On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

* Cet ouvrage est publié avec l'aide du Centre national du livre.
"Rien que ressemble à un drame de la jalousie d’il y a mille ans comme un "drame de la jalousie" lu ce matin dans le journal". Ce constat d’une éternité du crime, que formulait Georges Auclair en 1970, a de quoi décourager apparemment les curiosités historiennes qui pourraient s’attacher aux mémoires de Marie-François Goron, dont les éditions André Versaille viennent de republier la partie consacrée aux meurtres passionnels. Gageons qu’un sondage qui poserait cette seule et étonnante question : "pensez-vous que les crimes d’amour soient très différents aujourd’hui de ce qu’ils étaient il y a cent ans ?" dégagerait une nette majorité de réponses négatives. C’est qu’en matière d’enquête d’opinion comme de recherche historique, les questions conditionnent les résultats. Qu’on reformule les termes du sondage imaginaire comme suit : "diriez-vous que la violence criminelle a changé de forme au cours des cent dernières années ?" et la masse des "oui" l’emporterait sur celle des "non"…
Quand le crime devient objet d’histoire
Au début des années 1980, l’historienne Michelle Perrot invitait ainsi ses collègues historiens à interroger la réalité du meurtre comme invariant anthropologique. Les "singularités successives [du crime], l’évolution de sa mise en scène, la modification de la physionomie" de son auteur et "la nature des liens d’attirance et de répulsion qu’il noue avec le public" lui paraissaient être des objets d’histoire . L’histoire des crimes et des délits se présentait à l’époque comme une friche historiographique. Un peu moins de trente ans plus tard, nul n’oserait plus douter que, comme toute transgression, crimes et délits interrogent les normes de la société dans laquelle ils se produisent, ni qu’ils en donnent à voir un précipité. De nombreux travaux sont passés par là : d’aucuns ont abordé l’objet "crime" sous l’angle répressif, pour écrire une histoire des forces de l’ordre et de leurs effectifs croissants au XIXème siècle ou étudier les procédures judiciaires ; d’autres se sont moins intéressés aux crimes eux-mêmes qu’à leur retentissement.
La naissance du roman policier avec Edgar Poe et Emile Gaboriau et la médiatisation des crimes de sang par l’intermédiaire des "canards " puis des récits de faits divers dans les quotidiens sont en effet contemporains. C’est à partir du XIXème siècle qu’un artisan parisien peut entendre parler d’un "meurtre" commis en Saintonge, en Thuringe ou en Scanie. On comprend dès lors que le goût des lecteurs pour les "beaux crimes" soit un belvédère à partir duquel la mondialisation d’avant 1914 ou la naissance de la culture de masse s’offrent à l’œil des chercheurs. Le "très long XIXème siècle" avait été qualifié d’ "ère des révolutions" par Eric Hobsbawm, de "temps des peuples et des nations" par René Girault, et de "siècle des ouvriers" par Michelle Perrot : les travaux de Dominique Kalifa ou Anne-Claude Ambroise-Rendu invitent donc à le considérer aussi comme "le siècle du crime". L’exposition "Crime et châtiment", qui connaît en ce moment un grand succès populaire au Musée d’Orsay, est d'ailleurs toute entière fondée sur cette considération.
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