On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le titre ambitieux du rapport – private equity et capitalisme français – en donne le ton : il ne s’agit pas ici du tableau circonstancié d’un secteur particulier, celui du capital-investissement, mais d’une réflexion sur le rôle charnière d’un mode de financement dans la modernisation de l’économie nationale. Sous la rubrique générale de private equity sont ici regroupées le capital-risque, le capital-développement, le capital-retournement et l’industrie du buy-out, pour leur unité de pratiques et de fonction économique, comme nous le verrons plus bas.
Le private equity à la pointe du capitalisme
Comme le synthétise Élie Cohen dans son commentaire, le double présupposé du rapport dans son ensemble est que le private equity constitue "la pointe avancée du capitalisme financier " , et qu’il doit être considéré comme une opportunité plutôt que comme un danger. Avant d’examiner les raisons qui fondent cet optimisme et les mesures qui peuvent selon les auteurs le justifier dans le contexte français, éclaircissons en quoi ce secteur peut être considéré comme l’avant-garde par laquelle la destruction créatrice est supposée opérer la transformation interne du capitalisme, ou pour le dire autrement "le ferment prodigieux de refondation du capitalisme " . Un bref historique y suffit.
La première firme de capital-risque, ARD est fondée en 1946 par des personnalités du MIT afin d’incuber des technologies issues de la guerre. Le secteur connaît une croissance régulière jusqu’au début des années 1980, où il n’atteint que quelques centaines de millions de dollars, et l’émergence de l’industrie du LBO (leverage-buy-out). Par leurs spectaculaires rachats d’entreprises par endettement, cette industrie participe alors supposément d’une des plus importantes mutations récentes du capitalisme : le glissement du centre de gravité du capitalisme financier des bourses vers les fonds d’investissements, ou du public equity vers le private equity. En effet, ce n’est pas seulement l’identité de l’investisseur qui change, mais l’ensemble de la structure organisationnelle des firmes. L’économie des années 1960-1970 était galbraithienne : dominée par de "gigantesques " conglomérats diversifiés. La stratégie de création de valeur des fonds dans ce contexte consiste à tailler dans le gras du mammouth, en rachetant des subdvisions, en opérant le recentrage sur un cœur de métier et en faisant un usage intensif de la discipline de la dette. Avec la montée en charge des opérations de buy-out, la taille ne met plus à l’abri de ce type d’opérations, comme en témoignent par exemple l’histoire célèbre de la prise de contrôle de RJR-Nabisco par KKR (relatée dans le best-seller de Bryan Burrough et John Helyar, Barbarians at the Gate) à la fin des années 1980. C’est ce mouvement que l’économiste américain Michael Jensen qualifie dès 1989 "d’éclipse de la société par actions " ( "eclipse of the public corporation") derrière des formes organisationnelles plus aptes à résoudre les conflits d’agence.
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