Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Une édition de référence
1876 : Darwin, âgé de 67 ans, rédige 121 pages de souvenirs, connues sous le nom d’Autobiographie. Dans les six années qui suivent et qui le séparent de sa mort (en 1882), il complètera ce manuscrit de divers ajouts. Une première édition du texte parut, tronquée, en 1887 : sans doute une censure familiale toute victorienne conduit-elle à amputer l’œuvre de passages trop personnels ou touchant la religion. Ce n’est qu’en 1958 que Nora Barlow, une petite-fille de Darwin, publia le manuscrit complet. La traduction française en fut donnée en 1985 par Jean-Michel Goux et c’est cette traduction qui est reprise ici, à deux importants ajouts près : un dossier documente les relations de Darwin avec Samuel Butler ; un jeu typographique qui permet, dans le texte de l’Autobiographie, de distinguer d’une part les passages supprimés par la famille de Darwin dans l’édition de 1887, d’autre part les passages ajoutés par Darwin au fil des ans. Ces deux ajouts font de cette nouvelle édition, réalisée par Nicolas Witkowski, un outil scientifique de premier plan pour qui s’intéresse à l’histoire des idées de Darwin. On regrettera simplement qu’au passage aient disparu la chronologie de la vie de Darwin et les nombreuses photographies qui faisaient le charme de l’édition Belin.
Curiosités darwiniennes
Le lecteur trouvera ou retrouvera, dans le texte même de Darwin et dans les documents rassemblés par Nora Barlow, quantité d’informations qui permettent de retracer la vie du célèbre naturaliste. On le suit depuis sa formation à Édimbourg, puis Cambridge, jusqu'à son voyage autour du monde sur le navire H.M.S. Beagle, l’évocation de ses premiers carnets sur l’origine des espèces, son mariage, etc.
Le tout est ponctué de réflexions curieuses et souvent drôles, sur l’histoire de Darwin et de sa découverte. On y trouve, par exemple, le tableau où Darwin pesa le pour et les contre avant d’épouser sa cousine, Emma Wedgwood ; ou encore l’anecdote selon laquelle Darwin faillit ne jamais embarquer sur le Beagle à cause de la forme de son nez : le Capitaine Fitzroy, avec qui Darwin devait partager sa cabine, était un passionné de la physiognomonie de Lavater, et avait jugé qu’un homme doté d’un tel nez tel ne pouvait faire preuve de caractère — ce que la suite du voyage devait démentir .
Mais l’Autobiographie intéresse surtout en tant que source autographe et document privé, témoignant de l’histoire intellectuelle de Darwin. Trois points ici sont au cœur des préoccupations : l’importance du voyage du Beagle dans la découverte de Darwin ; la date exacte de la découverte de la théorie de la sélection naturelle (1837-1838 ? 1844 ?) et l’important laps de temps qui sépare cette découverte de la publication de L’Origine des espèces (1859) ; enfin, la question de la religion de Darwin et de son évolution vers l’agnosticisme. Quelle est la pertinence de l’Autobiographie sur ces questions ? La plume du vieil homme était-elle alors libérée des contraintes sociales et familiales, détachée du souci de plaire ou de complaire, et occupée uniquement de la vérité ? Ou au contraire, était-elle préoccupée de livrer à la postérité une image idéale et figée, relisant l’histoire comme un mythe téléologiquement orienté vers la découverte ?
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