Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Philosophe, vraiment ? Voici maintenant quinze ans que Giorgio Agamben évolue parmi les sources de l’histoire de l’Eglise et des dogmes chrétiens. L’enjeu ? Approfondir et refonder une archéologie de la modernité en forme de généalogie de l’homme comme Homo sacer. Assurément philosophique, donc. Sous ce titre tiré du droit romain, qui désignait ainsi l’homme dépouillé de ses droits et en somme mis à nu, se déploie rien moins que le projet obstiné – quoiqu’ouvert à l’improvisation – de mettre au jour le basculement souterrain mais fondamental suivant lequel une conception de l’homme comme être civique et politique aurait progressivement cédé le pas à une perspective prioritairement concentrée sur son être biologique.
Profondément foucaldienne dans son questionnement – derrière lequel on reconnaît la problématique du "biopouvoir" –, l’entreprise du philosophe italien tire ainsi son originalité du terrain identifié comme celui dans lequel ferait souche la pensée pratique de la modernité. Aussi chercherait-on en vain la moindre révélation sur la célèbre organisation fondée par Josemaría Escrivá en 1915 dans cette nouvelle branche dessinée sur l’arbre généalogique d’homo sacer : l’Opus Dei, l’"œuvre de Dieu" qui est cette fois-ci passé au crible de l’analyse philologico-philosophique n’est autre que la liturgie, les gestes qui expriment mais surtout impriment – et là est bien tout l’enjeu de l’hypothèse – la pensée catholique de l’action sacerdotale, considérée comme le modèle de la pratique dans les sociétés modernes.
Généalogie théologique d’un mode d’action : l’officium
La pratique politique moderne est-elle une forme sécularisée de "la liturgie, c'est-à-dire l’office du prêtre à qui incombe le ‘’ministère du mystère’’ " ? En sens inverse, celle-ci procède sans aucun doute de la pratique publique dans la cité grecque, où la leitourgia désigne une forme de charge publique connue sous le nom de munus dans le monde romain, et au caractère bientôt lourdement contraignant . A l’instar de la leitourgia civique, la liturgie chrétienne correspond aux actes de dévotion publics ; or c’est par ces actes, orchestrés par un sacerdoce, que s’obtient le Salut. En définitive, donc, "Ce qui définit la liturgie chrétienne est justement la tentative aporétique, mais toujours répétée, d’identifier et d’articuler ensemble au sein de l’acte liturgique – entendu comme opus Dei – mystère et ministère, de faire coïncider la liturgie comme acte sotériologique efficace et la liturgie comme service communautaire des clercs : l’opus operatum et l’opus operantis Ecclesiae." Cette pratique à double face qui différencie l’action divine par laquelle Dieu confère la grâce (opus operatus) et l’action par laquelle l’homme participe de ce don de manière collaborative (opus operantis) constitue un paradigme qui instaure une façon de concevoir, au sein de la pratique, les rapports de l’effectivité et du sujet, distingués quoique complémentaires.
Une première contribution à la réflexion sur l’idée d’office avait été donnée par Cicéron, qui subsumait sous ce terme nouveau quelque chose comme l’étiquette liée à une condition sociale, à un état, ou comme les statuts de la condition humaine en tant que sociale. Rapporté au problème du bien en situation (et non en soi), l’officium dessine alors une sphère éthique située entre la morale et le droit. C’est saint Ambroise – figure centrale de l’essai – qui organise le transfert de la notion à l’Eglise chrétienne et la rattache à la "sphère d’opérativité" propre à la pensée chrétienne en rapportant l’officium à l’effectualité au moyen d’une explication étymologique artificielle : l’officium au sens strict (c'est-à-dire le ministère du sacerdoce) se voit dès lors unifié à l’effectus (de l’intervention divine) dans l’action liturgique, dont la personne elle-même est exclue. Ainsi, l’action et l’être du sacerdoce sont-ils définis circulairement : le sacerdoce est ce qu’il fait, et il fait ce qu’il est.
De manière très précise, Giorgio Agamben pose donc les IIIe et IVe siècles comme un moment de rupture fondateur dans la généalogie de la raison pratique occidentale. Cette période d’élaboration doctrinale intense fut notamment marquée, comme il le rappelle, par la polémique consécutive aux persécutions sur la valeur des sacrements délivrés par des pécheurs, mais aussi – et cela n’apparaît pas dans la discussion – par le refus des options trinitaires que furent entre autres celle des Ariens et celle des homéens, qu’Ambroise eu longtemps à affronter. Ce contexte aurait sans doute mérité plus d’attention alors même que Giorgio Agamben souligne avec insistance deux dimensions essentielles de la théologie de l’office développée par Ambroise : la déconnexion entre la fonction et le sujet de l’action liturgique, qui en garantit la validité, et la participation de l’office à l’économie trinitaire, qu’il explicite en même temps qu’il l’actualise. Car c’est bien en cela que consiste le paradigme de l’office : la fonction oblige et se réalise par les gestes qui actualisent la Trinité.
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