On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Nonfiction.fr - La Méditerranée est-elle un espace géographique ?
Thierry Fabre - Pour moi la Méditerranée n’est pas un espace, c’est un imaginaire. Un imaginaire construit à partir d’un espace, mais d’abord un imaginaire, un ensemble de représentations. Quand j’ai commencé à travailler sur les représentations de la Méditerranée, je suis parti de la carte d’Al-Idrisi, un géographe andalou qui travaillait pour le roi de Sicile, Roger II le Normand. Cette carte fait figurer l’Europe en bas et l’Afrique en haut. Lorsqu’on la considère, tous les repères selon lesquels nous envisageons la Méditerranée comme espace se trouvent bouleversés.
Je me suis rendu compte en découvrant cet objet que nous avions imprimés des cartes mentales et qu’elles n’étaient pas anodines, que ces cartes mentales pouvaient être contestables. Ce renversement du regard et de la perspective fut vraiment le point de départ de mon travail sur les représentations de la Méditerranée. J’ai travaillé alors avec dix chercheurs et écrivains venus de dix pays différents pour arriver, à partir des textes, à une approche comparée de ce que peut être la Méditerranée à travers dix récits. Il s’agissait de déplier les strates, les généalogies de la Méditerranée pour tenter de comprendre plus clairement de quoi il s’agit.
Alors de quoi s’agit-il ? La Méditerranée est un objet insaisissable. C’est un peu comme la ligne d’horizon, plus on s’en approche, plus elle s’éloigne. Elle a pourtant la consistance d’un récit, un récit insaisissable qui lui donne un côté borgésien. Son " plan de consistance " pour reprendre un concept de Deleuze est celui du récit, son identité est une identité narrative. On ne peut pas la figer dans une essence ou dans un espace. Elle est travaillée par le récit, depuis l’Odyssée jusqu’à Cavafy ou Camus.
La Méditerranée est un piège si on veut l’enfermer dans une définition essentialiste, elle se révèle pourtant extrêmement pertinente comme cadre de compréhension du monde lorsqu’on veut justement éviter les logiques dichotomiques et frontales telles qu’on a voulu nous les imposer, notamment après le 11 septembre et le discours sur le choc des civilisations.
Nonfiction.fr - A quand remonte donc cette idée méditerranéenne ?
Thierry Fabre - On commence à parler de " la " Méditerranée, petit à petit entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. On passe d’un nom commun qui désigne une mer entre les terres à un nom propre et même à une valeur. En même temps que naît la notion de civilisation, la Méditerranée prend une consistance imaginaire. Les Français jouent un rôle important dans ce processus, car la Méditerranée comme représentation est une construction du Sud par le Nord. Il n’y a pas de représentation de la Méditerranée à cette époque dans le monde ottoman ou dans le monde arabe et le développement d’un imaginaire européen de la Méditerranée est très lié à l’expédition de Bonaparte en Egypte, acte fondateur de la pénétration de la modernité dans le monde musulman. Al Gabarti le chroniqueur égyptien de l’expédition ne parle bien sûr à aucun moment de la Méditerranée. C’est dans le sillage de cette rencontre que les penseurs du Sud commencent à envisager la Méditerranée dans un sens voisin des Européens. Rifaa al Tahtawi, envoyé à Paris par Mohamed Ali pour accompagner des étudiants égyptiens, évoquant la " mer blanche intermédiaire". Le voyage de Rifaa al Tahtawi à Paris est aussi le fruit de ce discours sur la modernité, sur la civilisation, sur le rêve des St. Simoniens qui vont jouer un rôle important en Egypte. C’est eux qui diffuseront l’idée d’une Méditerranée comme lit nuptial entre l’Orient et l’Occident. Polytechniciens, leur vision de la Méditerranée est celle d’utopistes concrets qui envisagent un système de transports, de connexions et dont est issu le projet du Canal de Suez. Leur entreprise montre qu’un imaginaire peut être créateur d’histoire.
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