On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
* Bertrand Badie est professeur des universités à Sciences Po. Auteur récemment de Nouveaux mondes. Carnets d'après Guerre froide (Le Monde / CNRS Editions), de Nouveaux acteurs, nouvelles donnes (ouvrage co-dirigé avec Dominique Vidal, La Découverte), et de La diplomatie de connivence (La Découverte), il est un observateur reconnu des relations internationales et de la place des sociétés civiles dans la géopolitique mondiale. Il passe en revue pour nonfiction.fr les origines, les définitions et les lignes de fuite de l'idée méditerranéenne.
Nonfiction.fr- Quelle est la pertinence de l’espace méditerranéen comme catégorie géopolitique ?
Bertrand Badie- L’espace méditerranéen a toujours existé, à la fois dans les jeux politiques et dans les représentations et ce, depuis l’Empire romain. C’est un lieu de construction identitaire fort car c’est un espace de rencontres et les rencontres sont créatrices d’identités, qu’on veuille les unir ou les opposer. Mais c’est aussi un espace stratégique évident dans la mesure où l’histoire longue des relations internationales a toujours construit l’Europe, et plus particulièrement l’Europe du Sud comme champ de bataille du monde. La Méditerranée est donc devenue en même temps un médiateur de conscience, c’est-à-dire, une façon de se définir, et un enjeu de conflit entre Etats, de la Mare Nostrum jusqu’à la Méditerranée anglaise que le Royaume-Uni voulait en son temps construire au gré de ses conquêtes.
Et c’est cette dimension politique qui a fait de la Méditerranée un espace de confrontation plus qu’un espace d’unification. Cela a d’ailleurs été aggravé par le fait que la Méditerranée s’est imposée au fil de l’histoire comme un lieu de rencontre entre différentes religions, entre différentes cultures et que par conséquent la Méditerranée a toujours vécu et vit encore sur ce paradoxe qu’elle est à la fois une instance unificatrice et un espace de construction de toutes les divisions et de toutes les oppositions. Il n’est pas sur la carte maritime du monde d’espace qui ait le même statut, d’espace dont l’union fait la désunion.
Nonfiction.fr- Qu’est-ce qui empêche dès lors les dynamiques d’union de s’imposer face aux dynamiques de désunion ?
Bertrand Badie- Le problème c’est que tout est surinvesti en Méditerranée. Il y a un surinvestissement commercial qui en fait la zone la plus polluée du monde, il y a un surinvestissement politique qui en fait la zone la plus conflictuelle du monde selon un parallélisme rigoureux. Si le niveau d’investissement baissait, les chances de concorde et de paix se relèveraient. C’est la raison pour laquelle l’Union pour la Méditerranée a été une erreur car cela a hâté la mise en scène de toutes les conflictualités, ce qui n’a pas manqué de se faire dans un laps de temps record. J’ai rarement vu dans l’histoire des relations internationales un projet d’union qui glissait si vite vers la désunion.
Nonfiction.fr- Ne serait-ce pas aussi le problème d’un projet qui met en avant les Etats plutôt que de privilégier les sociétés ?
Bertrand Badie- C’est d’autant plus vrai que l’Etat dans sa version romaine ou postmédiévale trouve son berceau dans ce que l’on appelle "la civilisation méditerranéenne", et que le concept d’Etat s’est construit sur les bords septentrionaux de la Méditerranée. Cela rejoint par ailleurs le sens commun des relations internationales qui a considéré avec imprudence que la meilleure façon d’arriver à la stabilité dans le monde postcolonial, c’était de l’étatiser de manière systématique. Le systématisme et le degré d’imitation presque caricatural que beaucoup de sociétés méditerranéennes ont dû subir en important l’Etat ont fait que cette région du monde se distingue par une densité hors du commun de berceaux de dictateurs. C’est vrai au sud et à l’est mais également au nord et à l’ouest de la Méditerranée puisqu’aussi bien l’Espagne, la Grèce ou plus anciennement l’Italie n’y ont pas manqué, au nom d’un culte de l’Etat qui a amené à une dérive antidémocratique mais aussi à des pulsions guerrières. Il ne faut pas oublier que les dictatures italienne, grecque et turque ont été des facteurs de guerres.
Nonfiction.fr- Si l’on revient à la question des représentations, la Méditerranée elle-même n’est-elle pas un concept propre à l’Europe occidentale et qui servirait à sa domination ?
Bertrand Badie- La Méditerranée comme espace qui mérite d’être désignée comme telle relève de l’imaginaire, voire du fantasme de l’Europe occidentale. Ainsi en est-il de cette simplification abusive qui cherche à placer l'origine de notre histoire européenne dans l’histoire grecque ou l’histoire romaine, deux berceaux méditerranéens, mais qui sont loin d'épuiser le discours sur nos origines ! Par ailleurs, la densité urbaine en Europe empêchant l’exercice de souverainetés uniques sur de vastes territoires a conduit à sa fragmentation et à sa territorialisation. Les Etats ainsi construits se sont logiquement livrés à une compétition qui a pris la direction de la Méditerranée pour s’affiner et pour s’afficher. L’Europe puise donc en même temps dans sa quête identitaire, dans sa quête des origines et en même temps dans sa quête stratégique tous les éléments qui donnaient à la Méditerranée un rôle important. Quand l’Europe s’est lancée dans des projets impériaux, il y eut d’abord un impérialisme transatlantique mais il s’est éteint très vite. En revanche, l’impérialisme moderne s’est construit en direction de l’Asie et singulièrement de l’Afrique en passant donc par la Méditerranée. En tant que lieu de relais entre les métropoles, la Méditerranée comportait un enjeu hautement stratégique.
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