites par la chute du mur de Berlin et les élargissements de 2004 et 2007, passés largement inaperçus dans l’opinion publique des Etats-membres les plus anciens.
Plutôt que de pointer un manque de mise en scène politique, Georges Corm adopte pour sa part, dans un ouvrage très documenté, L’Europe et le mythe de l’Occident. La construction d'une histoire (La Découverte, avril 2009), une grille de lecture historique et philosophique pour constater que l’Europe ne cesse en réalité "de styliser et de mythologiser son histoire pour mieux asseoir son unité et son destin" . Il retrace la fortune du concept d’Occident depuis le mythe des croisades jusqu’à l’idée du "monde libre" au XXe siècle, dévoilant les ressorts d’un terme qui "n’est plus qu’un concept creux, exclusivement géopolitique" : il voit dans la notion d’Occident une "méga-identité censée transcender toutes les différences entre peuples européens, malgré les guerres et déchirements religieux, nationalistes et idéologiques en Europe". Ces définitions mouvantes trouvent leur illustration dans l’inclusion ou l’exclusion de la Russie, variable au fil du temps selon le découpage des zones d’influence du moment et les ambitions affichées de Moscou dans son voisinage européen. L’Occident apparaît donc comme une "entité mythologique, un imaginaire exubérant, mais aussi une frontière redoutable de l’esprit, une machine à créer de l’altérité forte" .
Une telle conception binaire de la politique extérieure, alimentée d'après Georges Corm par les théories de Hegel ou de Marx, présuppose en effet une altérité, un Orient qui demeure irrémédiablement hors de l’Histoire : "c’est avec délectation que le concept est employé pour confirmer sa fonction mythologique d’une alterité unique par rapport à tout ce qui est hors d’Occident et d’un sentiment de supériorité morale à laquelle le reste du monde doit s’ajuster" . Muni de ces principes, le continent européen a davantage coutume de donner des leçons que de tirer les enseignements de sa propre histoire. Il refuse en particulier de voir dans la barbarie nazie autre chose qu’une rupture inexplicable dans son histoire : à cet égard, Georges Corm estime que "si les analyses du nazisme sont en général aussi limitées, c’est bien parce que les traditions d’écriture sur le génie de l’Europe font obstacle à un élargissement de la problématique de ce phénomène" . Une manifestation de barbarie considérée comme "passagère et spécifique" sert ainsi la tendance du discours occidentaliste "à donner des leçons aux autres parties du monde : la repentance, le "devoir de mémoire", l’instauration de l’Etat de droit, le renforcement de la protection des libertés individuelles, ainsi que de celle des minorités, ont été considérées par le discours occidentaliste comme autant de nouvelles conquêtes dont l’humanité lui était redevable" . Une vision aussi biaisée de l’Occident par lui-même entraîne un manque de lucidité récurrent sur les traumatismes induits dans de vastes régions du monde par l'exercice de sa domination puis le processus de décolonisation, alors même qu’il se considère toujours comme le "porte-flambeau" de la "marche vers le progrès" .
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