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Sur la mort du critique culturel
[mercredi 10 novembre 2010 - 09:00]

* Nonfiction.fr publie aujourd'hui un dossier sur les nouveaux critiques et prescripteurs de livres. Outre le point de vue de la rédaction ci-dessous, ce dossier comprend :

- Les résultats du sondage soumis aux lecteurs de nonfiction.fr à propos des médias les incitant à acheter des livres.

- Les conclusions de l'enquête de terrain menée auprès des libraires par nonfiction.fr sur l'influence des médias dans la vente de livres.

- Une explication des deux enquêtes que nous avons menées et de leurs limites.

- Un tour d'horizon des émissions littéraires de la rentrée.

- Un entretien avec Olivier Ertzscheid sur les enjeux de la recommandation.

- Une analyse par Marie Laforge du rôle de la recommandation dans l'économie de l'attention.

- Une synthèse d'un travail scientifique sur l'impact de l'économie de l'attention sur la programmation culturelle.

- Une critique du livre de Chris Anderson, La longue traîne. La nouvelle économie est là, par Henri Verdier.

 

Le critique littéraire ou de cinéma traditionnel n’a plus prise sur les goûts du public. Son jugement n’est plus suivi. Les nouveaux critiques et le buzz média l’ont remplacé. Mais de nouveaux outils de "recommandation" vont à leur tour faire disparaître ces nouveaux arbitres du goût. Seuls les algorithmes demeureront ?

 

Jusque-là, tout allait bien dans la critique culturelle en France. L’élite parisienne, quelques happy few, les chroniqueurs de référence de la presse écrite, quelques vedettes de la télévision façon Bernard Pivot, donnaient le "la" de ce qu’il fallait acheter en librairie, voir au cinéma, écouter en musique. Pour sortir au théâtre, vous lisiez Télérama ; pour vos livres, les suppléments littéraires de Libération, du Monde ou du Figaro vous disaient le "bien" et le "mal". Avant d’aller au cinéma, il fallait écouter Le Masque et la Plume ; avant d’aller à l’opéra, il fallait lire la chronique du Monde. Pas besoin de choisir, on choisissait pour vous.

Mais ces temps de l’entre-soi, cette époque de la prescription top-down sont révolus. Nous entrons dans l’ère du buzz et de la recommandation numérique. Voici ce qui est en train de se passer. C’est une révolution culturelle.

 

La mort du critique culturel traditionnel 

Récemment, lors d’un déjeuner de travail avec une trentaine de libraires à Paris, nous avons fait une découverte inattendue. "Si un ouvrage fait aujourd’hui la "une" du Monde des Livres, cela ne se traduit plus en ventes", nous expliquait un de ces libraires  . Un autre était plus catégorique : "Si un auteur obtient un article élogieux dans le supplément littéraire de Libération ou du Figaro, il est heureux ; mais cela ne fait plus vendre de livres. Le Monde n’est plus vraiment un prescripteur, Le Figaro plus guère, et Libération plus du tout. C’est la fin des suppléments littéraires comme nous les connaissions et de leur rôle comme prescripteur culturel".

D’autres, bien sûr, relativisent ces propos. Des ouvrages spécialisés ne trouveraient pas leur public sans ces suppléments ; et pour la poésie, la littérature d’avant-garde, les essais exigeants, Le Monde des Livres reste utile. Mais cela joue sur quelques centaines d’exemplaires vendus seulement. Les véritables prescripteurs culturels sont désormais ailleurs.

Nonfiction.fr a donc mené une double enquête : à la fois qualitative et quantitative. Nous avons rencontré d’une part à Paris et en régions près de 100 libraires et avons réalisé une enquête auprès de 450 de nos lecteurs afin de savoir quels étaient les nouveaux prescripteurs culturels. De manière plus qualitative, nous avons interrogé des critiques, des attachés de presse, des éditeurs, des auteurs, des producteurs de cinéma, mais aussi les responsables d’Amazon, d’AlloCiné et des sites culturels français. Les résultats sont mixtes. Ils susciteront certainement le débat.

D’une certaine manière, les enseignements des mini-enquêtes quantitatives que nous avons réalisées confirment la multiplication des "prescripteurs", mais leur affaiblissement général, même si les critiques traditionnels survivent. En revanche, les entretiens qualitatifs que nous avons réalisés montrent un changement complet de paradigme. D’un côté, les libraires continuent de croire en l’influence des critiques traditionnels ; de l’autre, les éditeurs, les auteurs, et parfois les journalistes, mettent en lumière les nouveaux phénomènes qui apparaissent. Le buzz et Internet sont en train de transformer en profondeur la prescription culturelle. Et le critique traditionnel en est la grande victime car il n’a plus de prise sur les goûts du public.

Bien sûr, rien de cela n’est stabilisé, et une enquête similaire publié des derniers jours par Livres Hebdo propose des résultats un peu différents (mais celle-ci est faite uniquement auprès des libraires qui appartiennent à l’écosystème un peu endogamique actuel, peu favorable au Web)  .

Que constate-t-on alors ? Devenus presque "inutiles"   sur le box-office, il y a d’abord les critiques de cinéma. Une bonne critique dans le supplément "Cinéma" de Libération peut être un atout pour recevoir des aides futures du Centre National de la Cinématographie, mais cela n’a presque plus d’influence sur les entrées en salle. Une critique du Monde peut permettre de faire exister un film d’art et essai, mais cela n’a presque plus d’effet sur le box-office français.

Dans le domaine de la musique classique, l’opéra, la danse et, dans une moindre mesure le théâtre public, le critique garde un peu de sa superbe, parce qu’il s’adresse à l’élite. Mais dans la pop, le rap ou le théâtre privé, il peut écrire ce qu’il veut, cela ne joue plus aucun rôle. "Autant pisser dans un violon" se lamente un patron de salles. Et d’ailleurs, les critiques dans ces secteurs se font de plus en plus rares.

Reste l’édition. Ici, le résultat marque un changement profond. "Ceux qui font aujourd’hui l’actualité littéraire ne sont plus les critiques des journaux. A la place d’un bon article dans Le Monde, il vaut mieux un bon buzz à la radio, à la télévision ou sur Internet", précise un libraire. Les billets de Nicolas Demorand dans le 18/20 d’Europe 1 , ceux d’Ali Baddou dans le Grand Journal de Canal +, les débats autour des livres chez Laurent Ruquier ou FOG ont plus d’influence que la presse écrite. "Pourquoi les émissions de ce type font-elles plus vendre de livres, aujourd’hui, que les émissions purement littéraires ? Parce que les écrivains sont mis en situation", expliquait Catherine Barma, productrice de Laurent Ruquier  . "Le rapport n’est pas de 1 à 10, confirme un libraire de la FNAC. Il est de 1 à 1000 : en gros, un bon article dans la presse ne sert plus à rien et un bon buzz chez Demorand peut faire à lui seul le succès d’un livre. Je serais un auteur, j’échangerais immédiatement la une du Monde des Livres contre une chronique de Nicolas Demorand. Et si j’étais un éditeur, je cesserais entièrement d’acheter des encarts publicitaires dans les suppléments littéraires de Libération, du Monde et du Figaro, ou les pages littéraires du Nouvel Obs, car ça ne sert plus à rien : à la place, je concentrerais mon budget publicitaire dans la création d’un buzz à la radio, à la télévision et sur le Web". La plupart des acteurs de l’édition interrogés partagent ce point de vue, bien qu’ils ne veuillent pas le dire publiquement pour ne pas heurter les journalistes. "Le critique littéraire de la presse écrite parisienne est mort. C’est sans appel", explique un autre libraire en province.

Le critique remplacé par le "buzz

Aux Etats-Unis, ce phénomène de la mort du critique culturel a été observé depuis plusieurs années. Il est lié à la fin des hiérarchies culturelles et au mélange des genres entre l’art et le divertissement, qui s’est généralisé. Peu à peu, le critique est devenu un "passeur", et non plus un juge. Il était un "gatekeeper ", ce gardien de la frontière entre l’art et l’entertainment, et un "tastemaker ", celui qui définissait le goût. Le voici devenu un "médiateur" et un "trendsetter ", celui qui fixe la mode et le buzz en accompagnant les goûts du public. Le nouveau critique privilégie le "cool" et, précisément, le cool déteste les distinctions culturelles. C’est ce que l’on voit au "Grand Journal" de Canal + ou dans les talk-shows et autres émissions d’infotainment de Laurent Ruquier, Thierry Ardisson ou FOG. Ce modèle vient des Etats-Unis. Là-bas, le journaliste culturel s’est métamorphosé. Au lieu d’avoir pour métier la critique, il fait désormais de préférence des interviews de stars, rend compte de la vie des acteurs, s’intéresse aux rumeurs ou au buzz. Il doit se mettre au niveau de ses lecteurs et ce qu’il juge c’est le plaisir. Ce dont il parle ce sont les nouveautés. La consommation a envahi la critique : le journaliste dit au consommateur comment bien dépenser son argent.

Au Boston Globe, au San Francisco Chronicle, au Chicago Tribune, au Los Angeles Times, les journalistes signent de moins en moins de critiques, et de plus en plus de reportages, la culture étant traitée comme une actualité à décrypter et non plus comme un art à juger. La plupart des quotidiens ont un service Arts & Entertainment, qui inclut généralement la télévision, le cinéma, la musique pop (rarement la musique classique) et les loisirs. La critique de livres, elle, se fait de plus en plus rare - et plusieurs suppléments littéraires ont fermé. On ne parle d’ailleurs plus de "littérature", mais de "fiction", plus d’histoire ou de philosophie, mais de "nonfiction". S’ils n’ont plus trop de critiques littéraires désormais, les journaux américains ont tous, en revanche, un critique "digital" dans les pages Arts & Entertainment qui chronique la culture numérique et les produits technologiques qui vont avec – l’un des plus lus étant Walter Mossberg au Wall Street Journal. Le Web a accentué toutes ces évolutions et sur les sites Web des médias le mélange des genres et la fin des hiérarchies culturelles sont complètement généralisés. 

 

La mort du critique culturel 

Les mêmes évolutions sont perceptibles en France, encore que peu décryptées.

Le Web est en train, des deux côtés de l’Atlantique, d’accélérer encore ce mouvement. Mais le rôle majeur de Nicolas Demorand et François Busnel comme nouveau prescripteur culturel ces dernières années n’est pas un phénomène nouveau. Demorand et Busnel sont à leur façon les successeurs contemporains de Bernard Pivot. Ce qui est nouveau, et plus significatif, se situe à d’autres niveaux : la faillite des critiques traditionnels, l’apparition de nouveaux modes de prescriptions et la montée en puissance du Web.

A l’origine de cette perte d’influence, il y a d’abord les critiques dont font l’objet de manière récurrente les journalistes littéraires parisiens et l’endogamie caricaturale du petit milieu auquel ils appartiennent. On retrouve toujours les mêmes voix et les mêmes plumes, beaucoup de cumulards  , tantôt aigris, tantôt réac’, dans les bastions traditionnels de la critique littéraire, qu’il s’agisse de la radio, la télé ou la presse écrite. Le Masque et la Plume, pour prendre cet exemple, apparaît aujourd’hui comme une émission de grands-parents, qui plaît encore parce qu’on aime ses ancêtres. Les journalistes qui y parlent appartiennent à Valeurs Actuelles, à La Revue des deux mondes, à Regards et à Politis – pourquoi pas à La lettre de la CGT et à National Hebdo ? On y parle des livres même si on ne les a pas lus  . Jérome Garcin, qui a déclaré la guerre à toute littérature postérieure à 1960 et qui est inculte sur la nonfiction récente, préfère évoquer la littérature équestre : il est grand temps que ce boute-en-train dont l’émission tourne en rond et peine à se renouveler, passe la main ! Le Masque et la Plume est passé à coté des jeux vidéos, des séries télévisées (qui pourtant influencent tous les jeunes écrivains français), sans parler des mangas ; tout ce qui se vend y est décrié par pavlovisme sectaire. Ca va un moment… mais il est temps de tourner la page.

Les choses ne vont guère mieux au Monde. Robert Solé, qui dirige Le Monde des Livres, n’a pas hésité à faire publier dans le numéro de la rentrée littéraire, le 27 août 2010, un article non signé en page 2 du supplément littéraire sur son nouveau roman, Une soirée au Caire. Pourquoi une telle faveur alors qu’on parle fort peu des 701 romans de la rentrée 2010 ? Ce manque de déontologie le plus primaire (au moment où Le Monde prétend avoir une charte déontologique) est aussi consternant que l’éloge dithyrambique sur une page de Pierre Birnbaum, universitaire moyen, dans Le Monde des Livres il y a quelques temps, alors même que son fils joue un rôle central dans les pages nonfiction du Monde.

Au Nouvel Observateur, la "une" du magazine a été faite en octobre dernier sur l’ouvrage Nos Ancêtres les Gaulois et autres fadaises de François Reynaert, chroniqueur de ce même journal. Outre que le livre n’avait qu’un intérêt historique très relatif, et qu’il est déplorable qu’on parle ainsi de l’histoire dans le magazine de François Furet, cela pose un grave problème déontologique également. On pourrait parler aussi de Télérama, mais on l’a déjà fait ici.

Face à ces dérives récurrentes, à ces rédactions où se pressent les "fils de" et les "femmes de", les personnes interrogées par nonfiction disent leur indignation et affirment regretter le Libération de Guy Hocquenghem, l’Express d’Angelo Rinaldi, le Nouvel Observateur de Jean-Louis Bory, et même le Figaro de Renaud Matignon, "ringard mais courageux" (selon une personne interrogée).

Un important éditeur parisien explique : "Le journal Libération a choisi de parler des livres dont personne ne parle - c’est bien, mais il prend le risque d’avoir trop de livres à chroniquer et trop peu de lecteurs pour lire de tels articles ; quant au Nouvel Obs de Jérome Garcin, il ne parle plus que des livres dont tout le monde parle - au risque d’avoir des lecteurs qui ont déjà tout lu ailleurs. Et ne lisent plus les critiques".

Beaucoup de nos interlocuteurs ont évoqué l’influence croissante, quoiqu’encore limitée, des blogueurs et des sites Web. Le blog de Pierre Assouline aurait aujourd’hui une influence plus grande que le supplément littéraire de Libération, selon plusieurs libraires interrogés. Un autre portail des livres souvent cité est aussi laviedesidées.fr de Pierre Rosanvallon.

Les nouveaux prescripteurs 

Mais il ne s’agit pas simplement du remplacement de Bernard Pivot par Nicolas Demorand ou du Monde des Livres par laviedesidees.fr : il y a plus. Les nouveaux prescripteurs culturels s’appellent désormais Amazon, AlloCiné, Facebook, Twitter, Spotify, Pandora, YouTube, Babélio, Netflix, Ping ou Hunch. Et c’est cela la véritable révolution en cours.

Amazon a une longueur d’avance sur ses concurrents. Lorsque vous vous connectez sur le site, des livres susceptibles de vous intéresser vous sont proposés. Contrairement à ce que l’on croit, ces sélections ne sont pas corrélées aux meilleures ventes mais, grâce à un algorithme très sophistiqué, à vos achats précédents et aux achats similaires d’acheteurs qui "vous ressemblent"  . Amazon est donc efficace sur les best-sellers mais également sur les niches : c’est ce dernier point qui est beaucoup plus inquiétant pour les critiques.

Plus inquiétant aussi pour eux, le bouche-à-oreille a été aujourd’hui décuplé par la multiplication des outils de recommandation reliés aux réseaux sociaux. Lorsque vous cochez la case "Like" ou "J’aime" sur Facebook, lorsque vous attribuez une note à une vidéo que vous avez vue sur AlloCiné ou YouTube, lorsque vous "taggez" une photo sous Flickr, lorsque vous "recommandez" un article sur le site du New York Times ou de Rue89, vous influencez l’opinion et le goût de ceux qui vous suivent. Le buzz ainsi créé sur le Web est bien plus efficace que tous les articles papiers réunis. Twitter décuple, lui aussi, cette influence.

Un site comme Pandora a classé plus de 750.000 morceaux de musique afin de développer une base de données ciblant au mieux les propositions d’écoute en fonction des morceaux déjà présents dans la bibliothèque de l’auditeur. De même Ping, le réseau social d’Apple, vise à recommander des morceaux de musique en fonction des préférences des utilisateurs (Ping, basé sur iTunes, est encore en version bêta). Plus besoin de critiques de musique, si les recommandations viennent directement des usagers. 

 

Nouveaux prescripteurs et conflits d’intérêts 

Tous ces sites peuvent être reliés à ce qu’on nomme aujourd’hui "l’économie de la recommandation". Car celui qui "recommande" est aussi celui qui fait vendre.

Lorsque vous êtes dans une librairie indépendante, le libraire a choisi de mettre en avant tel ou tel livre qu’il vous "recommande". Le libraire est, à sa façon, un prescripteur. Parfois, il épingle sur les ouvrages de petites critiques manuscrites. "Cela guide nos clients", confirme un libraire qui précise aussi : "Nous nous limitons cependant aux critiques positives car nous sommes des libraires qui veulent vendre leurs livres. Plutôt que de critiquer un livre nous préférons nous abstenir". Que vaut la critique si la liberté de blâmer n’existe plus ?

Il y a pire. Dans les grandes surfaces culturelles, comme la FNAC, Cultura ou les centres culturels Leclerc, et bien sûr dans les hypermarchés, se pose la question des mises en avant. Qui choisit les livres qui figurent en tête de gondole, la sélection proposée verticalement en tête des rayons ? Nul ne sait. C’est un des secrets les mieux gardés de l’édition française. La mise en avant des livres dépend-elle des libraires ? Ce n’est plus le cas à la FNAC, et certainement pas non plus chez Cultura ou Leclerc. Dépend-elle alors des meilleures ventes ? Ou bien les éditeurs peuvent-ils influer sur ces mises en avant et autres têtes de gondole en payant ? Nul ne sait. Mais toutes les hypothèses sont possibles. Outre-Atlantique, on sait désormais, grâce à une enquête détaillée publiée par le New York Times  , que toute les sélections et mises-en-avant figurant dans les grandes chaînes de type Barnes & Noble ou le rayon livre des hypermarchés Wal-Mart, mais aussi chez les gros libraires indépendants, sont "préparées" avec les éditeurs qui rémunèrent les magasins pour y faire figurer leurs livres. Même les tables et les "stepladders" (présentoirs) à l’entrée des magasins où figurent les nouveautés, les "meilleurs" livres et les "meilleures" ventes, sont "subventionnés" au prix fort par les multinationales de l’édition : ces succès sont donc mensongers, la sélection étant faite par l’argent, sans rapport avec le goût des libraires ou les chiffres de vente réels. Sur le plan financier, ce système de "pay-for-display" (payer pour être présenté) ne se monnaie généralement pas comme de la publicité, en achat d’espaces, mais en pourcentage supplémentaire laissé aux libraires sur les ventes réalisées (3 à 5 % de plus, selon les accords passés, le plus souvent secrètement, en marge des lois anti-concurrentielles américaines). Le géant américain Amazon a également généralisé sur son site ce système, tous les livres mis en avant lui permettant d’engranger des pourcentages supérieurs (Xavier Garambois, PDG d’Amazon France concède qu’Amazon monnaie le classement des livres qu’il vend en catégories ou thèmes, mais nie que ce type de pratique s’étende en France aux livres pris individuellement, ce dont il nous est permis de douter)  .

A la place des articles des critiques littéraires, de moins en moins fréquents aux Etats-Unis, les lecteurs se fient donc désormais de plus en plus à des "sélections" prétendument indépendantes, mais qui sont en fait achetées par les multinationales du livre. En anglais, on a trouvé un bel euphémisme pour définir ce marketing secret, maquillé d’esprit critique entre les magasins et les éditeurs : un "cooperative advertising agreement "  . Dans le milieu, on parle simplement d’accord de "Co- Op". Cela sonne mieux.

Mais la France n’est pas à l’abri de cette pratique, répandue chez Amazon. ((Le "pay-for-display" sur Amazon : sur le site d’Amazon.com un "disclaimer" informe les internautes de cette pratique commerciale, mais il faut un long moment pour réussir à trouver cette mention sur le site. Amazon y précise : "We don’t sell our reviews - and we don’t say a book is good just because it’s a publisher-supported title".

Celui qui recommande est donc souvent celui qui vend. Et parfois celui qui organise la production culturelle. Des sociétés comme MyMajorCompany ou Peopleforcinema produisent aujourd'hui des groupes de musique ou des films en fonction de la "recommandation" des internautes.

Le site Hunch, dont Wired vient de retracer l’histoire, s’est spécialisé dans les outils de recommandation sur Internet : il développe aujourd’hui un algorithme efficace qui permet de prédire le "goût" (("Should you read this article ? " dans Wired, septembre 2010)).

Reste que, pour l'heure, nul n'a encore réussi à construire des outils dont l'efficacité permettrait de traduire la complexité de choix humains. Les goûts des individus ne se mesurent pas, et ne peuvent pas être interprétés par des algorithmes impersonnels.

En fin de compte, on se demande si la mort du critique débouchera nécessairement sur plus de diversité et plus de démocratisation, ou si, au contraire, elle ne donnera pas lieu à une commercialisation extrême de la recommandation. Entre une critique endogamique coupée des pratiques culturelles réelles et une économie de la recommandation totalement marchandisée, ne risque-t-on pas de passer du mauvais au pire ? N'est-il pas grand temps d'inventer de nouvelles formes de critiques qui tenteront de démocratiser le jugement, multiplier les points de vue, préserver le sérieux de la critique et sa singularité, sans pour autant dépendre uniquement d'algorithmes mécanisés tenant compte exclusivement des ventes ou du goût des masses. Modestement, et avec beaucoup d'autres - La Vie des Idées, Pierre Assouline, Books, etc.- c'est ce qu'une expérimentation comme le site nonfiction.fr et ses 820 critiques réguliers tente d'imaginer.

 

Ce dossier a été préparé par Clémence Niérat, Mathieu Gaulène, Pierre Testard et Frédéric Martel. 

 

* Le dossier de nonfiction.fr sur les nouveaux critiques et prescripteurs de livres comprend aussi :  

- Les résultats du sondage soumis aux lecteurs de nonfiction.fr à propos des médias les incitant à acheter des livres.

- Les conclusions de l'enquête de terrain menée auprès des libraires par nonfiction.fr sur l'influence des médias dans la vente de livres.

- Une explication des deux enquêtes que nous avons menées et de leurs limites.

- Un tour d'horizon des émissions littéraires de la rentrée.

- Un entretien avec Olivier Ertzscheid sur les enjeux de la recommandation.

- Une analyse par Marie Laforge du rôle de la recommandation dans l'économie de l'attention.

- Une synthèse d'un travail scientifique sur l'impact de l'économie de l'attention sur la programmation culturelle.

- Une critique du livre de Chris Anderson, La longue traîne. La nouvelle économie est làpar Henri Verdier. 

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A lire aussi : 

- L’enquête de Livres Hebdo : "Sondage : Les médias parlent aux lecteurs", Livres Hebdo, 5 novembre 2010.

- Lire l’enquête du New York Times : "The Book Business : Cash Up Front", New York Times Book Review, 5 juin 2005.

- Lire l'article "Should you read this article ?" dans Wired, septembre 2010 (à propos de la fondatrice de Hunch, Caterina Fake).

- Lire l’article de Ken Auletta, "Critical Mass : Everyone listens to Walter Mossberg", New Yorker, 14 mai 2007.

- Terry Teachout, "The Amateur as Critic", Commentary, novembre 2007.

- Motoko Rich, "Are Book Reviewers Out of Print ?", New York Times, 2 mai 2007.

- Voir le livre de Patrice Flichy, Le sacre de l'amateur, Seuil/ République des Idées, novembre 2010.

- Voir également le livre qui vient de paraître : David Kirkpatrick, The Facebook Effect. The Inside story of the company that is connecting the world, Virgin Books, 2010 (non traduit en français).

LA RÉDACTION
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9 commentaires

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JacquesBolo

10/05/11 16:05
De nombreux commentaires ne comprennent pas le sujet de l'article, ce qui est sans doute dû au titre. Le propos est la vente de livre, pas la qualité de la critique ou du livre critiqué. Pour le libraire, ce qui compte, c'est le nb de ventes, donc le critique qui a le plus d'influence sur ce chiffre. Le propos général étant l'économie de la culture, pas la culture "en soi". Quant à la croyance que la culture en soi n'a pas d'économie, elle oublie que la librairie est un commerce.
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sibor

28/11/10 11:40
je ne vois pas très bien ce que cette enquête apporte.
On sait, dans le cinéma depuis Belmondo par exemple, que les critiques qui n'écoutent pas le public prêchent dans le vide.
A-t-on tort de prêcher dans le vide ? Non
Faut-il s'interdire de prêcher dans le vide ? Non
Enfin, dans la notion de "buzz", il y a aussi la part de la presse (écrite). Si la presse écrite est négative, cela va influer sur la nature du buzz.
Dernier point : le critique qui se contente d'exprimer son point de vue dans Le Monde des Livres se trompe : pourquoi ne s'exprime-t-il pas sur son blog, ou sur une page Facebook ? Et que fait Le Monde des Livres pour participer davantage à la circulation de l'info sur le web ? Le critique est "mort" s'il ne va pas témoigner là où le public se trouve. Si l'on veut être entendu, il est bon d'aller là où le public se regroupe.
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ghislainhammer

20/11/10 16:57
Un dossier qui me botte, vraiment bien !
Le critique culturel n'est plus. Une bonne télé ou radio, c'est ça le futur ! Mais dans une société qui se planétise, on écarte le critique pour vendre de la daube, et c'est dommage.
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Romain

15/11/10 12:41
Personnellement j'utilise beaucoup les critiques de la revue Etudes qui recense 40 à 50 livres par parution (soit environ 500 sur une année), dans tous les genres. La revue s'appuie sur un réseau d'une centaine de personnes, pas forcément des professionnels. Les ouvrages recensés vont des plus connus aux plus confidentiels. C'est souvent très bien vu. Un modèle intéressant. Voir sur www.revue-etudes.com
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sergeuleski

13/11/10 19:49
Il est écrit : "Le Monde n’est plus vraiment un prescripteur, Le Figaro plus guère, et Libération plus du tout."

Rien de surprenant.

On a longtemps mis l'accent sur les critiques complaisantes, les innombrables renvois d'ascenseur, le copinage dans le monde des médias en général et de l’édition en particulier, qu'aujourd'hui, lorsque vous lisez une critique favorable, vous êtes tenté de vous dire : "Tiens ! Encore un qui a quelque chose à se faire pardonner ". Ou bien : "Encore un renvoi d'ascenseur !".

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