Arts visuels

Malaise dans les musées

Couverture ouvrage

Jean Clair
Flammarion , 140 pages

Le désenchantement de Jean Clair
[mardi 06 novembre 2007]


L'ancien directeur du musée Picasso livre un petit pamphlet. Malaise dans les musées ? Ce livre aurait pu s’intituler : Le désenchantement de Jean Clair.

C’est avec gourmandise que l’on ouvre un livre de Jean Clair. L’élégance de l’écriture, l’érudition, la cascade habilement ordonnée des anecdotes personnelles, le ton de la confession, l’aveu que l’on est un être de chair et de passion – la passion de l’art, entendons-nous -, exercent d’emblée leur pouvoir de séduction. On retrouve l’art de la mise en scène, celui des correspondances audacieuses qui ont fait la réussite des grandes expositions dont Jean Clair a été le commissaire, "L’âme au corps", "Mélancolie. Génie et folie en Occident," et bien d’autres encore. La verve est intacte, comme lorsqu’il osa, alors directeur du musée Picasso  , s’élever contre la location de la marque par un constructeur automobile, au risque de déclencher l’ire des ayants droit de l’artiste.

De mélancolie il est sans doute question lorsque Jean Clair évoque sa première rencontre, sur les bancs de l’école, avec les couleurs de Matisse, ou qu’il avoue que c’est l’art qui l’a consolé de ce que Cioran appelait avec tant de justesse "l’inconvénient d’être né".

Jean Clair n’aime pas les bruits de l’art actuel, les "performances", il n’aime guère les foules qui se pressent au musée, ces gens qui débarquent en autobus climatisé, "nonchalants, et finalement indifférents, bruyants, vulgaires, avachis, pour croire admirer ces trésors". Jean Clair n’aime pas le musée des arts premiers, qu’il perçoit comme une sorte d’escroquerie intellectuelle. Il regrette la pyramide du Louvre, qui ouvrit la voie au musée spectacle. Il ne goûte guère la promiscuité, les masses, les énarques. Cette kyrielle des ennemis de l’art qui hante les musées sans rien n’y entendre.

C’est un peu le livre du mépris, celui que partagerait une élite désargentée, mal aimée, trop peu écoutée, à la vue de ces masses incultes, "ces néophytes, ces ravis, ces béats" qui se précipitent au musée, écoutent benoitement les explications qu’on leur donne, et croient aimer ce qu’ils ne savent pas même regarder. L’auteur s’attaque avant tout à la dérive qui atteint les musées depuis que, objets de trop d’honneurs, leur multiplication et leur rénovation en ont fait des lieux de culte pour personnes incultes.


"Culturel" au lieu de "culture"

On entend, on comprend le désenchantement. La nostalgie du monde d’hier, celui où les musées certes poussiéreux accueillaient dans le silence les vrais amateurs, ceux qui se passent des gestes architecturaux spectaculaires et des mises en scène voyantes pour goûter au bonheur d’aimer les œuvres pour ce qu’elles sont. Jean Clair l’affirme avec force : il n’est pas de communication directe avec l’œuvre qui puisse totalement faire l’économie de l’éducation (devrais-je user du terme "économie", manifestement honni par l’auteur ?). Jean Clair fustige la croyance en la grâce qui se passe du savoir ; sur ce point, il faut le suivre, même si le chemin qui conduit à ce constat emprunte des voies que je n’approuve pas. La négligence en la matière, à laquelle tous nos ministres de la culture auront promis de porter remède, la main sur le cœur, se reproduit chaque année sous l’œil bienveillant des commissions chargées des programmes et de tous ceux qui n’y veulent rien changer.

Jean Clair nous mène dans les musées d’art contemporain. L’aveuglement et la fascination profitent à ces institutions. "L’artiste" apparaît plus que jamais, apprend-ton, comme un être inspiré, à l’égal d’un Dieu. Les esprits les plus fins, lorsqu’ils sont chagrins, manient donc le cliché. Passons sur ce point. L’artiste se vit tel un être à part dans une société "anomique et égalitaire". Admirable adresse de Jean Clair, qui suggère sans vraiment l’écrire que l’anomie se nourrit de l’égalitarisme. Un égalitarisme détesté. La démocratie culturelle est une menace, terrible porte ouverte à la destruction des œuvres par les masses.

L’usage du terme "culturel", en se substituant au terme "culture", est d’ailleurs un des symptômes du déclin. Jean Clair nous plonge ici dans les horreurs du "culturel" : sont tour à tour dénoncés les ingénieurs culturels et ceux, pire encore, des affaires culturelles, deux termes dont je conviens qu’il faudrait peut-être les oublier, puis les fonctionnaires culturels (pardon, mais le conservateur en est un !) et enfin les industries culturelles (sans lesquelles ce livre n’aurait pas vu le jour).

Que de contradictions ! Parfois avouées, d’ailleurs. Jean Clair cite volontiers Quatremère de Quincy, qui plaidait pour que les œuvres soient conservées dans le lieu pour lequel elles avaient été créées, mais il se refuse à toute forme de restitution des frises du Parthénon, arguant notamment du risque de destruction qu’elles auraient eu à affronter in situ. Voilà Jean Clair, critique de la massification de la fréquentation,  soudain inquiet pour les 8 à 9 millions de visiteurs du Louvre qui pourraient ne pas trouver les chefs d’œuvre qu’ils attendent. Voilà soudain qu’on se choque de l’entrée de l’argent au musée. Mais le musée n’est-il pas acheteur, créateur de valeur, âpre négociateur d’échanges parfois souterrains (un don contre une autorisation de sortie), déjà habitué à la circulation d’expositions payantes, rompu à l’art de proposer quelque mécénat en l’échange d’un prêt ? Le marché de l’art est bien un marché, et il est léger de faire la fine bouche devant les sommes astronomiques proposées par Abou Dhabi, à l’heure où la globalisation et le développement de la Chine, de l’Inde, comme la capacité d’intervention des oligarques russes font monter les enchères bien plus que de raison. Le malaise est en effet à son paroxysme avec l’affaire du Louvre d’Abou Dhabi. De quoi s’agit-il ? Pour tous ceux qui auraient échappé à l’histoire, on pourra la résumer ainsi. L’émirat projette de construire un musée qui porterait la marque "Louvre" et qui exposerait des œuvres venues des grands musées de France dans le cadre d’un programme d’aménagement de l’île de Saadiyat. Quatre musées devraient cohabiter, dont un énième Guggenheim ; l’émirat a de même obtenu d’ouvrir une antenne de la Sorbonne, dont Jean Clair ne dit mot. Il est vrai qu’après quelques protestations, peu de monde trouve à y redire, et la Sorbonne, fut-elle affublée de quelque filiale, demeure celle que l’on sait. Jean Clair évoque les hésitations éventuelles du donateur devant le risque de déplacement de ses œuvres vers des lieux "exotiques", pour des prêts de longue durée, et à seule fin de divertir le touriste en goguette. Passons là encore sur le mépris dont est entouré le projet d’Abou Dhabi (à croire que l’inculture est le lot naturel de ces régions du monde), et notons simplement que tout donateur est en droit de négocier les conditions de sa donation, et que s’il partage les préventions de Jean Clair, il peut spécifier son refus dès l’accord avec le musée. 

J’ajouterai que je fus particulièrement choquée par l’analogie entre la Shoah et la cession de la marque Louvre. Je cite : "céder, monnaie sonnante, un nom noble et singulier pour en faire une marque à des fins marchandes, c’est, toutes proportions gardées, appliquer à l’économie globalisée la logique des camps, lorsque le détenu, n’étant plus un homme, car seul un homme est digne de porter un nom, n’était plus désigné, dit Primo Levi, que par Null Achtzehn - être sans nom." On entend l’emportement. On ne voit pas en quoi les proportions sont gardées. Un peu de décence eut ici été nécessaire.


La tentation mercantile

En revanche, notons que Jean Clair pose la question très fondée des difficultés que ne manqueront pas de rencontrer les conservateurs amenés à conseiller le futur musée, alors qu’ils sont eux-mêmes acheteurs sur le marché pour les musées français. De même, le choix des tableaux prêtés, compte tenu des interdits religieux, fait question.

La même crainte de la "tentation mercantile" anime Jean Clair lorsqu’il s’attaque à la menace proférée par l’actuel gouvernement de mettre un terme au principe de l’inaliénabilité des collections publiques. Comme toujours en la matière, il s’appuie notamment sur le cas des œuvres des peintres pompiers, autrefois si mal aimés qu’on aurait pu les vendre, alors qu’aujourd’hui elles trônent au musée d’Orsay. Un exemple si souvent avancé qu’il finit par donner le sentiment qu’hormis ce cas et quelques autres bien plus rares, les adversaires de l’aliénabilité disposent de peu d’arguments. Jean Clair se risque même à avancer que les musées américains respectent le principe de l’inaliénabilité : certes, nous dit-il,  il leur arrive de vendre des œuvres, mais c’est pour en acheter d’autres. Etonnant argumentaire : le fait que les plus grands musées américains n’hésitent pas, avec tous les garde-fous nécessaires, à vendre certaines œuvres en affectant la totalité du produit de la vente à d’autres acquisitions montre bien qu’il est possible de lever le principe de l’inaliénabilité, moyennant des règles strictes, afin notamment de rompre avec le caractère figé des collections et d’organiser le mouvement par l’enrichissement aussi bien que par le tri du temps.

D’autres combats animent Jean Clair ; parmi ceux-là le tournage du film inspiré d’un "roman de gare" (le Da Vinci Code) dans le saint des saints. Je veux dire au Louvre. Que de rage pour une broutille ! On a déjà tourné au Louvre, comme on l’a fait à l’Opéra, et malgré la médiocrité du film, on aura levé quelques recettes jamais négligeables, et le film entrera comme tant d’autres dans l’oubli de l’histoire ! La belle affaire.

Malaise dans les musées ? Ce livre aurait pu s’intituler : Le désenchantement de Jean Clair.

* À lire aussi sur BibliObs, un extrait du livre de Jean Clair (ici)
* À lire également : la critique du livre de Jean Clair, Autoportrait au visage absent. Écrits sur l'art 1981 - 2007 (Gallimard), par Marion Naugrette.

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1 commentaire

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morgane lecuyer

26/04/11 20:32
Très bon article, à lire depuis du même auteur et dans un même ordre d'idées l'hiver de la culture paru en mars 2011 ! Ainsi que tous ses précédents, journal atrabilaire, considération sur l'état des beaux arts : critique de la modernité ...
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yann

14/03/08 13:53
Cet article comporte des inexactitudes
- Jean Clair s´est exprimé sur le projet de Sorbonne à Abu dabhi, auquel il est favorable;
- Il n´y a aucune condescendance, aucun mépris de Jean Clair vis-à-vis des pays qui accueilleront ces oeuvres (prétendre le contraire montre à quel point ses propos sont mal interprétés);
- Enfin, le lien indiqué en fin d´article ne dirige absolument pas sur un extrait du livre de Jean Clair, mais sur une nouvelle critique...
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Belibeli

08/03/08 15:42
Je ne trouve pas que ce soit un très bon article. Il me semble qu'il vaudrait mieux parler plus précisemment du contenu plutôt que de la forme, et essayer par exemple de comprendre l'apparente contradiction entre le fait d'être l'organisateur d'exposition au succès phénoménale comme "la mélancolie" et le fait d'être le raleur apparent qu'on nous décrit. Il me semble que la forme de l'expostion la "mélancolie" décrit bien le projet de Jean Clair: essayer de faire comprendre l'art dans sa dimension historique et iconologique. Mieux vaudrait développer des critiques à ce sujet plutôt que de participer à des polémiques sans intérêt pour magazines de gare.
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somni

22/01/08 19:06
Excellente critique. le problème est sans doute que Jean Clair n'exprime pas un point de vue isolé, mais ose exprimer haut et fort un sentiment sous-jacent chez les directeurs de musées, conservateurs...

Je signale aussi cette autre critique, d'une très grande qualité, parue récemment dans la vie des idées :
http://www.laviedesidees.fr/Malaise-dans-les-musees.html
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annemarie

09/11/07 19:33
La justification des textes sur nonfiction est vraiment un plus. Et l'article est de qualité. Bonne continuation.

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