Nous reproduisons ici, avec l'aimable autorisation du
Monde, l'article de John Brenkman, paru dans les pages "Débats" du quotidien daté du 30-31 décembre 2007, à propos du débat sur la "mort de la culture française", traduit par Gilles Berton.
ll y a quelques jours, alors que je revenais en France pour la première fois depuis quatre mois, je fus accueilli par une "Lettre à nos amis américains" (
Le Monde du 20 décembre). Olivier Poivre d'Arvor y plaidait pour que nous autres, Américains, cessions de proclamer la mort de la culture française.
Mes amis français (en français dans le texte) ! Je dois vous dire que les Américains n'annoncent pas la fin de la culture française. Ils n'ont même pas lu l'article incriminé, puisque le magazine
Time ne l'a fait paraître que dans son édition européenne. Vous croyez sans doute que la célérité et l'ubiquité du Web l'ont propagé d'un bout à l'autre des Etats-Unis ? Eh bien, non. Quatre semaines après sa parution, pas une seule publication en langue anglaise en dehors de la Grande-Bretagne, et pas un seul blog américain significatif n'a mentionné l'article, pas plus que la levée de boucliers qu'il a suscitée en France.
Il semble surtout que l'apparition à la "une" de
Time de la photo de Marcel Marceau accompagnée du titre "La mort de la culture française" ait eu, en France, le même résultat que l'adaptation radiophonique de
La Guerre des mondes d'H.G. Wells par Orson Welles, en 1938, au cours de laquelle le ton réaliste et convaincant du commentateur annonça à l'Amérique l'invasion martienne. Aujourd'hui, ce sont les Français qui sont persuadés d'une attaque américaine contre la culture française.
Or, la controverse de ces dernières semaines, totalement artificielle, a été impulsée par trois personnes : l'astucieux journaliste qui a signé l'article, le rédacteur en chef avisé qui l'a annoncé en couverture, et enfin le maquettiste qui a eu l'idée de génie d'associer l'image du très regretté Marcel Marceau au signifiant (si je puis me permettre de puiser une nouvelle fois dans la pensée française contemporaine) totalement vide de "culture française".
Autrement dit, la couverture de
Time comme son article n'étaient qu'une supercherie dont le public, égaré à son tour par les médias français, a été la victime. " Un gogo naît tous les matins", avait coutume de dire Phileas Taylor Barnum, grand homme de spectacle devant l'Eternel... Dans l'épisode qui nous occupe, le gogo, pardonnez-moi, ce fut la France. Vous tous, mes amis français, avez avalé l'hameçon, le bouchon et la ligne.
Est-ce à dire que l'article de Donald Morrison est totalement exempt de mérite ? Pas exactement. Il aborde des questions qui valent la peine d'être débattues, comme les différences entre les politiques culturelles française et américaine. Mais il omet d'évaluer les avantages respectifs d'un art patronné par l'Etat ou financé par des intérêts privés. Et si l'article déplore le faible nombre de romans français traduits chaque année en anglais, il oublie de préciser qu'il y a aux Etats-Unis plus de livres traduits du français que de toute autre langue. En d'autres termes, une faiblesse notable de l'édition américaine est érigée en problème inhérent à la littérature française.
Bien sûr, de nombreux critiques et lecteurs, moi compris, attendent une nouvelle vague de romans français qui ne soient pas de l'autofiction. Mais ne vous méprenez pas sur le sens de cette remarque. Pour ne citer qu'un seul exemple montrant ce qui est réellement en jeu : je considère Michel Tournier comme l'un des romanciers les plus importants et les plus novateurs de la fin du XXe siècle. Et pourtant, après la traduction américaine de son magistral
Roi des Aulnes, en 1972, il a tout bonnement disparu du paysage littéraire américain ; seules quelques-unes de ses oeuvres tardives furent ensuite traduites en anglais grâce à de petites éditions universitaires incapables de faire connaître Tournier à un large public.
Voyez également comment
Time annonce la mort de la philosophie française depuis Sartre. Laissons de côté le fait qu'aucun philosophe américain n'a eu jusqu'à présent un impact comparable à celui de Sartre, aussi bien aux Etats-Unis qu'ailleurs. Mais l'article ne cite ni Levinas, ni Deleuze, ni Derrida, dont l'influence continue pourtant de se faire sentir dans la pensée, l'écriture et l'art américains. Plus récemment, Julia Kristeva a été lue et commentée avec beaucoup d'attention, notamment au sein des milieux universitaires américains, et Alain Badiou, avec le travail duquel je suis en profond désaccord, a bénéficié de plusieurs traductions et d'une audience croissante. Bernard-Henri Lévy est le philosophe français qui, en brisant la barrière qui sépare l'universitaire du lecteur
lambda, est devenu une voix morale et politique aux Etats-Unis mêmes.
Qui a tué Daniel Pearl ? et son best-seller
American Vertigo ont fait de lui la quintessence de l'intellectuel public.
Il n'est donc pas surprenant que l'analyse la plus pénétrante de l'article de
Time soit venue de BHL. Dans un texte publié par le
Guardian, se gardant bien de mordre à l'hameçon et de défendre vaillamment le signifiant de "culture française", il suggère au contraire de manière fort pertinente que l'article du magazine traduit en réalité l'émergence d'une angoisse américaine. Nos conservateurs xénophobes redoutent un afflux de Mexicains hispanophones avec pour corollaire un repli de la langue et de la culture nord-américaine ; ils craignent l'émergence économique et géopolitique de la Chine, qui va bouleverser notre vision de l'avenir. Aujourd'hui, c'est la Corée du Sud, et non Hollywood, qui domine le cinéma asiatique, et la guerre en Irak a sapé notre foi dans la propagation de la démocratie. "La France en tant que métaphore de l'Amérique elle-même, écrit Bernard-Henri Lévy. L'hostilité antifrançaise comme expression transposée d'une panique qui n'ose pas dire son nom. Classique."
L'article de
Time a, pour reprendre les termes d'un autre penseur français, dissimulé sa signification au grand jour, comme
La Lettre volée d'Edgar Allan Poe. Le journaliste s'est bien facilement imprégné de cette vision décliniste professée par une poignée d'auteurs français pour en faire un point de vue américain général à l'égard de la culture française.
Mais toute cette controverse ne sera probablement qu'une tempête dans un verre d'eau. Et, pour en revenir à l'année 1938, il est important de se remémorer cette remarque faite à l'époque par la journaliste américaine Dorothy Thompson : "Il y a un mois, Hitler a réussi à faire peur à toute l'Europe, mais lui du moins avait une armée et une aviation capables d'appuyer ses braillements hystériques. Orson Welles, lui, a réussi à démoraliser des milliers d'Américains sans rien d'autre que des mots."
Traduit de l'anglais par Gilles BertonJohn Brenkman, directeur de l'US-Europe Seminar au Baruch College (University of New York)
A lire également :
- notre
brève à propos de l'article du
Time sur la "mort de la culture française"
1 commentaire
Claude Bourrinet
ANATOMIE DE LA DECADENCE
L’octroi récent du prix Nobel de littérature à un écrivain français, Jean-Marie Le Clézio, paraît contredire avec éclat les propos tenus dans l’édition européenne de Time Magazine du journaliste Donald Morisson, critiques développées dans un essai bifrons, en duo avec Antoine Compagnon , qui constatent le déclin culturel français en le regrettant.
Les choix du jury suédois ont été, certes, maintes fois mis en cause, parfois pour de mauvaises raisons, quand on y répondait avec fracas (histoire d’agiter un peu plus le bocal) selon la même logique politique. Ainsi du refus de ce prix par Sartre. Mais qu’on l’ait repoussé à cause de sa vacuité assourdissante, comme Julien Gracq le fit du prix Goncourt, cela ne s’est jamais vu. Mais ne jetons pas la pierre : il serait absurde pour un écrivain de snober une certaine forme de notoriété mondiale, une édition accrue de ses œuvres et la somme substantielle de 1, 02 millions d’euros. L’artiste, dût-on décevoir les romantiques, ne vit pas que d’étoiles.
Un écrivain pour classes terminales
La consécration de Le Clézio, du reste, aux yeux du jury nordique, s’appuie sur des arguments irréfutables, le romancier franco-mauricien traduisant dans son œuvre les grandes tendances de l’époque. D’ascendance bretonne, ses ancêtres ayant fait souche aux îles Maurice, fils d’un Britannique, il se présente comme nomade ouvert au monde et à l’ « ailleurs ». Son déracinement (il vit à Albuquerque, à la frontière entre le Mexique et les USA) signifie peut-être cette « rupture » qu’invoque le jury du Prix Nobel, dont on se demande par ailleurs de quelle tradition littéraire elle le serait. Quoi qu’il en soit, il faudrait évoquer plutôt, pour un écrivain comme Le Clézio, la littérature francophone que la littérature française.
Il est vrai que nous sommes là dans cette zone où les frontières se brouillent et les identités deviennent protéiques. Un Emile Cioran, par exemple, l’un des plus grands prosateurs de la langue française du XXe siècle, ne considérait-il pas que la véritable patrie était la langue dont on usait ? Et Saint John Perse, Marguerite Yourcenar, dont personne ne niera la valeur et ce que ces deux grands écrivains ont apporté à la pensée française, n’ont-ils pas choisi de vivre une partie de leur vie aux Etats-Unis d’Amérique, délaissant les torpeurs des serres parisiennes, l’exiguïté d’un Europe cloisonnée, pour le grand souffle d’une terre continentale ?
Bien évidemment, sauf pour les journalistes et les critiques industriels, le véritable prix est celui qu’accorde la postérité. Tous les comités Théodule n’y peuvent rien, avec leurs sordides tractations, les campagnes d’intimidation, les pages venimeuses du Monde des livres. On accordera à Le Clézio la décence finalement assez salubre de préférer le désert à ce panier de crabes, même s’il est lui-même membre du jury du prix Renaudot. Il lui sera cependant difficile, malgré ses quarante ou cinquante livres, de rivaliser avec Balzac, et il serait périlleux de prétendre que son style dût rester graver à jamais dans l’âme et la langue de la nation, comme le sont ceux de Rabelais, de Montaigne, de Corneille, de Pascal, de Stendhal, d’Hugo, de Céline et de tant d’autres…, idéal que tout vrai écrivain a pour obligation d’ambitionner, comme une sainte et ardue vocation.
Or, Le Clézio peut se consoler en détrônant le Camus des classes terminales de lycée, après avoir été la coqueluche, avec Prévert, des professeurs de collège. N’a-t-il pas excellé dans le truisme plat, usant de cette langue de bois des rédactions de journaux, en déclarant qu’il faut lire les romans car « s’il y a un message à passer, c’est qu’il faut se poser des questions » ? Avec Le Clézio, on va « bouger les choses » ! Il pousse même la générosité jusqu’à proposer le prochain sujet de dissertation de l’épreuve anticipée de français du baccalauréat : Lire, « c’est un très bon moyen d’interroger le monde actuel sans avoir des réponses qui soient très schématiques. » Comme on le voit, nous atteignons ici un sommet de la pensée ...
Le diktat du fait
Néanmoins, rendons grâce au jury du prix Nobel d’avoir évité au Ministère de la Culture et à celui des Affaires étrangères une désespérance qui menaçait de les ronger depuis la parution des critiques sévères de Donald Morrison. Les sommes dépensées pour promouvoir la culture française hors des frontières, et celles prodiguées pour la protéger à l’intérieur, sont trop importantes pour se voir reprocher de dilapider vainement les deniers publics.
C’est là d’ailleurs un coin avec lequel Morrison s’avise de fendre l’orgueil français. On trouve souvent, chez les « francophiles » d’outre-atlantique, cette douce manie de s’en prendre à ce que l’on prétend, parfois sincèrement, adorer. Certaines pages d’Henri Miller ne sont pas avares de cet amour-dépit, qui verse en paroles amères. Cela ne va pas sans perfidie.
Cependant le monde étant depuis fort longtemps ce qu’il est, à en croire l’Ecclésiaste, on ne saurait définir la décadence que comme une manière de voir qui, elle, est sujette à changements. Or, ce qui définit le mieux le concept – trop relatif – de décadence, est la survalorisation du réel, lequel se doit de sanctionner toute expression artistique. Cela doit être comme cela car la réalité l’impose. Le diktat du fait l’emporte sur la nécessité de dire.
Il est bien évident que la réalité de notre monde, et nous ne le limitons pas à l’hexagone, est le marché. Le succès auprès du public le plus large, l’importance des contrats, celle des ventes, deviennent le parangon à partir duquel s’évalue l’œuvre d’art. Toute l’argumentation de Donald Morrison s’articule sur ce seul critère (« La France est aujourd’hui une puissance vacillante sur le marché mondial de la culture » ), au point que la cataracte de chiffres qu’il nous livre tend à produire chez le lecteur rétif à la rhétorique commerciale une irrésistible envie de vomir .
Non qu’il ne parvienne parfois à toucher la cible, malgré tout, non sans répéter des vérités maintes fois proférées. Sa critique du Nouveau roman et du structuralisme déconstructiviste (popularisé aux USA sous le terme de french Theory), ainsi que de la dimension expérimentale de la littérature dans les cercles initiés parisiens, leur nombrilisme, leur vacuité, n’est pas nouvelle (comme en atteste Julien Gracq, par exemple dans sa critique d’Alain Robbe-Grillet). La décadence, d’ailleurs, selon Spengler, propre à ce qu’il appelle la Civilisation, se caractérise par une hypertrophie de la technicité, de la science au détriment des contenus et des valeurs, ainsi que par le règne délétère de l’argent.
Bien évidemment, quand l’avis du grand public, transmué par ailleurs en clientèle, devient le critère premier d’évaluation des œuvres, il n’est guère étonnant, le peuple étant ce qu’il est, que les paramètres les plus abordables, l’action, l’intrigue par exemple, soient privilégiés, ce qui place la production américaine, romanesque ou cinématographique, dans une situation enviable, surtout si l’on y ajoute la puissance financière et le matraquage publicitaire (ce dernier n’étant pas abordé par Morrison).
Ce que reproche le journaliste américain à beaucoup d’œuvres françaises, c’est leur nature ésotérique, hermétique, « distante du monde réel ». Bien qu’il ait en partie raison, on sait combien ces notions sont relatives et à double entente, et sont susceptibles d’un emploi démagogique. Car une œuvre difficile, comme la Chartreuse de Parme ou tel roman de Proust, ne court-elle pas le risque de paraître, aux yeux du béotien, « hermétique » et « ésotérique » ?
Décadence française
Il est facile, pour un pays comme la France, d’opposer, dans tous les domaines, les gloires passées aux déficiences du présent. C’est en gros la technique d’exposition de Morrison, qui balance, pour chaque secteur culturel, d’une liste célébrissime à une portée de chiens crevés. Et à chaque fois, le diagnostic est le même : la France, par un repli préjudiciable sur une vaine gloriole désormais surannée, s’interdit de renouer avec le succès qui, pourtant, serait envisageable grâce à un alignement sur les réalités du monde, et, singulièrement, sur les valeurs de la société anglo-saxonne (qui dominent et écrasent toute concurrence).
L’argument suprême pour discréditer toute production culturelle française est de la mettre face aux chiffres. « Combien de divisions ? » répliquait Staline à ceux qui invoquaient le vatican. « Combien de dollars (ou d’euros) ? » s’interroge le journaliste américain. Morrison se demande aussi ce qu’il en est des « sondages, [des] classements par la notoriété, [du] nombre d’entrées, [des] chiffres de vente, etc. » Le goût du grand public conditionne donc la valeur des œuvres. La mesure marchande est celle qui décide de l’audience internationale. Et bien sûr, nous sommes très mal placés.
Tous les secteurs sont passés au tamis de l’économie concurrentielle : le cinéma, la haute couture, l’art contemporain (dont on sait combien il est lié, au monde de la spéculation et à un arraisonnement nihiliste des cercles dominants anglo-saxons . Il serait d’ailleurs amusant et hautement significatif de compter le nombre de récurrences du nom et de l’adjectif anglais dans l’essai). Et ad libidum.
La France, en matière culturelle, n’est donc pas très rentable. Voilà le signe indubitable de la décadence !
Soulignons au passage que les exemples qu’il donne de créateurs français portent parfois à sourire. Ainsi invoque-t-il, parmi certains auteurs talentueux, Johnny Hallyday, Line Renaud, Daft Punk, Mazarine Pingeot, Carla Bruni, Marc Lévy, Bernard-Henri Lévy etc. Il se réfère aussi aux déclarations d’Olivier-Poivre d’Arvor, de Nicolas Sarkosy. Bref, il s’en tient, en bon journaliste, à l’écume des choses.
Or, pour tout bilan, il faut savoir ce que l’on évalue, et selon quels critères. Bien entendu, Morrison repose ces derniers sur la conception relativiste qui s’est imposée aux Etats-Unis, et qui tend à être la règle commune, selon laquelle il n’existe ni haut, ni bas, ni bon, ni mauvais, ni de préférable, ni de méprisable. Tout se vaudrait.
Certes, il est malséant de se livrer à des attaques ad hominem. Mais que dire de cette énormité : « Hélas, la France a produit beaucoup trop de Soulier de satin et pas assez de Fugueuses » ? (Pour les lecteurs qui l’ignorent, la pièce Fugueuses est interprétée par Line Renaud et Muriel Robin et fut retransmise du Théâtre des variétés à la télévision, qui a rassemblé, en 2007, 8 millions de téléspectateurs. Evidemment, la pièce « longue et difficile » de Claudel ne fait pas le poids !
Une décadence peut en cacher une autre
Faute donc d’avoir une vision claire et approfondie du concept de décadence (et de son double, le nihilisme, c’est-à-dire l’anéantissement des valeurs), Morrison, qui semble le réduire à une simple question de puissance, surtout économique, passe à côté du véritable problème, et de son éventuelle solution. L’ironie veut, en outre, qu’il cite des phénomène sociaux et commerciaux, comme le nombre d’entrée dans les musées, les salles de cinéma, celui des disques vendus etc., quand ils représentent justement ce qu’est, dans sa réalité la plus crue, la décadence elle-même, c’est-à-dire la quantification du savoir et du goût, la transformation d’une activité exigeante de l’esprit humain en divertissement populaire, le travestissement de la cultura animi, la culture de l’âme cicéronienne, en paramètres socio-culturels susceptibles d’identifier les habitus et la nature de l’otium contemporain. Que valent les chiffres en regard d’un chef d’œuvre ? Comme dit Hannah Arendt : « La culture se trouve menacée quand tous les objets et choses du monde, produits par le présent ou par le passé, sont traités comme de pures fonctions du processus vital de la société, comme s’ils étaient là pour satisfaire quelque besoin. »
Mais que propose Morrison pour sortir de la décadence ?
Il voudrait que les artistes français reviennent au « réel ». Mais lequel ? Ne sait-il pas qu’il y a plusieurs réels, et que la société marchande, le monde du Dernier homme n’est pas le seul concevable ?
Il désirerait aussi qu’on retrouve la simplicité, les grands sentiments vrais et simples. Il donne pour exemple La Môme, qui a connu un succès relatif à l’étranger, de même que Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, Les Choristes, Un long dimanche de fiançailles, Indigène, qui, comme chacun le sait, sont des chefs-d’œuvre. Bref, il faut faire pleurer Margot et édifier les gueux.
Il insiste pour qu’on parle anglais, que l’on produise en anglais, comme Luc Besson ou tel groupe de techno. Evidemment, ce serait plus aisé d’investir le marché globish, surtout ceux des USA et des Grande Bretagne qui, comme on ne l’ignore pas, poussent la tolérance jusqu’à refuser les films étrangers, même sous-titrés. Il souligne que les œuvres françaises, telles que Les Misérables, connaissent le succès outre-atlantique dans une adaptation en comédie musicale. Voilà une riche idée !
Il condamne le protectionnisme français en matière culturelle. En Amérique, c’est impensable… Tout le monde sait que les Américains ne sont pas chauvins.
Il souhaite que les créateurs français se réconcilient avec l’argent, le commerce et le marché. Pour certains, c’est déjà fait…
Avec l’économiste libéral Jacques Marseille, il conspue la protection sociale française, qui alourdit les charges de la création. Les comédiens n’ont plus qu’à faire la plonge quand ils ne jouent pas.
Il voudrait que l’enseignement culturel soit présent en grande quantité dans les lycées et les universités. Les futurs Flaubert et Paul Valéry naîtront probablement de cette soupe de culture, sait-on jamais ?
Il exige, avec Fumaroli, moins d’Etat culturel. Soit. Mais le marché vaut-il mieux ? Est-ce d’ailleurs la question centrale ? Il a raison cependant en partie, de même quand il s’en prend aux clientélismes et à la distribution de faveurs, qui entretiennent le parasitisme et la médiocrité. Mais ces dernières ont d’autres raisons d’exister ! La sanction de l’argent et du succès médiatique est-elle plus pertinente ?
Il désire donc, et c’est logique, libéralisme oblige, que les artistes s’ouvrent au monde de l’entreprise, et travaillent avec des partenaires privés.
Enfin, last but not least, il prône la société multi-ethnique, où toutes les cultures du monde se mêleraient, à l’image de l’Amérique. Car, dit-il en évoquant la mode, « [elle] préfigure le destin de la culture en général, c’est-à-dire sa transformation en un grand marché international où la nationalité perd son sens au profit du seul critère de créativité » . A la place de « créativité », il faudrait plutôt parler de rentabilité ! Car, que fait le marché, s’il existe seul, sinon d’araser toute possibilité de créativité ? En lui-même, il est tout aussi dangereux que l’Etat totalitaire ! Peut-être davantage, car plus sournois.
Contre la décadence
C’est l’ensemble de la décadence, qu’il faut interroger. La France n’est un cas particulier qu’en raison de sa gloire passée. Mais aucun pays doté d’une tradition millénaire, orné des plus beaux fleurons de l’art universel, n’échappe au désastre. Seules les nations (ainsi que leurs satellites) dont l’Histoire est jeune, dont la culture est brutale, égalitariste, destructrice, tirent leur épingle du jeu. Que peut la musique populaire française contre la pauvreté puissante du rock ? Que peut l’art moderne contre le nihilisme mortifère de l’art contemporain ? Que peut le cinéma sophistiqué contre la série télévisuelle et le film d’action hollywoodien ? Que peut la gastronomie face au déferlement de la restauration rapide ? Dans les sociétés démocratiques, comme l’a très bien vu Tocqueville, c’est le quantitatif, le consensus, le conservatisme paresseux des masses qui l’emportent sur le qualitatif, le goût rare, la singularité, l’effort et l’acte véritablement créatif (qui outrepasse le simple problème des formes et des couleurs).
La pensée française, chez les meilleurs, a toujours été l’expression du refus de l’argent, du commerce, de la technique, de la réalité telle qu’elle était, des besoins, de la bêtise (même si par ailleurs, l’homme pouvait se ruiner dans des entreprises financières douteuses – mais nous n’évoquons ici que le créateur). Pour ne parler que du roman, de Chrétien de Troyes au Breton de Nadja, en passant par Honoré d’Urfé, Stendhal et Flaubert, sans oublier Balzac, Huysmans, et même Zola, se trouve toujours ce refus un peu fou, sinon visionnaire, du monde prosaïque, une folie qui ne cherche pas à plaire, qui se moque des connivences avec le public, même si, par miracle, le peuple se retrouve à la même hauteur de ces génies, comme cela arrive parfois dans l’Histoire. C’est une folie qui projette, dans l’imaginaire collectif et individuel, des mythes féconds et profonds. Pour paraphraser Saint Paul, leur folie n’est pas celle du monde. Leur territoire, leur vraie patrie, comme l’était celle des Celtes, qui sacrifiaient leur sécurité à des flambées épiques immesurées, est celui du rêve et de la poésie. Ils se sont toujours présentés comme ce qu’Antoine Compagnon nomme Les antimodernes . La littérature, en France, malgré des justifications qu’il faut prendre pour ce qu’elles sont, à savoir des proclamations, fut fondamentalement aristocratique , ce qui explique en partie la fascination qu’elle exerça sur les esprits, ainsi que la haute considération dont elle jouit longtemps (avant que les sans-culottes de l’Olivetti ne s’avisent qu’il fallait guillotiner aussi ces ci-devant de la plume). Ils ne doivent pourtant de compte qu’à eux-mêmes, et c’est en cette quête intérieure, dans ce qu’ils ont de meilleur, au-delà du Bien et du Mal, dans le travail et le souci de leur art, qu’ils nous rencontrent dans ce que nous, nous avons de plus précieux, qui échappe aux réquisits niveleurs et vulgaires des satisfactions immédiates et des enrégimentements grégaires de la mode et de la politique.
Finalement, par rapport à la décadence de la culture à l’échelle mondiale, l’œuvre de Le Clézio ne paraît pas si désespérément superficielle. Il se peut qu’il ne soit pas l’un de ses écrivains dont on ne retiendra pas le nom dans cent ans ; néanmoins, il a le mérite, si peu courant, d’affronter des thèmes universels et tragiques, comme la solitude, l’errance, la fatalité de la condition humaine. Ne serait-ce que pour cette raison, on lui en sera quand même reconnaissant.
Claude Bourrinet