Rédacteur

critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Christine Delphy : des outils et des flammes
[mardi 24 mars 2009 - 05:00]
Féminisme, Politique sociale
Couverture ouvrage
L’ennemi principal, Penser le genre, tome 2
Christine Delphy
Éditeur : Syllepse
380 pages / 21,73 € sur
Résumé : Le second volet de L’ennemi Principal offre une vraie boîte à outils pour faire table rase des préjugés sur le genre et mettre le feu aux oppressions.  
Page  1  2 


Mais il y a plus. En revenant sur ces thèmes déjà largement abordés auparavant, Delphy parvient à mettre en évidence une hypothèse de lecture de la réalité politique du genre tout à fait nouvelle. En effet, aujourd’hui, même les moins subversifs reconnaissent de bonne grâce une part sociale dans la construction de l’identité. En plus du sexe physique, force est d’accepter depuis Beauvoir, un genre : “on ne naît pas femme, on le devient”. Cependant, au milieu de l’ouvrage, au détour d’une nième tentative de définition de son projet de travail en tant que féministe matérialiste, Delphy sort un instrument pour analyser ce relais du biologique par le social. Il s’agit d’une sorte de clé pour repenser ce réel, le percer, le forer, le déboîter et le reconstruire autrement. “Pour résumer de façon très schématique notre travail, nous pensons que le genre – les positions sociales respectives des femmes et des hommes – n’est pas construit sur la catégorie (apparemment) naturelle du sexe ; mais qu’au contraire le sexe est devenu un fait pertinent, et donc une catégorie de la perception à partir de la création de la catégorie de genre, c’est-à-dire de la division de l’humanité en deux groupes antagonistes dont l’un opprime l’autre, les hommes et les femmes.”   Ici, Delphy arrache un clou et tous les murs s’effondrent : il ne s’agit plus de penser le genre à partir du socle de la naturalité, il ne s’agit plus de comprendre le social en fonction d’une évidence perceptive immédiate, celle de la différence physique homme / femme mais, tout au contraire, il s’agit de comprendre que la distinction biologique ne prend sens qu’à partir de la construction sociale genrée.

Autrement dit encore, Christine Delphy inverse de façon radicale la logique du modèle et de la copie : le social ne reproduit pas le naturel, il le façonne. On assiste ainsi au triomphe d’une réalité sexuée fondée non plus sur une mythique différence des sexes, mais sur une démultiplication de simulacres : c’est le social qui transforme en catégorie de pensée la biologie. Plus loin, dans un autre article, elle s’interroge de façon encore plus explicite : quand on compare du genre avec du sexe, “est-ce qu’on compare du social avec du naturel ou du social avec du social ?”  . C’est parce que l’on devient femme qu’on peut l’être.

Cependant, suivre la copie à la place des fondements rassurants de l’éternelle mère nature a de quoi faire frémir : “J’argumente que pour connaître la réalité, et donc pouvoir éventuellement la changer, il faut abandonner ses certitudes et accepter l’angoisse, temporaire, d’une incertitude accrue sur le monde ; que le courage d’affronter l’inconnu est la condition de l’imagination et que la capacité d’imaginer un monde autre est un élément essentiel de la démarche scientifique” .

La boîte à outils de Delphy contient donc aussi une massue qui détruit à grands coups la logique de l’édifice scientifique, ses fondements les plus absolus – distance, neutralité, objectivité – et la consistance de ses vérités. Alors même qu’elle angoisse, cette rupture épistémologique repolitise le savoir : ne voyez plus aucune vérité éternelle dans la différence des sexes mais cherchez plutôt des énoncés et des analyses qui s’engagent à libérer les opprimés. Car, une fois perdue la préséance du biologique, une fois que le naturel du sexe se forge à l’aune du social, les hiérarchies inégalitaires et les valeurs qui les supportent s’avèrent tout fait injustifiables et ne disposent plus d’aucune excuse pour perdurer. Quand tout s’est écroulé, vous voici prêts à repenser l’universel lui-même.

On le voit, la boîte à outils de Delphy est très complète. Elle nous arme pour réinventer le réel. Toutefois, on n’y trouve pas d’extincteur ni aucun autre instrument permettant d’éteindre les incendies : la sociologue affirme qu’accepter de dépassionaliser le feu du savoir, c’est tomber dans “le piège du diable”. Les flammes de la théorie de Delphy brillent haut et fort, finiront-elles par étouffer celles qui consument le corps des opprimés ?.


À lire également sur nonfiction.fr :

- Christine Delphy, L'ennemi principal. L'économie politique du patriarcat, tome 1(Syllepse), par Fabrice Bourlez.

- Notre dossier : "2009, les femmes à la maison?". 

- Christine Delphy, Classer, dominer. Qui sont les autres ? (La Fabrique), par Nathalie Heinich.

Page  1  2 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici