La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

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Questionner, dialoguer, faire de l’histoire – entretien avec Nicolas Offenstadt (2)
[lundi 02 avril 2012 - 12:00]
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Lors d'un premier entretien publié le mois dernier, nous avions eu l'occasion d'aborder avec Nicolas Offenstadt diverses questions relatives aux noeuds complexes de relations tissées entre l'histoire et la mémoire au prisme de la diversité des manière d'user - et d'abuser - du passé. Nous avions ainsi laissé de côté tout un ensemble de problèmes soulevés, dans ses divers travaux, par celui qui codirigea récemment Historiographies: concepts et débats, puis L'espace public au Moyen Age: discussions autour de Jürgen Habermas, deux publications qui ont fortement marqué la réflexion historiographique hexagonale. Cette mise à l'écart ne devait être que provisoire: dans ce second entretien accordé à nonfiction.fr, Nicolas Offenstadt revient ainsi sur diverses questions centrales de la réflexion sur l'écriture de l'histoire en ce début de XXIe siècle, telles que le comparatisme, le dialogue avec les sciences sociales, l'usage des modèles en histoire, le sens de la réflexivité, les conditions institutionnelles du travail de l'historien ou encore les défis de la biographie.

 

Nonfiction.fr – Il suffit de jeter un bref coup d’oeil à votre bibliographie, et notamment aux entreprises comparatistes que vous avez coordonnées ou auxquelles vous avez participé, pour prendre la mesure de votre intérêt pour la communication entre périodes : qu’est-ce qui selon vous justifie ces dialogues, ce comparatisme ? Et quelles en sont les limites ?

N. Offenstadt – C’est une vaste question ! Mais je vais essayer de vous donner quelques axes. D’abord, je pense qu’en histoire comme dans les sciences sociales, ce qui importe en premier lieu, ce sont les questions qu’on pose, plutôt que le terrain. Autrement dit, il me semble que l’intéressant dans la discipline Histoire – je ne parle pas du simple récit sur le passé qu’on peut lire comme un roman, pour le plaisir – ce sont les problèmes que l’on formule et que l’on tente de résoudre, avec éventuellement leur cortège d’enjeux pour le présent ou pour la compréhension épistémologique en général. D’une certaine manière, quand on envisage l’histoire comme un ensemble de problèmes – ce que font nombre d’historien depuis la mise en valeur de l’histoire-problème par Lucien Febvre et les Annales – et qu’on la pense intéressante quand les questions sont fortes et quand elles résonnent dans le présent, alors elle devient véritablement "discipline". De ce point de vue, le comparatisme va de soi dans cette discipline : les questionnements, les problématiques doivent pouvoir s’appliquer à diverses périodes,  avec toutes les réserves requises bien-sûr. Il faut que les problèmes soient transportables pour établir par ces échanges une véritable communauté critique.

Comme d’autres, j’ai des périodes préférées – la fin du Moyen Age, la Grande Guerre – mais ce sont avant tout des terrains, pour des questions plus générales qui m’intéressent plus particulièrement. Une question toute simple que j’ai abordée sur plusieurs thèmes, c’est par exemple celle de la domination sociale : comment elle se bâtit, comment elle se légitime, comment elle est reçue, quelles sont les manières de la contourner, est-ce qu’une domination est sans partage ou ce terme est-il souvent trop englobant… Cette notion qui m’a toujours intéressé, il est évident qu’elle peut être posée aussi bien pour les soldats dans les tranchées que pour les populations médiévales sur la place publique. La condition, c’est bien sûr de ne pas transporter le même questionnaire directement. En somme, le comparatisme entre périodes va de soi, parce que l’intérêt de l’histoire c’est celui de ses questions.

Autrement dit, il y a une histoire qui m’ennuie un peu : c’est l’histoire antiquaire, celle qui ne fait que décrire, comme si toutes les périodes se valaient et qu’il suffisait de les placer les unes à la suite des autres pour avoir une perspective historique. Cette histoire-là, je la trouve assez peu parlante, parce que si vous voulez savoir comment on domine au Moyen Age, et plus particulièrement comment domine Charles VI, il faut évidemment pouvoir demander également s’il y a d’autres modes de domination avant, après et à côté : c’est cela qui enrichit la compréhension. À partir du moment où vous êtes dans une optique de compréhension, d’analyse critique des enjeux, vous devez nécessairement vous demander en quoi votre période est spécifique. Bref, je trouve que l’histoire-problème est beaucoup plus historienne que l’histoire descriptive.

Le débat est parfois tranché dans le sens inverse, les historiens les plus positivistes diront souvent que ceux qui ont prétention à théoriser et à poser des problèmes sortent de la période pour s’étendre en généralités ; en réalité, je crois qu’on est beaucoup plus historien quand on est problématique, parce qu’on interroge chaque période par rapport à ses spécificités. L’histoire descriptive décrira une bataille des guerres puniques sur le même mode que celui par lequel elle décrira ensuite une bataille à l’époque féodale puis lors des guerres de Louis XIV. Et si le principe de description est le seul qui vous guide, alors, d’une certaine manière, on n’identifie pas les périodes. Les questions, au contraire, induisent les comparaisons, les clivages chronologiques, et rendent ainsi le processus historique beaucoup plus dynamique.

Nonfiction.fr – À rebours de cette ouverture vers les spécificités des périodes, pensez-vous que la démarche comparatiste puisse permettre de dégager des modèles, sinon universels, du moins trans-périodiques ? Ou doit-on au contraire se garder de rechercher de tels modèles, peut-être trop facilement déformants ?

N. Offenstadt – Il faut rechercher, peut-être pas des modèles, mais en tout cas des outils. Quand vous parlez d’un outil de travail utilisable pour différentes périodes, vous ne dites pas que l’outil sera le même pour ouvrir toutes les cases et pour décrire ou analyser tous les moments. Mais il y a, encore une fois, des questions, des problèmes, qui sont très élastiques, et donc très productifs.

Je vais vous donner un exemple que j’ai travaillé sous différentes modalités, qui est celui de "l’espace public" et des "affaires publiques". C’est un questionnement qui s’applique aussi bien à l’Antiquité qu’à l’époque contemporaine. Évidemment, les Bacchanales ne sont pas comparables avec l’affaire du sang contaminé ; mais ne peut-on pas – grâce à un certain nombre d’outils comme la sociologie de Luc Boltanski ou les travaux de l’anthropologue Élisabeth Claverie – bâtir la notion d’"affaire" comme un paradigme à partir, par exemple, des combats de Voltaire et de l’affaire Dreyfus ? Ne peut-on pas, à partir de ce modèle de l’"affaire" ou d’une variante telle que celui de "scandale public", saisir l’ "opinion" et "l’espace public" autour d’autres cas considérés comme des injustices ou comme des scandales ? Ce type de raisonnement, avec un certain nombre de propositions qui lui sont associées pour analyser de telles situations, ne peut-il pas ressurgir à différents moments ? Évidemment, une affaire ne va pas devenir publique et susciter de la controverse de la même manière dans la Rome antique et dans la société post-1945, mais ce modèle permet de poser un certain nombre de questions fécondes : comment une affaire se déclenche, quels sont les publics saisis, quelles sont les étapes, comment un affaire se rabat sur tel ou tel type de conclusion…

On a ainsi une "enveloppe" de questionnements et des protocoles de travail qui nous permettent d’interroger différentes périodes. C’est pour cela que je suis assez content des travaux qui ont donné lieu aux deux volumes Affaires, scandales et grandes causes, publié avec un collectif d’historiens et de spécialistes de sciences sociales , et L’Espace public au Moyen Âge, qui vient de sortir  : à chaque fois, nous avons pu interroger sous différentes modalités comment un problème fait débat, comment la politique se constitue dans l’espace public. Mais j’insiste sur l’importance du protocole pour que l’enquête soit féconde : il ne s’agit pas de lancer une question très générale en disant : "débrouillons-nous, chacun mettra sous la notion de scandale ou d’espace public ce qu’il veut." Les fourre-tout sont ennuyeux. Pour qu’une catégorie ait un intérêt analytique, il faut la travailler et lui donner une forme avant de voir comment elle peut s’adapter dans l’histoire, si elle est heuristique, si elle peut être appliquée à chaque période, s’il faut la remodeler, etc. Dans les deux cas que je viens de prendre pour exemple, nous avons travaillé des formes, puis en suivant un protocole qui n’était pas hasardeux, nous les avons pétries comme une pâte, jusqu’à ce qu’elles donnent des résultats, ou jusqu’à voir qu’elles n’en donnaient pas – il faudra alors les remodeler d’une autre manière. L’intérêt du formalisme dans la recherche en sciences sociales est double : d’abord, il oblige chacun des chercheurs à se colleter à une vraie construction et à évaluer ce qui en elle fonctionne, ou ne fonctionne pas dans tel ou tel cas ; et ensuite, il enrichit considérablement le dialogue entre périodes, puisqu’il fournit une base commune complexe et articulée à la confrontation critique des situations.

Pierre-Henri ORTIZ
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