La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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Entretien avec Sophie Wahnich - (R-)écrire l'histoire (2/3)
[mardi 23 octobre 2012 - 09:00]
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* Ce texte constitue la seconde partie d'un long entretien publié en trois parties sur nonfiction.fr (relire la première partie).


Nonfiction.fr – La période révolutionnaire est originale à plusieurs titres et de façon paradoxale, puisqu’elle est à la fois bien connue, peu présente à l’université aujourd’hui, et l’objet de débats entretenus par des postulats idéologiques difficilement conciliables. Ces spécificités ont-elles une incidence sur votre travail d’historienne ?

Sophie Wahnich – En réalité, je pense que cette historiographie lourde ne joue pas vraiment sur ma manière de travailler. La conflictualité des points de vue a bien sûr des conséquences, mais ce qui joue le plus, c’est la conception de l’histoire qu’on peut se faire ; or la plus répandue actuellement est plutôt patrimoniale. On fabrique l’interprétation d’un patrimoine, on fonctionne avec un calendrier commémoratif et on n’est pas dans un rapport à l’histoire "chaude" – comme dirait François Hartog – mais à l’histoire "froide". On considère même que sur les sujets difficiles, le rôle de l’historien est de produire de l’apaisement, de l’objectivation, c’est-à-dire un refroidissement qui permettrait à la société de retrouver la paix après des moments de conflictualité intense. C’est la conception la plus répandue dans la sphère savante ; elle est moins répandue dans la sphère médiatique et j’ai l’impression que le grand public s’en désintéresse largement : il fabrique ses propres objets chauds, d’une manière distincte de celle des historiens. Guillaume Mazeau a par exemple montré qu’au sujet de Charlotte Corday et de Marat, pendant que les historiens faisaient une histoire propre d’universitaires, tout se passait ailleurs, dans les représentations à l’œuvre sur cet événement . A force de se désintéresser de ce qui intéresse la société, on crée une disjonction extrême entre elle et le champ savant de l’histoire.

Ce qui me préoccupe personnellement, c’est de faire de l’histoire pour aujourd’hui, c'est-à-dire non pas de fabriquer du patrimoine, mais des outils pour notre temps. Nécessairement, cela produit du débat, parce qu’on va questionner certaines choses plutôt que d’autres, parce qu’on va prendre position, et parce qu’une histoire "chaude" ne peut pas être uniquement neutre. Elle doit remettre en jeu ce qui l’était déjà dans le passé, c'est-à-dire, pour la Révolution et le XIXe siècle, la faculté de juger. Je suis plutôt du côté de Nietzsche et de "l’histoire pour la vie" que de celui de l’"inutilité de l’histoire pour la vie". A ce sujet, il parle du "jardin clos de l’histoire", qui ne m’intéresse pas du tout. Dans l’écriture, il s’agit de rencontrer des questions contemporaines et un public contemporain.

Après, l’empilement historiographique, ce sont plutôt  pour moi des lieux où puiser. Certains historiens de la Révolution le connaissent bien, moi non : je n’ai pas lu tout Guizot, tout Louis Blanc, etc. Je ne dis pas que ça ne m’intéresse pas de le faire mais pour le moment, ce n’est pas venu. Je ne les ai pas croisés sur mon chemin comme nécessités de lecture. Cela étant, je viens de trouver tout un ensemble de textes de Louis Blanc que je suis curieuse de lire, justement pour observer de plus près tous les rejeux de l’expérience révolutionnaire et cette incapacité décrite par Marx des révolutionnaires du XIXe siècle à se détacher de celle de 1789-1795. L’empilement historiographique existe en soi ; de mon côté, c’est à partir d’une historiographique très contemporaine que je travaille. De ce point de vue-là, l’objectif visé est de sortir de l’histoire refroidie de François Furet sur la Révolution.

L’analyse des processus de subjectivation à l’œuvre dans les événements révolutionnaires suppose de recourir à des modèles développés dans d’autres disciplines, qui en retour imposent certaines limites au travail de l’historien : selon quelles modalités vous semble-t-il possible d’organiser une telle interdisciplinarité ? Et quelles spécificités peut conserver une approche historique de ces formes de subjectivation ?

D’un point de vue institutionnel, il est d’abord important de préciser que je n’ai pas été recrutée en histoire mais en science politique et que je travaille dans un laboratoire d’anthropologie du contemporain. J’essaye donc de faire valoir la dimension historienne de nos objets et l’enjeu de l’histoire en tant que discipline du temps plus que comme discipline du passé. Cette conception n’est pas celle de la plupart des historiens, qui étudient le passé des sociétés et non la question du temps – sauf Patrick Boucheron, dont plusieurs ouvrages abordent les choses sous cet angle.

Après, la question des limites de l’interdisciplinarité est celle des limites qu’on se donne soi-même, ou qu’on ne se donne pas. Si je n’ai pas été recrutée en histoire, c’est parce que dans une certaine mesure, le poste qui m’était proposé en histoire m’a moins intéressée que celui qui m’était proposé en science politique. L’un était à l’université et l’autre au CNRS. Je trouvais l’Université extrêmement normative et j’avais envie d’essayer autre chose – sans bien savoir à quoi je m’exposais, parce que je trouve extrêmement dommage de ne pas avoir d’étudiants de premier cycle. J’avais envie d’hybrider ce que j’avais appris en histoire, cette méthode qui me paraissait avoir quelque-chose d’un carcan. Ce qui me semble extrêmement légitime, dans cette méthode, c’est la question de l’accréditation des sources et celle de l’historicisme : il faut un moment historiciste lorsqu’on prétend faire de l’histoire. Mais je crois qu’il faut aussi savoir ensuite le dépasser.

Dès le début, quand je travaillais sur ma thèse qui portait sur la notion d’"étranger", j’avais l’intuition qu’il était très important de réfléchir également sur les raisons pour lesquelles je faisais cette thèse. Elles ne venaient pas seulement de mon intérêt pour la Révolution française, mais également de la situation actuelle des étrangers, de notre difficulté à leur donner une vraie place et de mon désir de comprendre pourquoi les débats étaient aussi houleux, même à l’intérieur des associations que je fréquentais. Je me disais qu’un livre d’histoire devait rendre compte de cela pour ne pas être un objet mort. Bref, je ne voulais pas travailler pour des étagères. Je tâtonnais donc autour de cela lorsqu’est paru, un an avant ma soutenance, un article de Nicole Loraux  qui expliquait très bien cette intuition, c’est-à-dire que le désir de savoir de certains historiens est arque-bouté au présent et pas du tout au passé, et que choisir des périodes même très éloignées comme l’Antiquité peut être une façon de réfléchir sur un présent qui sinon devient trop agité pour soi. Le miroir du passé nous permet alors de retrouver nos capacités réflexives et de revenir "lestés de nouvelles questions" en prise avec le présent. Elle était déjà dans une position de "situation", pour reprendre le mot de Sartre qu’elle n’utilise pas – mais quand elle évoque Jean-Pierre Vernant, on voit bien qu’elle fait partie d’une génération qui a été nourrie par les années 60, dominées par le grand débat entre le Lévi-Strauss de La pensée sauvage et le Sartre de la Critique de la raison dialectique.

Pour en revenir à votre question, le problème n’est donc pas tant celui de nos limites que celui de nos nécessités, et j’aurais tendance à dire que c’est la nécessité qui fait loi : si quelque-chose vous taraude – au sens de Nietzsche ou de Benjamin pour qui c’est l’angoisse du présent qui fabrique le fardeau de la nécessité de savoir – alors on ne se pose pas la question dans ces termes-là. On est dans une écoute presque capillaire d’un tas d’autres choses que l’histoire en tant que discipline, et on va "braconner" – comme disent les structuralistes – sur les territoires des autres pour ramener ce dont on a besoin pour fabriquer son objet. A ce sujet, il n’y a donc pas de discours de la méthode, il n’y a que la sérendipité , c’est-à-dire le fait que c’est en croisant les choses sur des chemins de traverse qu’on fabrique son cheminement. On peut ensuite le restituer comme linéaire, mais c’est en oubliant ce qui n’a pas été utile.

Quand je travaillais sur l’honneur des révolutionnaires en 1792, je n’avais pas anticipé que j’allais tomber sur les travaux de Marcel Mauss sur le don . Au contact de l’archive, je voyais que beaucoup de choses circulaient, ce qui m’a entraînée vers cette question. En même temps, j’avais lu un texte inachevé dans lequel Lucien Febvre dit des bêtises sur le peuple, qui selon lui n’aurait pas d’honneur – la preuve, c’est qu’il jure sur la tête de ses enfants et non pas sur l’honneur…  Je me suis ainsi rendue compte que cette question était fondamentale, puisqu’il s’agissait de faire cesser cette disparité, c'est-à-dire à la fois récuser l’Ancien régime qui donne raison à Febvre et inventer la possibilité de l’égalisation des honneurs. Or pour le faire, il faut passer par la question du don, et d’un don qui ne serait pas évalué en fonction de sa quantité mais de sa qualité émotionnelle en tant que don du cœur. Cela peut représenter une somme dérisoire mais permettre néanmoins de participer à l’honneur commun et d’en avoir la gloire. Tout cela, le lien de l’honneur et du don ou la valeur du don patriotique étudié par Catherine Duprat comme s’il commençait en 1793, je ne pouvais pas le connaître à l’avance.

Pierre-Henri ORTIZ
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