On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur le footer ci-dessous.
La Grande Guerre constitue un moment historique important. D’une part, pour la première fois, ceux qui la vivaient ont eu conscience de vivre un événement historique et ont cherché à en témoigner. D’autre part, dès la signature de l’armistice, on a cherché à expliquer la guerre et à la raconter telle qu’elle avait été. La source première pour l’étude de la guerre est constituée par ces témoignages de guerre, aussi nombreux que divers. Dans son ouvrage, Christophe Prochasson se penche sur ces témoins et s’interroge sur le statut qu’il convient de leur donner, préalable indispensable au traitement et à l’étude de ces données. Le thème est très large, permettant de recouvrir tous les sujets traités dans l’ouvrage.
Le livre rassemble des contributions de l’auteur, ce qui présente l’avantage d’aborder une multitude de thèmes mais nuit à la cohérence d’ensemble des Retours d’expériences. Christophe Prochasson commence par dresser un tableau de l’historiographie récente de la Guerre 1914-1918. Si le premier conflit bénéficie d’un certain regain d’intérêt depuis plusieurs années, différentes approches coexistent. Le propos est celui d’un membre de l’ "école de Péronne" qui, pour expliquer la durée d’une guerre aussi incompréhensible, s’évertue à montrer le consentement des soldats à la guerre, au détriment d’une vision qui met l’accent sur les contraintes exercées par les pouvoirs militaires et civils et sur les exemples d’insoumission des soldats à cette contrainte. L’approche est partiale et s’inscrit dans un contexte de polémique, où l’auteur égratigne au passage ses détracteurs. Il n’empêche qu’elle permet de mettre en lumière les tenants et aboutissants des positionnements tenus par les historiens. Prochasson justifie d’ailleurs son point de vue, en s’interrogeant sur la notion de consentement, pris dans toutes ses acceptions. Ces débats sont représentatifs du contexte historiographique actuel, marqué par la "culture de guerre", définie comme le "champ de toutes les représentations de la guerre forgées par les contemporains".
Cette approche se différencie des préoccupations des premiers historiens de la Guerre. Poussés par la volonté d’éliminer les faux témoignages, ceux-ci étaient préoccupés avant tout par la quête de la vérité quant au conflit qu’ils avaient vécu. Une préoccupation d’ordre juridique entrait également en ligne de compte, puisqu’il fallait dégager les responsabilités de l’entrée en guerre. La quête de la vérité animait les historiens et les compilateurs de témoignages, à l’instar de Jean Norton Cru, qu a rassemblé plus de deux cent cinquante témoignages qu’il a critiqués et classés selon leur caractère véridique, en les jugeant à l’aune de sa propre expérience du conflit, projet sur lequel l’auteur revient longuement dans sa deuxième partie. L’épisode des fausses nouvelles concernant les atrocités allemandes, qui auraient été perpétrées lors de l’invasion de la Belgique, constitue ainsi un exemple intéressant pour illustrer les centre d’intérêt des historiens. Alors qu’on a d’abord cherché à trier les vraies nouvelles des fausses, on s’intéresse désormais, à la suite de March Bloch, aux processus sociaux qui ont conduit à la naissance et à la propagation des rumeurs. Le thème est d’actualité, à la suite de l’ouvrage de Horne et Kramer, qui ont montré qu’une fausse nouvelle naissait des représentations collectives préexistantes à sa naissance. Dans Retours d’expériences, Christophe Prochasson montre que le statut du témoignage de guerre est divers. Il ne s’agit plus aujourd’hui de trier le bon grain de l’ivraie, d’éliminer les "faux" discours mais au contraire de prendre chaque récit pour ce qu’il est, le retour d’expérience d’un soldat particulier, en ayant conscience que chaque récit, chaque lettre, chaque journal écrit au front ne présente qu’une vision parcellaire de ce qu’on ne peut, par nature, pas raconter.
Aucun commentaire