C’est sans doute dans votre dernier livre que vous menez les expériences formelles les plus radicales, puisqu’on y trouve, parmi d’autres textes de facture plus classique, un essai littéraire, un extrait de livret de théâtre et une série de photographies d’art commentées . En même temps que vous tentez sur le fond de rétablir l’importance et la dignité des élans émotionnels dans l’histoire, on observe ainsi comme une sorte de parallèle dans votre manière de perturber les normes de l’écriture de l’histoire, souvent froide et bien ordonnée, pour y injecter quelque-chose de l’ordre du sensible. Y a-t-il selon vous un impératif de décloisonnement des manières d’écrire ? Plus généralement, comment envisagez-vous le rôle de l’écriture et de l’art dans l’élaboration et la transmission de la pensée historique ? Je note au passage que vous venez de publier un manuel qui contraste fortement avec ces expériences littéraires et artistiques…
Avant toute chose, je dois dire que ces livres qui n’ont rien à voir dans leur forme sont aussi des aventures éditoriales tout-à-fait différentes, et que la façon de faire d’Hachette, qui avait ajouté un argument commercial en pleine couverture de mon manuel sans même me demander mon avis, me semble poser un véritable problème. Transformer le livre, cet objet sacré de la tradition républicaine, en un objet avant tout soutenu par du marketing et pas du tout par les enjeux de son inscription dans le social, cela veut dire qu’on ne traite plus la question de la réflexivité de l’écrit et du patrimoine savant autrement que comme un objet de commerce. Ce n’est plus seulement l’université qui se professionnalise et qui cherche d’abord à vendre des carrières : même les objets qui concourent à ce processus sont dénaturés. Dans ces conditions, pour ce genre d’ouvrages, je me demande maintenant si on n’aurait pas intérêt à faire franchement le choix d’internet et de l’open data. Mais il semble que l’ONU prépare avec l’OMPI (organisation mondiale de la propriété intellectuelle) l’impossibilité de cette conception de la gratuité.
Pour ce qui concerne les manières d’écrire l’histoire, j’ai été profondément marquée pendant mes études par la lecture des Mots de l’histoire de Jacques Rancière
et notamment par toute la partie sur ce que serait la poétique du savoir contemporain, dans laquelle il évoque des modèles de littérature contemporains en déplorant que le savoir historien aujourd’hui s’en tienne en gros au modèle du roman du XIXe siècle. La réalisation n’est pas de l’ordre de l’impératif, mais je pense que nous devons nous interroger sur notre écriture et nous demander pour qui on écrit, et si on le fait à l’intérieur de notre bocal savant : il peut être très beau, avec de très jolis cailloux, de très jolies plantes et des compagnons agréables, mais il y a d’autres choses en-dehors du bocal et si on ne ressent pas le besoin de chercher des porosités, on peut aussi se demander quel est le sens de ce savoir savant. Les encyclopédistes ont visé un public très vaste, la
Panckoucke , un public populaire.
Ensuite, lorsqu’on parle de poétique du savoir, cela signifie qu’on considère qu’il n’y a pas de séparation entre la raison et les émotions dans le rapport qu’on entretien avec le savoir. Et donc, que la démarche cognitive n’est pas simplement une démarche de la raison raisonnante et procédurale, mais qu’elle est aussi liée à toutes sortes de choses qui ont partie liée avec les émotions, les affects, les pulsions. Dans ce sens, il y a bien quelque-chose à interroger du côté du désir de savoir : qu’est-ce qui le provoque ? Qu’est-ce qui y mène ? C’est d’autant plus vaste pour l’histoire qu’elle n’appartient pas aux seuls historiens : le désir de savoir peut être lié à un récit familial, à une histoire qui travaille la famille sans être mise en récit, à un film qui excite une curiosité, etc.
Cela dit, mon cas est un peu particulier. Quand on travaille sur les émotions, on rencontre très vite l’esthétique parce que les deux questions sont liées : l’esthétique, c’est le rapport aux émotions, ce qui fait des arts et de la littérature une question contiguë à l’objet central de mes recherches. Cela conduit à vouloir en faire quelque-chose. A côté de ces occasions, il y a aussi tout un ensemble de questionnements épistémologiques : le texte intitulé "Bribes d’émotions populaires"
joue sur le rapport passé-présent avec des montages. Lorsque je l’ai écrit, je ressentais comme une nécessité d’écrire autrement pour faire ressortir ce qui motive à la fin des années 1990 une enquête sur les émotions populaires pendant la période révolutionnaire. C’était à un moment où on assistait à des rassemblements politiques récurrents contre la mise en place du néolibéralisme dans ce pays, et je trouvais intéressant de dire que je l’observais et que j’en étais affectée. Or l’écriture historienne classique ne peut pas bien rendre compte de l’idée que quelque-chose est en train de se perdre, d’évoluer, que cela atteint une certaine conception de l’humanité qui a partie liée avec ce qu’on étudie soi-même sur le XVIIIe siècle. Il faut alors trouver une autre modalité pour dire cela, ce qui conduit à un moment donné à passer à d’autres écritures.
Vous explicitez là la démarche qui a motivé les "Bribes d’émotions populaires" : est-ce la même intention qui se trouve à l’origine des deux autres textes littéraires présents dans le même livre ?
Ces textes proviennent en fait de situations très différentes. Pour ce qui concerne l’opéra, j’avais été sollicitée par Michel Poizat pour participer au comité scientifique du Centre culturel de rencontres d’Ambronay, où un festival de musique baroque a lieu tous les ans depuis les années 70, au moment où on a redécouvert le patrimoine baroque. Lorsque le festival a commencé à rencontrer des problèmes d’argent, les organisateurs ont eu besoin de trouver des mécènes et d’obtenir un soutien des collectivités territoriales, que le label "centre culturel de rencontre" devait leur fournir. Or ce label imposait de constituer un lien entre des chercheurs et des artistes. Pour ma part, je ne connaissais pas grand-chose à la musique, mais Michel Poizat m’avait assuré que ce que j’avais écrit sur la voix du peuple avait plus à voir avec le thème scientifique retenu, "musique et sacré", que ce qu’écrivaient nombre de musicologues. En participant à ce projet, j’ai par la suite été amenée à discuter avec Pierre Kuentz qui mettait alors en scène
Ercole amante et qui me disait être d’abord intéressé par les enjeux de la souveraineté. Nous avons donc commencé à évoquer la possibilité de faire une création sur la souveraineté révolutionnaire après ce premier travail sur la souveraineté monarchique. Le centre culturel favorisait le dialogue entre chercheurs et artistes et encourageait les créations, ce qui a fourni l’occasion de ce texte que nous avons donc écrit ensemble. Nous nous sommes alors inscrits dans les logiques de relations passé/présent et de transmission de certaines lumières au public, qui m’animent depuis longtemps. C’était une forme de transposition de certains enjeux de
La longue patience du peuple, que j’étais en train d’écrire à ce moment-là.
Le commentaire d’images fonctionne un peu de la même manière, c'est-à-dire comme transposition de mon travail favorisée par une rencontre. Lorsque j’étais plus jeune, j’ai suivi pendant assez longtemps le séminaire de Jean-François Chevrier aux Beaux-Arts qui s’est ensuite appelé "Des territoire"
. Dans ce contexte, j’ai rencontré plusieurs artistes plasticiens dont la personne qui a fait ces photos, Florence de Comarmond, qui m’a demandé d’écrire des textes à y associer, ce qui m’a d’autant plus plu que cela correspondait à des sujets que je travaillais par ailleurs. C’est donc encore une fois le produit d’une rencontre, qui est moins de l’ordre de la nécessité personnelle que "Bribes…", mais qui témoigne de la contiguïté des questions posées par les arts contemporains et de la question des émotions en histoire.
Après, ma manière d’écrire l’histoire n’est pas non plus canonique :
La longue patience du peuple, c’est un livre que j’ai conçu sur un modèle un peu nouveau et j’aurais dû m’en expliquer davantage. Il y a à la fois une autonomie des chapitres, qui travaillent sur une émotion en particulier et qui font sens par eux-mêmes tout en faisant sens dans la continuité, puisque j’ai aussi voulu me montrer fidèle à certaines normes de l’histoire et faire une chronique, mais en m’arrêtant à chaque fois sur un enjeu d’émotion différent. Et puis à un moment, je change de registre d’écriture pour laisser la place à des extraits assez longs d’adresses et de pétitions où je n’inscris les enjeux historiens que dans un appareil de notes, et où j’enregistre la montée en puissance de cette voix que j’essaye de rendre sensible. Mon choix d’écriture vient de ce que j’ai voulu faire sentir quelque-chose plutôt que le dire. On sent venir l’insurrection. Je trouvais important de faire comprendre de cette manière que tout avait été tenté du côté de la médiation du langage avant la prise d’arme, qui n’était pas souhaitée.
Tout cela est lié à mon objet, mais d’autres problèmes pourraient être présentés de cette manière. Quand Michelet s’intéresse à la Fête de la Fédération, il annonce que les mots sont toujours un peu les mêmes, et donc qu’il va décrire les paysages et l’investissement sacré dont cette fête est l’objet et dont témoigne la manière selon laquelle les petits rouleaux d’archives sont enrubannés en tricolore dans les armoires qu’il nous met sous les yeux. Là, Michelet met en récit ces fêtes du point de vue de l’historien qui va les retrouver dans les archives, sans pour autant donner la parole aux acteurs en restituant leurs mots enregistrés par les documents. C’est la technique qu’il a trouvée pour rendre compte de cet investissement des paysans et des autres groupes sociaux dans ces fêtes fédératives. Ensuite, à chacun de trouver des moyens adaptés aux enjeux propres à son objet
* A lire aussi sur nonfiction.fr :
- L'intégralité de L'histoire au présent - entretien avec Sophie Wahnich.
- "Histoire: epistémologie" : deuxième série de "L'histoire maintenant - les grands entretiens pour l'histoire".
- "L’histoire publique – l’enjeu de la mémoire" : première série de "L'histoire maintenant - les grands entretiens pour l'histoire".
- Le compte-rendu de Sophie Wahnich, La longue patience du peuple, 1792, naissance de la République, par Cécilie Champy.
- - Le compte-rendu de Sophie Wahnich, Les émotions, la Révolution française et le présent : Exercices pratiques de conscience historique, par Cécilie Champy.
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