Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Pour le centenaire de la naissance de la NRF, les éditions Gallimard ont fait paraître une série d’ouvrages : Une histoire de la NRF par Alban Cerisier, archiviste et éditeur chez Gallimard; un recueil de documents et de photographies, En toutes lettres, Cent ans de littérature à la NRF ; un numéro spécial de la NRF de près de 400 pages qui réunit des témoignages d’anciens et d’actuels collaborateurs de la revue ; enfin, en version poche, ce recueil de cent critiques parues tout au long du siècle dans les pages de la NRF, et réunies par Louis Chevaillier.
Février 1909 marque la sortie officielle du premier numéro de la Nouvelle revue française, fruit de la collaboration d’un petit groupe d’intellectuels et d’écrivains réunis autour d’André Gide. La NRF, qui se veut « sans prévention d’école ni de parti », prônant une littérature dégagée de la politique, accueille des plumes prestigieuses et devient vite une revue de référence, ouverte à l’international et à la diversité des points de vue et des opinions. Ce prestige est écorné pendant l’Occupation où, avec Drieu La Rochelle à sa tête, elle est placée sous tutelle allemande et sanctionnée après la Libération pour collaboration. Sa parution est interrompue jusqu’en 53, où la NRF renaît de ses cendres sous l’impulsion de Jean Paulhan et Marcel Arland qui la dirigeront successivement jusqu’en 77. Michel Braudeau, rédacteur en chef de la NRF depuis 1999, insiste sur sa vocation exploratrice, son exigence de diversité et son ouverture à tous les genres, y compris les moins attendus.
Le choix des critiques établi par Louis Chevaillier dans L’œil de la NRF illustre cette volonté de diversité. Diversité des genres représentés : roman, poésie, théâtre, essai, philosophie, sociologie, linguistique, roman policier, ou encore science fiction et roman érotique. Diversité par conséquent du ton et de la taille des critiques, de la plus frivole à la plus sérieuse, du billet d’humeur à la dissertation théorique sur la littérature. « Nous apprécions l’insolence, l’imprévu » affirme Michel Braudeau. Au milieu des critiques portant sur des chefs d’œuvre incontournables, on s’est amusé à semer des critiques plus inattendues : une de Jean Schlumberger sur un manuel scolaire suédois, cousin scandinave de notre Tour de France par deux enfants, dans lequel un jeune garnement est transformé en gnome et emporté par des oies sauvages qui le font voyager d’un bout à l’autre de la Suède. Une autre porte sur Emmanuelle, dont le film a été tiré d’un livre attribué à Emmanuelle Arsan. André Pieyre de Mandiargues, enchanté de sa lecture, n’hésite pas à comparer certains de ses chapitres aux « meilleurs épisodes charnels de Balzac » et vante l’érudition de l’auteur ainsi que sa conception « radieuse » de l’érotisme. A une critique sur La pensée et le mouvement de Bergson, en succède une autre sur Les contes du chat perché de Marcel Aymé. Le ton est donné, il y en a pour tous les goûts et on y croise aussi bien Simenon, H. P. Lovecraft ou Sempé que Benveniste ou Derrida.
Dans sa présentation du livre, Louis Chevaillier expose les critères qui ont présidé au choix de ces critiques : elles doivent être assez courtes pour que la lecture en soit ludique, elles doivent porter sur des livres qui ont marqué leur époque, même si un certain nombre d’entre eux sont à présent oubliés, enfin elles doivent exprimer la variété des opinions mais aussi être l’expression d’une sensibilité et d’un style singuliers. En fait d’appareil critique, il n’y a que le minimum, index des auteurs et présentation expresse de Chevaillier. Les textes se succèdent simplement, sans notice explicative, ce qui est tantôt appréciable, tantôt frustrant quand il s’agit d’un livre aujourd’hui perdu de vue. Cela donne aussi lieu à des passes d’armes imprévues, des douches écossaises revigorantes : à une critique consciencieuse, fouillée, de Mauriac sur Silbermann, qu’il apprécie pour être à l’opposé d’une certaine « rutilante littérature, où parmi la faune des palaces, des sleepings, des bars de nuit et des hammams, l’instinct sexuel mène les êtres comme des chenilles aveugles » succède une critique de Cocteau sur le Diable au corps, rédigée dans son style un peu tapageur, un peu toc, un peu prestidigitateur, et truffé de formules chocs réjouissantes. Radiguet ? « un très jeune homme qui rentre dans la ronde et gagne d’emblée plusieurs parties d’échecs. » Le Diable au corps ? Cocteau y détecte un zeste de Daphnis et Chloé, un chouia d’Adolphe, une dose des Confessions, un soupçon de La Princesse de Clèves, et voilà, le tour est joué, l’affaire est emballée, le livre est là.
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