On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Un peu plus de six mois après un premier livre sur la crise, Frédéric Lordon récidive, cette fois avec un pamphlet dans lequel il dénonce tout à la fois l’obscénité des financiers, le déni des responsabilités et les étonnants retournements de veste des architectes de la déréglementation financière, des hommes politiques, mais aussi des experts et des journalistes, et l’incapacité des décideurs et de leurs conseillers à tirer les conséquences de la crise. Il adopte également des positions beaucoup plus radicales que dans son premier livre. Mais il sort ici de son domaine, ce qui aboutit parfois à affaiblir sa démonstration, même si on peut lui savoir gré de pousser le questionnement aussi loin.
Créer un système socialisé du crédit
On passera rapidement sur la première moitié du livre, où l’auteur cloue au pilori quelques dizaines de responsables, pour en venir à sa première proposition, pour “arraisonner les banques”, de créer un système socialisé du crédit. La démonstration se veut rigoureuse. La sécurité des encaisses monétaires est un bien public vital, qu’on ne devrait pas confier à des banques uniquement soucieuses d’accroître leurs résultats. Réglementer celles-ci n’est pas suffisant, comme la crise l’a montré, et un contrôle public total s’impose. En même temps, on sait que si on laisse à l’État le pouvoir d’émission monétaire, il y a fort à craindre que celui-ci en abuse (en substituant aux critères de la sélectivité économique qui régissent normalement les octrois de crédit des critères de sélectivité politique, avec tous les risques que l’on imagine).
La solution de Lordon consiste à préserver la multiplicité et l’autonomie opérationnelle des concessionnaires de l’émission monétaire, autrement dit des banques, tout en soustrayant celles-ci aussi bien au secteur privé profitable qu’au contrôle étatique direct, en les plaçant sous le “contrôle public local par les parties prenantes” (salariés, entreprises, associations, collectivités locales, représentant locaux de l’État, etc., en évitant cependant les interférences dans les décisions d’octroi des crédits). En outre, pour que l’État n’ait pas à fournir en fonds propres la totalité du système bancaire ainsi configuré, l’auteur propose qu’il se contente de lui apporter sa garantie. Mais les parties prenantes seraient-elles à la hauteur du rôle que prétend leur faire jouer l’auteur ? On peut en douter. Il y a certes un nouvel équilibre à trouver entre le rôle des marchés et celui de l’État dans le contrôle des institutions financières, mais la politique de la table rase n’offre pas de garantie en la matière.
Limiter autoritairement les profits des entreprises
Si la première proposition de Lordon vise à arraisonner les banques, la seconde ambitionne rien de moins que d’en finir avec le “capitalisme anti-salarial”. Des travaux récents, le rapport Cotis et celui du Conseil d’Analyse Économique en particulier , auxquels Lordon fait écho, se sont à nouveau penchés sur l’évolution du partage de la valeur ajoutée – soit la part des salaires dans le PIB. Ils ont montré que si celle-ci s’était beaucoup accrue jusqu’en 1982, au point de mettre les entreprises françaises en difficultés, elle avait ensuite retrouvé, à partir de 1986, son niveau de 1970. La part des salaires a, au cours des années suivantes, perdu encore 3 points, avant de se stabiliser à partir du début des années 1990 (la France présente toutefois une situation atypique par rapport à la majorité des autres pays européens, et en particulier avec l’Allemagne, où la part des salaires a continué de baisser). La part des profits distribués, en revanche, n’a pas cessé de progresser, passant de 3,2% du PIB en 1982 à 8,5% en 2007, sans que pour autant les entreprises aient réduit leur effort d’investissement. Et on pourrait alors parfaitement imaginer récupérer entre 3 et 5,3 points de PIB au profit du salariat .
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