Rédacteur

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Sur la mort du critique culturel
[mercredi 10 novembre 2010 - 09:00]
Page  1  2  3 

* Nonfiction.fr publie aujourd'hui un dossier sur les nouveaux critiques et prescripteurs de livres. Outre le point de vue de la rédaction ci-dessous, ce dossier comprend :

- Les résultats du sondage soumis aux lecteurs de nonfiction.fr à propos des médias les incitant à acheter des livres.

- Les conclusions de l'enquête de terrain menée auprès des libraires par nonfiction.fr sur l'influence des médias dans la vente de livres.

- Une explication des deux enquêtes que nous avons menées et de leurs limites.

- Un tour d'horizon des émissions littéraires de la rentrée.

- Un entretien avec Olivier Ertzscheid sur les enjeux de la recommandation.

- Une analyse par Marie Laforge du rôle de la recommandation dans l'économie de l'attention.

- Une synthèse d'un travail scientifique sur l'impact de l'économie de l'attention sur la programmation culturelle.

- Une critique du livre de Chris Anderson, La longue traîne. La nouvelle économie est là, par Henri Verdier.

 

Le critique littéraire ou de cinéma traditionnel n’a plus prise sur les goûts du public. Son jugement n’est plus suivi. Les nouveaux critiques et le buzz média l’ont remplacé. Mais de nouveaux outils de "recommandation" vont à leur tour faire disparaître ces nouveaux arbitres du goût. Seuls les algorithmes demeureront ?

 

Jusque-là, tout allait bien dans la critique culturelle en France. L’élite parisienne, quelques happy few, les chroniqueurs de référence de la presse écrite, quelques vedettes de la télévision façon Bernard Pivot, donnaient le "la" de ce qu’il fallait acheter en librairie, voir au cinéma, écouter en musique. Pour sortir au théâtre, vous lisiez Télérama ; pour vos livres, les suppléments littéraires de Libération, du Monde ou du Figaro vous disaient le "bien" et le "mal". Avant d’aller au cinéma, il fallait écouter Le Masque et la Plume ; avant d’aller à l’opéra, il fallait lire la chronique du Monde. Pas besoin de choisir, on choisissait pour vous.

Mais ces temps de l’entre-soi, cette époque de la prescription top-down sont révolus. Nous entrons dans l’ère du buzz et de la recommandation numérique. Voici ce qui est en train de se passer. C’est une révolution culturelle.

 

La mort du critique culturel traditionnel 

Récemment, lors d’un déjeuner de travail avec une trentaine de libraires à Paris, nous avons fait une découverte inattendue. "Si un ouvrage fait aujourd’hui la "une" du Monde des Livres, cela ne se traduit plus en ventes", nous expliquait un de ces libraires  . Un autre était plus catégorique : "Si un auteur obtient un article élogieux dans le supplément littéraire de Libération ou du Figaro, il est heureux ; mais cela ne fait plus vendre de livres. Le Monde n’est plus vraiment un prescripteur, Le Figaro plus guère, et Libération plus du tout. C’est la fin des suppléments littéraires comme nous les connaissions et de leur rôle comme prescripteur culturel".

D’autres, bien sûr, relativisent ces propos. Des ouvrages spécialisés ne trouveraient pas leur public sans ces suppléments ; et pour la poésie, la littérature d’avant-garde, les essais exigeants, Le Monde des Livres reste utile. Mais cela joue sur quelques centaines d’exemplaires vendus seulement. Les véritables prescripteurs culturels sont désormais ailleurs.

Nonfiction.fr a donc mené une double enquête : à la fois qualitative et quantitative. Nous avons rencontré d’une part à Paris et en régions près de 100 libraires et avons réalisé une enquête auprès de 450 de nos lecteurs afin de savoir quels étaient les nouveaux prescripteurs culturels. De manière plus qualitative, nous avons interrogé des critiques, des attachés de presse, des éditeurs, des auteurs, des producteurs de cinéma, mais aussi les responsables d’Amazon, d’AlloCiné et des sites culturels français. Les résultats sont mixtes. Ils susciteront certainement le débat.

D’une certaine manière, les enseignements des mini-enquêtes quantitatives que nous avons réalisées confirment la multiplication des "prescripteurs", mais leur affaiblissement général, même si les critiques traditionnels survivent. En revanche, les entretiens qualitatifs que nous avons réalisés montrent un changement complet de paradigme. D’un côté, les libraires continuent de croire en l’influence des critiques traditionnels ; de l’autre, les éditeurs, les auteurs, et parfois les journalistes, mettent en lumière les nouveaux phénomènes qui apparaissent. Le buzz et Internet sont en train de transformer en profondeur la prescription culturelle. Et le critique traditionnel en est la grande victime car il n’a plus de prise sur les goûts du public.

Bien sûr, rien de cela n’est stabilisé, et une enquête similaire publié des derniers jours par Livres Hebdo propose des résultats un peu différents (mais celle-ci est faite uniquement auprès des libraires qui appartiennent à l’écosystème un peu endogamique actuel, peu favorable au Web)  .

Que constate-t-on alors ? Devenus presque "inutiles"   sur le box-office, il y a d’abord les critiques de cinéma. Une bonne critique dans le supplément "Cinéma" de Libération peut être un atout pour recevoir des aides futures du Centre National de la Cinématographie, mais cela n’a presque plus d’influence sur les entrées en salle. Une critique du Monde peut permettre de faire exister un film d’art et essai, mais cela n’a presque plus d’effet sur le box-office français.

Dans le domaine de la musique classique, l’opéra, la danse et, dans une moindre mesure le théâtre public, le critique garde un peu de sa superbe, parce qu’il s’adresse à l’élite. Mais dans la pop, le rap ou le théâtre privé, il peut écrire ce qu’il veut, cela ne joue plus aucun rôle. "Autant pisser dans un violon" se lamente un patron de salles. Et d’ailleurs, les critiques dans ces secteurs se font de plus en plus rares.

Reste l’édition. Ici, le résultat marque un changement profond. "Ceux qui font aujourd’hui l’actualité littéraire ne sont plus les critiques des journaux. A la place d’un bon article dans Le Monde, il vaut mieux un bon buzz à la radio, à la télévision ou sur Internet", précise un libraire. Les billets de Nicolas Demorand dans le 18/20 d’Europe 1 , ceux d’Ali Baddou dans le Grand Journal de Canal +, les débats autour des livres chez Laurent Ruquier ou FOG ont plus d’influence que la presse écrite. "Pourquoi les émissions de ce type font-elles plus vendre de livres, aujourd’hui, que les émissions purement littéraires ? Parce que les écrivains sont mis en situation", expliquait Catherine Barma, productrice de Laurent Ruquier  . "Le rapport n’est pas de 1 à 10, confirme un libraire de la FNAC. Il est de 1 à 1000 : en gros, un bon article dans la presse ne sert plus à rien et un bon buzz chez Demorand peut faire à lui seul le succès d’un livre. Je serais un auteur, j’échangerais immédiatement la une du Monde des Livres contre une chronique de Nicolas Demorand. Et si j’étais un éditeur, je cesserais entièrement d’acheter des encarts publicitaires dans les suppléments littéraires de Libération, du Monde et du Figaro, ou les pages littéraires du Nouvel Obs, car ça ne sert plus à rien : à la place, je concentrerais mon budget publicitaire dans la création d’un buzz à la radio, à la télévision et sur le Web". La plupart des acteurs de l’édition interrogés partagent ce point de vue, bien qu’ils ne veuillent pas le dire publiquement pour ne pas heurter les journalistes. "Le critique littéraire de la presse écrite parisienne est mort. C’est sans appel", explique un autre libraire en province.

Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

9 commentaires

Avatar

JacquesBolo

10/05/11 16:05
De nombreux commentaires ne comprennent pas le sujet de l'article, ce qui est sans doute dû au titre. Le propos est la vente de livre, pas la qualité de la critique ou du livre critiqué. Pour le libraire, ce qui compte, c'est le nb de ventes, donc le critique qui a le plus d'influence sur ce chiffre. Le propos général étant l'économie de la culture, pas la culture "en soi". Quant à la croyance que la culture en soi n'a pas d'économie, elle oublie que la librairie est un commerce.
Avatar

sibor

28/11/10 11:40
je ne vois pas très bien ce que cette enquête apporte.
On sait, dans le cinéma depuis Belmondo par exemple, que les critiques qui n'écoutent pas le public prêchent dans le vide.
A-t-on tort de prêcher dans le vide ? Non
Faut-il s'interdire de prêcher dans le vide ? Non
Enfin, dans la notion de "buzz", il y a aussi la part de la presse (écrite). Si la presse écrite est négative, cela va influer sur la nature du buzz.
Dernier point : le critique qui se contente d'exprimer son point de vue dans Le Monde des Livres se trompe : pourquoi ne s'exprime-t-il pas sur son blog, ou sur une page Facebook ? Et que fait Le Monde des Livres pour participer davantage à la circulation de l'info sur le web ? Le critique est "mort" s'il ne va pas témoigner là où le public se trouve. Si l'on veut être entendu, il est bon d'aller là où le public se regroupe.
Avatar

ghislainhammer

20/11/10 16:57
Un dossier qui me botte, vraiment bien !
Le critique culturel n'est plus. Une bonne télé ou radio, c'est ça le futur ! Mais dans une société qui se planétise, on écarte le critique pour vendre de la daube, et c'est dommage.
Avatar

Romain

15/11/10 12:41
Personnellement j'utilise beaucoup les critiques de la revue Etudes qui recense 40 à 50 livres par parution (soit environ 500 sur une année), dans tous les genres. La revue s'appuie sur un réseau d'une centaine de personnes, pas forcément des professionnels. Les ouvrages recensés vont des plus connus aux plus confidentiels. C'est souvent très bien vu. Un modèle intéressant. Voir sur www.revue-etudes.com
Avatar

sergeuleski

13/11/10 19:49
Il est écrit : "Le Monde n’est plus vraiment un prescripteur, Le Figaro plus guère, et Libération plus du tout."

Rien de surprenant.

On a longtemps mis l'accent sur les critiques complaisantes, les innombrables renvois d'ascenseur, le copinage dans le monde des médias en général et de l’édition en particulier, qu'aujourd'hui, lorsque vous lisez une critique favorable, vous êtes tenté de vous dire : "Tiens ! Encore un qui a quelque chose à se faire pardonner ". Ou bien : "Encore un renvoi d'ascenseur !".

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici