Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale.

Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL

Les idées sur le Web

Bientôt de nouveaux résultats !

Le racisme sous tous les angles
[jeudi 20 mai 2010 - 21:00]
Science Politique
Couverture ouvrage
Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations
Esther Benbassa (dir.)
Éditeur : Larousse
728 pages / 26,60 € sur
Résumé : Un dictionnaire qui passionnera des publics variés, parvenant à faire le point sur des enjeux complexes, tout en suscitant la réflexion.
Page  1  2  3 

Quel est le point commun entre Richard Wagner, Dracula et Ken Saro-Wiwa ? Entre les boat people, les ‘feujs’ et les zoos humains ? Et bien il s’agit là de six des plus de 500 entrées du Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations. Le compositeur tant adulé des nazis est l’auteur d’un pamphlet d’une rare violence sur Le judaïsme dans la musique (1850). Les traits du plus célèbre des vampires témoignent du succès des théories de Cesare Lumbroso (1835-1909), selon lesquelles l’apparence physique explique le caractère des individus (physiognomonie). Quant à Ken Saro-Wiwa (1941-1995), il s’agit d’un écrivain et producteur nigérian, assassiné par le régime de son pays pour avoir dénoncé les complicités de la compagnie pétrolière Shell dans la persécution du peuple Ogoni. Certaines entrées ne sont pas surprenantes (Black Power, Césaire, colonialisme, discriminations sexuelles, Ellis Island, féminisme, gaucher, handiphobie, race, voile...) mais les textes proposés permettent en général de faire le point sur la question, dans un style toujours très accessible. D’autres entrées, par contre, mettent l’esprit en appétit et peuvent être considérées comme des invitations à la découverte (blasphème, folk, musique, Nouveau Testament, restavecs, Tests mentaux de l’armée américaine, West Side Story...).
Paradoxalement d’ailleurs, ce n’est pas dans le Dictionnaire de la Shoah, sur lequel nonfiction.fr s’était penché l’an dernier, que le lecteur trouvera une définition du mot "Shoah" qui fasse apparaître les enjeux liés au choix des mots pour évoquer l’extermination systématique des Juifs d’Europe, mais bien dans ce Dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations paru dans la même collection, chez le même éditeur.
 
Cet ouvrage remarquable, dirigé par l’historienne Esther Benbassa, directrice d’études à l’École pratique des hautes études, est d’ailleurs plus qu’un dictionnaire puisqu’on y trouve également, d’une part, une trentaine de pages présentant de façon chronologique, les "temps forts" d’une histoire écrite à travers les prismes du racisme, de l’exclusion ou des discriminations, d’autre part, des réponses à une douzaine de questions de société comme "Situation des femmes : peut mieux faire ?" par Michelle Perrot, "La guerre des mémoires aura-t-elle lieu ?" par Esther Benbassa, ou des questions plus provocantes comme "La France est-elle raciste et discriminatoire ?", par Jade Lindgaard ou "Existe-t-il une éducation contre le racisme ?", par Gilles Manceron.
 
Des croisements souvent réussis
 
Les points d’articulation les plus intéressants de ce dictionnaire sont les croisements entre les différentes formes d’ostracisme. Chaque discrimination a généré des souffrances qui elles-mêmes ont déterminé des identités et donné naissance à des cultures  . L’approche choisie consiste non pas à décrire par le menu la longue litanie de ces souffrances, mais, au contraire, à mettre en valeur les combats qu’elles ont générés, dans une démarche plus constructive, sinon militante, propre à bien des contributeurs de l’ouvrage. Ainsi, à l’entrée "homophobie", on trouvera un renvoi vers l’association SOS homophobie mais aussi vers "discriminations sexuelles", "sida" et "terminologie des discriminations sexistes" (toujours ce souci du dire juste). Le lecteur trouvera en outre un lien vers une des questions de société abordées dans la première partie, ici l’article de George Sideris intitulé "Quelles avancées en matière de lutte contre les discriminations sexuelles ?". Et cherchant l’entrée sur les "discriminations sexuelles", on ne négligera pas non plus les pages traitant des discriminations religieuses, des discriminations raciales, de la discrimination positive, à moins que l’on s’attarde sur les renvois de l’entrée "discrimination à l’emploi".
 
Sur le sport, en revanche, le résultat est moins concluant, mais le sujet est heureusement plus secondaire. La "préface à trois voix" du dictionnaire est rédigée par la députée Christine Taubira, par Hamé, chanteur du groupe La Rumeur sur lequel Nicolas Sarkozy s’acharne depuis qu’un de leurs textes critiquait "la récurrence des violences policières contre les populations immigrées"  , et par le footballeur Lilian Thuram. Bien naïvement, ce dernier écrit : "Le sport comme la société connaît le racisme. Peut-être moins, toutefois, parce que, dans le sport, à un moment ou un autre, il est indispensable de se rencontrer"  . Intrigué par les propos de celui qui semble n’avoir jamais jeté un coup d'œil aux tribunes depuis le terrain, on se reporte à l’entrée "Sport" et là, surprise, rien sur l’homophobie. On lit d’ailleurs ceci : "Les discriminations ne sont pas consubstantielles au sport en lui-même, mais consécutives à la reproduction, dans l’univers sportif, de mécanismes d’exclusion structurant les rapports sociaux". L’auteur évoque bien des discriminations sexuelles, mais ce n’est que pour regretter que telle ou telle discipline olympique ne soit pas ouverte aux femmes. Les articles n’étant pas signés (des initiales auraient pourtant suffi), il faut se reporter à la liste des quarante auteurs pour apprendre que l’auteur de cette entrée est le vice-président de l’Association pour la Connaissance de l’Histoire de l’Afrique Contemporaine, ce qui, a priori, ne le qualifie pas pour aborder les questions de sport. Il eût peut-être été judicieux d’élargir le cercle des auteurs pour trouver des plumes mieux qualifiées sur ce sujet. De même, l’article sur les Jeux olympiques de Berlin aurait pu bénéficier d’une réflexion plus générale sur l’olympisme car, après tout, ce sont bien des discriminations et des exclusions qui ont caractérisé les derniers JO, que ce soit à Pékin (Tibétains, opposants abattus avant la grand-messe) ou à Vancouver (JO organisés sur des terres dont les Indiens ont été spoliées)  .

Titre du livre : Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations
Auteur : Esther Benbassa (dir.)
Éditeur : Larousse
Collection : A présent
Date de publication : 07/04/10
N° ISBN : 978-2035837875
Page  1  2  3 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

4 commentaires

Avatar

mao

26/05/10 13:48
les critiques formulées sur les differents sujets restent mineures et cela me paraît souhaitable quand il s'agit d'un dictionnaire de vulgarisation de sujets en effet chargés d'interppretations donnant lieu à des prises de parti qui ne sont pas de mise ici!
merci de cette mise en appetit!
Avatar

Yamoussoukro

24/05/10 09:25
Merci pour ces précisions, et d'avoir pris le temps de me répondre.

N'étant pas un grand fan, vous l'imaginez bien, de ce que font E.Benbassa et J.-C.Attias, qui de plus me paraissent occuper une position dominante sur un certain nombre de sujets, je m'attends à ce qu'ils soient davantage "bousculés" lorsqu'ils publient leurs travaux ! Car il y aurait beaucoup à dire sur leurs partis-pris, leurs prises de positions publiques, et leurs recherches. Mais bon...

Y.
Avatar

Jérôme Segal

22/05/10 18:32
- "Béat" : je ne pense pas, mon texte fait clairement ressentir que je ne partage pas son point de vue sur les statistiques ethniques, ni sur le voile (intégral ou pas).
- Les auteurs : ils font leur pub en annonçant des profils très divers mais je trouve que ça ne correspond pas à la réalité. L. Thuram n'a écrit que 2 pages de préface, comme Hamé le rappeur ou C. Taubira. C'est bien essentiellement le produit d'une collaboration entre universitaires, mais leur style est accessible.
- L'entrée "racisme" : il y a 13 pages (567-79) : d'abord des clarifications avec "la longue histoire du mot", "vers une acception large du concept de racisme ?", "racismes modernes", "les racines du phénomènes", puis "racialisation", "racismes et ethnicité en Europe contemporaine" (Europe orientale, Europe occidentale).
J'ai trouvé ça très bien fait mais mon texte ne peut pas s'étendre indéfiniment donc je n'en ai pas parlé.
- Shoah : j'aime bien citer des ouvrages déjà recensés sur nonfiction.fr Là c'est un livre de la même collection avec un terme important.
- Prochaine édition : parce que j'espère qu'ils auront revu leur propos sur le sport (et complété l'entrée sur les JO), et qu'ils auront par exemple réécrit qqs articles comme celui sur le voile, en prenant plus de recul. Je ne voulais pas dire "j'ai hâte que l'ouvrage soit réimprimé tel quel", désolé si je me suis mal fait comprendre.
Avatar

Yamoussoukro

22/05/10 12:45
Jérôme Segal, zélateur béat de tout ce que fait Esther Benbassa, peine à adresser à ce dictionnaire autre chose que des critiques anecdotiques.

Il ne tranche pas sur son statut livresque. Or apparemment, il ne s'agit pas d'un ouvrage "complètement" universitaire, puisqu'on y trouve des notices ou des préfaces de femmes politiques, comme Christiane (et non Christine) Taubira, de sportifs (L.Thuram) ou de journalistes plutôt orientés idéologiquement (comme Jade Lindgaard).

Il ne dit rien de l'adéquation ou des décalages possibles entre auteurs spécialistes et notices, et le seul exemple qu'il donne (E.Benbassa rédigeant la notice "voile") laisse craindre le pire.

Il ne dit rien de l'inscription politique, idéologique ou militante, si elle existe, qui a animé le projet même du Dictionnaire.

Il ne dit rien de la teneur propre des notices les plus marquantes, dans lesquelles certains auteurs auraient pu développer des points de vue originaux.

Il ne dit rien de la question même du "racisme". Comment ce mot est-il traité ? A-t-il une entrée propre ? Fait-il l'objet de définitions contradictoires ? Plutôt que de regretter que le mot Shoah soit définit ici plutôt que dans le dictionnaire dédié, il aurait dû appliquer le même traitement au mot "racisme" ici.

Bref, Jérôme Segal ne dit pas grand-chose du livre, sinon, et c'est d'une ironie extraordinaire, qu'il en attend la prochaine édition !

Y.

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici