Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr
* Ce texte constitue la première partie d'un long entretien publié en trois parties sur nonfiction.fr.
Nonfiction.fr – L’un des principes directeurs de vos recherches consiste à faire la part des émotions dans l’histoire politique : c’est notamment ce qui vous a conduit à proposer, dans La longue patience du peuple , une inflexion du sens à donner au tournant de la Terreur. Dans ce cas précis et en général, de quelles émotions parlez-vous ? Comment se manifestent-elles et dans quelle mesure vous semblent-elles permettre d’éclairer certains événements d’un jour nouveau?
Sophie Wahnich – Aujourd’hui nous parlons d’émeutes, de grandes manifestations, de foule, etc. mais dans l’archive de la période moderne, c’est le mot "émotion" qui désigne tout cela. Parler d’"émotions populaires" dans la période d’Ancien régime et au XVIIIe siècle en particulier, c’est donc parler de la manière dont "le peuple" se met en mouvement. L’utilisation de la catégorie de "peuple" pose d’ailleurs quelques problèmes à l’historien qui a déconstruit avec la sociologie la notion, en la feuilletant et en refusant sa dimension d’unité politique, de sujet collectif. Certains considèrent même que la notion est illusoire. Disons quand même que c’est "le peuple" qui se met en mouvement, mais nous y reviendrons. La question des émotions, c’est celle de savoir ce qui permet ce mouvement. De ce point de vue, une ambivalence très forte pèse sur cette notion d’émotion, puisqu’elle peut aussi bien mettre en mouvement que rendre immobile et "glacer" – pour reprendre l’expression de Saint-Just lorsqu’il dit "la Révolution est glacée". On dit que la peur donne des ailes, mais elle peut aussi pétrifier : au XVIIIe siècle, le verbe esmayer, qui a donné aussi notre charmant "émoi", veut dire effrayer d’une manière telle que l’effroi vous pétrifie.
La question qui se pose pour les "émotions" est celle des moteurs non strictement intentionnels, mais qui ont néanmoins une part d’intentionnalité dans la mesure où on peut envisager les émotions comme des facultés de juger. Or ces facultés de juger se colorent selon des expériences sédimentées. C’est donc dans une certaine mesure une manière de ressaisir la question des mentalités. Mais au lieu de les aborder comme des prisons de longue durée, il s’agit de les ressaisir du point de vue de ce que Georges Lefebvre appelait les relations intermentales qui s’installent entre les individus dans le groupe, et de ce qu’elles produisent comme possibilités d’avoir prise sur les situations qu’on traverse, politiques ou autres. C’est ce que j’appelle l’expérience sédimentée. Autrement dit, l’usage de cette notion d’émotion recoupe différents enjeux qui me paraissent importants pour sortir d’une conception purement rationnelle ou intentionnelle des actes politiques, alors que j’avais commencé mes recherches par un premier travail sur la notion d’"étranger" plutôt abordée au moyen de l’analyse du discours par laquelle j’avais tendance à restituer des effets de rationalité.
Enfin si j’ai parlé de l’effroi et de la peur, on peut évoquer les autres versants, l’enthousiasme, la joie, la colère, l’indignation… Ces différentes émotions ont une histoire de longue durée, elles sont inscrites dans des traditions philosophiques. Si on prend l’exemple de la colère, il existe une longue tradition sur la place de la rage dans les relations entre personnes dans les cités grecques. Elle y appartient aux dieux et aux grands : celui qui peut se mettre en colère, c’est celui qui a une conscience de sa grandeur et ne pas se mettre en colère face à certains affronts, c’est se comporter comme un esclave. Il y a donc quelque-chose à entendre de la présence de ces catégories d’émotions qui se retraduisent dans la longue durée et y impriment des plis. C’est pour cela qu’elles sont intéressantes à visiter et à revisiter, et à importer dans l’histoire du XVIIIe siècle.
Un autre enjeu historiographique très fort vient de ce qu’on a toute une topique des émotions issue des travaux de Gustave Le Bon mais retraduite par Freud dans un texte très important sur ce qu’on a appelé les "foules" ou les "masses" dans lequel il décrit comment on peut comprendre la cohésion d’une foule. Freud y est très proche de Le Bon qui lui-même recopiait Taine. C’est une vision très disqualifiante du peuple en tant que les individus en foule sont supposés perdre leur capacité à raisonner : leur surmoi s’affaiblit et ils établissent un rapport immédiat à leurs pulsions. Lorsqu’ils n’ont plus de surmoi contraignant, nous dit Freud, les individus sont soit plus sublimes, soit plus abjects. Or ce qui a été retenu par l’historiographie le plus fréquemment, c’est l’image de la foule abjecte, massacrante, les buveurs de sang, etc. Il y a donc un enjeu à ressaisir cette question pour essayer de voir ce qu’il en est de cette violence : est-ce du pulsionnel ou plutôt autre chose? Est-il possible de décrire l’autre versant évoqué par Freud qui est celui des foules sublimes ? Qu’est-ce que ce sublime dans un contexte révolutionnaire où on a érigé une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme objet sacré ?
Beaucoup de choses se nouent, donc, autour de cette idée d’émotion, et bien que le mot soit plutôt du côté de l’émeute que du côté de ce que nous appelons aujourd’hui les émotions – que le XVIIIe siècle désigne plutôt par le mot passion –, je trouve plus intéressant d’utiliser cette catégorie "émotion" sous une forme qui circule entre les catégories réflexives de l’archive et les catégories ex post qui permettent de travailler.
Nonfiction.fr – L’idée d’émotion semble donc avoir une dimension sociale forte : entretient-elle une relation privilégiée avec la catégorie du "populaire" ?
Sophie Wahnich – Dans la manière dont je mets en route mon travail, oui, mais dans les archives, l’émotion peut très bien renvoyer à des mouvements qui incluent des gens qui, tout en appartenant certes au Tiers état, n’en demeurent pas moins des membres de l’élite. Que ce soit au Club des Jacobins ou à l’Assemblée, des lettrés, des avocats, etc. se trouvent pris dans ce qu’ils appellent le "décret d’enthousiasme". Dès qu’on a accepté de poser la question en termes d’émotions et qu’on est passé du rassemblement à des catégories qui existent de manière transhistoriques comme la colère ou l’enthousiasme, dès qu’on réfléchit, donc, à comment on va nourrir des catégories qu’on travaille dans l’archive à partir d’emprunts faits à Aristote ou à Shaftesbury – qui est passionnant sur les émotions –, le nombre de ces catégories s’élargit.
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