Revue de presse : "The Death of French Culture" - Time Magazine, 21 novembre 2007
(Article de Don Morrisson)
nonfiction.fr a été le premier site à rendre compte de cet article de
Time et à lancer le débat. Plusieurs comptes rendus lui ont été consacrés sur notre site.
Dernières informations : Entre temps, nous avons appris que les éditions Denoël avaient proposé à Don Morrisson d'élargir son point de vue et son article et d'en faire un livre sur "la mort de la culture française", à paraître en septembre 2008. Don Morrison a accepté. Par ailleurs, l'article n'a toujours pas paru dans la version américaine de
Time (et ne devrait pas paraître), mais il vient de paraître dans l'édition "Asie" du magazine américain ce 4 janvier ; une réponse d'Olivier Poivre d'Arvor paraît aussi dans l'édition européenne cette semaine. Mais toujours rien dans l'édition américaine...
Enfin, nous revenons ci-dessous, avec un certain recul, sur la polémique. Nouvelle analyse par Frédéric Martel.
- - -
Paru fin novembre, le dossier « La mort de la culture française », à la « une » du magazine
Time, a déjà suscité de nombreuses tribunes. Et de critiques. Excessif, erroné, anti-Français : beaucoup ont dénoncé un coup bas porté à la France et à sa culture.
Il est certes possible de mener l’enquête sur cette enquête, discuter ses données approximatives ou relever ses citations biaisées. Surtout, on pourrait s’étonner que ce dossier n’ait paru, pour l’heure, que dans l’édition européenne de
Time Magazine, comme si « la mort de la culture française » n’intéressait que les Européens…
A la recherche du Time passéL’enquête de
Time, pour incomplète qu’elle soit, et partiale, mérite toutefois notre attention. Et pour qui a un peu voyagé à travers le monde, elle tient simplement lieu du constat. La France n’est plus une grande puissance culturelle, comme elle n’est plus une grande puissance économique. Ses artistes, ses films, ses romans conservent un public fidèle à l’intérieur de nos frontières, mais rarement au-delà. On peut juger ce constat polémique lorsqu’il est hissé à la « une » d’un magazine américain, mais il s’agit d’une réalité partout visible à l’œil nu. Et plutôt que de dénoncer les faits, pour des raisons protectionnistes, ou se lamenter sur le constat, et alors de décliner avec les déclinologues, mieux vaut réagir pour avancer et construire. Et de trois manières.
Il faut d’abord faire l’analyse des apports et des limites de nos politiques culturelles publiques, comme nous y invite
Time, mais sans grossir inutilement le trait. Notre système est imparfait, mais il a ses mérites. Il sait protéger un cinéma d’art et essai et une littérature « nationale » qui, sans le ministère de la culture, n’existeraient guère. Il sait faire vivre un réseau de musées important et de scènes culturelles régionales. Produit-il des « insiders » et la difficulté pour tous ceux qui sont des « outsiders » d’y pénétrer : c’est un fait. Est-il enclin au « nationalisme culturel », plutôt qu’à la diversité : c’est évident. Entretient-il une bureaucratie culturelle, c’est le risque. Mais que peut-on substituer à notre politique culturelle ? Le modèle américain avec sa philanthropie et son mécénat : il est peu transposable en France. Le marché ? Cela accroîtrait le déclin au lieu de le freiner. Toutes choses qui ne veulent pas dire que notre système culturel ne puisse pas être réformé : on a aujourd’hui un ministère asphyxié, à la tête d’un système culturel fossilisé. Il faut donc passer de la « tutelle » – terme dont on a tort de se prévaloir – à l’autonomie. Il ne faut plus tout attendre de l’État central : les individus, les élus, les jeunes issus de l’immigration, les étudiants, les managers culturels, les enseignants, les bibliothécaires peuvent agir, eux aussi. Il faudrait créer enfin des opportunités de travail culturel, dans nos universités, dans nos périphéries, dans nos quartiers, pas seulement plaider la cause des intermittents et des RMIstes (1 sur 7 est artiste à Paris). Et pour cela, nous avons besoin de l’État, mais aussi du marché et des nouvelles technologies.
Car il faut – et c’est le deuxième point – se rendre compte que notre système culturel existe désormais, et plus que jamais auparavant, dans un environnement international. Or, nous sommes assez mal préparés à affronter deux des évolutions profondes de notre époque : la mondialisation et les nouvelles technologies. Face à la première, nous tentons vainement de sauver notre langue et notre culture et défendons une diplomatie culturelle, aussi arrogante qu’inutile, et qui est d’un autre temps. Face aux nouvelles technologies, nous prétendons « lutter » ou nous défendre alors que le numérique n’est ni bon, ni mauvais, en soi : il est ce que nous en ferons. Il nous faut être moins idéologique et plus pragmatique, comme en reconnaissant par exemple qu’on ne pourra guère freiner le téléchargement de la musique, du cinéma et bientôt des livres – mais qu’il faut au contraire l’encourager, légalement, et le favoriser, puisque c’est d’un nouvel usage généralisé qu’il s’agit. Il faut donc prendre les nouvelles technologies à bras le corps et accompagner le passage de pans entiers de la culture vers le numérique, tout en protégeant les droits des créateurs et la diversité culturelle.
Sortir de l'hypocrisie en matière de diversité culturelle.Enfin, et c’est le point principal, il faut sortir d’une hypocrisie française sur la question – justement – de la diversité culturelle. Nous avons défendu, et à juste titre, à l’OMC et à l’UNESCO, la diversité culturelle sur la scène internationale, mais nous la rejetons souvent, en interne, sur notre propre territoire. Les langues régionales, les cultures locales et surtout celles des Français issus de l’immigration : nous ne les défendons pas, bien au contraire. La République est, par essence, hostile à la diversité. Or, et comme le montre l’article de
Time, c’est souvent ces Français « issus » de l’immigration (expression affreuse, mais employée ici faute de mieux) qui contribuent par leur énergie, leur jeunesse, leur ouverture au monde à dynamiser notre culture et à la renouveler.
La « une » de
Time sur « la mort de la culture française » s’inscrit dans une tendance actuelle un peu masochiste, celle des déclinologues, qui consiste à se satisfaire du constat du déclin de la France. Plutôt que de nous lamenter sur la « mort » de la culture française, il convient plutôt de retrouver notre énergie, notre vivacité, notre ouverture au monde. Parmi d’autres, les Français issus de l’immigration peuvent y contribuer. Ce serait donner un sens aux mots et, au lieu de nous satisfaire de discours utiles mais incantatoires à l’OMC et à l’Unesco, de donner à la « diversité culturelle » une réalité. Pour aller de l’avant, non pas « à la recherche du time passé », mais vers le futur. Et pour faire mentir
Time.
Pour aller plus loin : - La critique du livre d'un vrai déclinologue,
Jean Clair, par Françoise Benhamou.
- La critique de plusieurs ouvrages récents sur
la politique culturelle, par Pierre Lungheretti.
- La critique sévère du livre de
Christian Salmon, Storytelling, qui prétend décrypter le modèle amériain.
- Le long dossier de nonfiction.fr sur les nouvelles technologies, et notamment
FaceBook.
- Le dossier de
BibliObs.
- L'
article de John Brenkman "'La culture française victime d'un canular", publié initialement dans les pages "Débats du
Monde daté du 30-31 décembre 2007, et reproduit ici avec l'aimable autorisation du quotidien.
* Photo (DR) : John Swords.
5 commentaires
Thom
Stratio
alwenn
"La République est, par essence, hostile à la diversité."
"Enfin, et c’est le point principal, il faut sortir d’une hypocrisie française sur la question – justement – de la diversité culturelle. Nous avons défendu, et à juste titre, à l’OMC et à l’UNESCO, la diversité culturelle sur la scène internationale, mais nous la rejetons souvent, en interne, sur notre propre territoire. Les langues régionales, les cultures locales et surtout celles des Français issus de l’immigration"
- Mais pourquoi "et surtout" ? Le but de l'Etat français a été depuis la "Grande" révolution de détruire tout ce qui ne correspondait pas au "modèle" que le pouvoir central voulait instaurer : les langues, les entités géographique (remplacés par des départements), occultation de l'histoire, ...
Pour prendre le cas de la Bretagne : l'histoire de la Bretagne est censurer dans les écoles de la république, la langue bretonne est marginalisée (contenue") au maximum par les "fonctionnaires" de l'Etat, des radios en langue bretonne sont interdite par le CSA, des classes bilingues ne peuvent pas ouvrir à cause du rectorat de Rennes, des crèches en breton ne reçoivent pas de subvention de la part de la CAF, parce qu'en breton - avec l'éternel argument de l' "égalité" de tous les citoyens,etc., etc, argument des plus falacieux qui vise en fait à détruire administrativement la langue bretonne.
Cette "guerre administrative et étatique" faite aux cultures "minoritaires" que certains appellent "locale" (avec ce que le mot "local" peut avoir de méprisant, n'est pas que le fait de l'Etat et de son administration, mais aussi, par son black-out, son occultation, et son indifférence, le fait du monde journalistique et "culturel", qui n'a jamais remis en question les "orientations culturellement génocidaires" de l'Etat-français.
Si Nonfiction avait été un peu plus "subversif", il aurait pu mentionner, voir commenter un article paru dans Courrier international, qui est autrement plus dérangeant dans sa description indirect du "modèle français :
Dossier / Israël : La culture de la peur
Ne pas suivre le modèle français
Si Israël devient un Etat de citoyens, la majorité juive imposera sa langue et sa culture à la minorité arabe, explique l’historien Gad Taub.
http://www.agencebretagnepresse.com/fetch.php?id=9046
Nonfiction, encore un effort !
spontini
je regrette que votre article traite ce sujet complexe de manière parfois superficielle ("c'est évident" n'est pas une démonstration ni même une illustration). Je ne vois pas bien le rôle du ministère de la culture dans le maintien d'une littérature "nationale" (??) et je ne vois pas non plus en quoi la vie culturelle en france ne laisse pas de place à la diversité : cinéma, littérature, théâtre sont, me semble-t-il plus que représentatifs des minorités de tout type. Limiter la diversité culturelle aux aspects de langue est vraiment discutable. Le film de Kechiche est excellent en français...
guyfr92
Musicien, j'avoue que je pense un peu que la culture française si elle n'est pas morte, a quand même une drôle d'odeur. beaucoup de nombrilisme, beaucoup rattachée au passé, et dans la branche qui est la mienne, j'avoue que la chanson , ce n'est pas terrible. Vincent D, la nouvelle Piaf? non, soyons sérieux. la médiocrité est devenue la norme et il suffit d'écouter les radios pour l'entendre. soyons honnêtes et regardons vraiment ce qui se passe actuellement. beaucoup de copies conformes, peu d'originalités. notre culture, celle qui a rayonné, est dans le passé.
Voilà mon opinion. je ne parle pas des écrivains. pourquoi faut il que certains ne savent que se plaindre du déclin de la langue française. c'est souvent la seule excuse mise en avant à ce déclin, surtout pas toucher au niveau des écrivains. et pourtant, il y a de quoi dire.
Amusez vous bien.
Guy.