Bande dessinée

Krollebitches. Souvenirs même pas en bande dessinée

Couverture ouvrage

Jean Christophe Menu
Les Impressions Nouvelles , 176 pages

Portrait de l’auteur en lecteur de bandes dessinées
[vendredi 02 juin 2017]


L’autobiographie de l’un des principaux auteurs et éditeurs de bande dessinée de ces dernières décennies: Jean-Christophe Menu.

Le nom de Jean-Christophe Menu est habituellement associé à celui de L’Association, maison d’édition de bande dessinée fondée en 1990 avec six autres auteurs et dont il prit en charge la direction éditoriale pendant deux décennies. Le lecteur sera surpris de ne pas lire une ligne sur l’histoire de cet éditeur dans Krollebitches. Souvenirs même pas en Bande Dessinée. C’est l’auteur , pionnier de l’autobiographie en bande dessinée au début des années 1990 avec notamment Livret de phamille , qui s’exprime et nous raconte sa jeunesse jusqu’à l’autoédition de son premier fanzine, date coïncidant peu ou prou avec sa majorité.

Comme le précise le sous-titre, ces souvenirs ne sont pas égrenés en bande dessinée mais proposés sous la forme d’un texte. Là encore, un tel choix pourrait surprendre puisque Menu pratique l’autobiographie en bande dessinée et que rares sont les auteurs de bande dessinée à privilégier le traitement de texte pour se raconter. Citons néanmoins le très réussi J’existe, je me suis rencontré de Marcel Gotlib  qui revenait lui aussi sur son enfance. À la différence de ce dernier, Menu livre de manière indissociable souvenirs d’enfance et souvenirs sur la bande dessinée. Plus largement, l’auteur de Lapot et Meder n’en est pas à son premier coup d’essai puisqu’en sus d’une dizaine de livres de bande dessinée, il a écrit plusieurs ouvrages polémiques et théoriques sur la bande dessinée, tels que Plates-bandes  et La Bande Dessinée et son double , issu de sa thèse de doctorat en arts plastiques .

 

Grandir avec la bande dessinée

« Krollebitches », mot dont la paternité est attribuée à Franquin, désigne « l’ensemble des signes graphiques caractéristiques de la bande dessinée » et, en conséquence, de son langage. Dès les premières lignes de sa thèse, Jean-Christophe Menu affirmait que la bande dessinée constituait de facto sa langue maternelle. À le croire – ou plutôt le souvenir de ses parents, cette rencontre avec la bande dessinée remonterait à ses quatre ans et à un voyage en voiture particulièrement pénible. Excédés et cherchant à tout prix à calmer leur enfant, ses parents lui mettent entre les mains un exemplaire du journal Spirou. Pour Menu, c’est une révélation qui l’accompagnera toute sa vie.

De son enfance à son adolescence dans les Yvelines (Chaville puis Versailles), Menu n’aura de cesse de se passionner pour la bande dessinée : lecture, analyse, collection, imitation. Tel est le parcours qu’il nous décrit, nous donnant volontiers et avec beaucoup d’autodérision l’image d’un enfant littéralement obsédé par la bande dessinée, occultant au passage l’une de ses autres passions, la musique, sur laquelle il est revenu dans plusieurs albums (Lockgroove Comix, Chroquettes) . La bande dessinée constitue à la fois un refuge et un rempart face à un environnement où le jeune Menu se sent en décalage, soulignant à plusieurs reprises l’atmosphère réactionnaire de Versailles et de ses institutions scolaires (absence de mixité, sévérité des enseignants et brutalité de ses camarades).

 

L’âge d’or des journaux

Ces souvenirs d’enfance se doublent de souvenirs de lecture, dont Menu s’efforce de nous faire partager l’émotion suscitée. Dans ce panthéon personnel, le déjà mentionné magazine Spirou occupe une place à part. Menu insiste sur le journal davantage que sur des séries particulières, même s’il nous révèle bien sûr ses préférences. Dans les années 1970, le périodique est encore le véhicule par excellence de la bande dessinée et l’offre en la matière est abondante. Pif Gadget, Mickey, Le Journal de Tintin, Pilote, puis L’Echo des Savanes, Métal Hurlant ou encore Fluide Glacial composent entre autres ce riche paysage. Menu collectionne les recueils de Spirou, fait relier par son père les numéros qu’il possède et développe alors ce qui deviendra une immense connaissance de la bande dessinée franco-belge. Au sein de ces lectures émergent des auteurs comme Franquin, Macherot, Tillieux ou plus tard Gotlib.

Menu revient également sur des auteurs désormais tombés dans l’oubli, quand il n’a pas œuvré à leur redécouverte via la réédition de certains livres à L’Association. Ainsi, il s’attarde sur la courte aventure du Trombone Illustré, le supplément « pirate » de Spirou, dont les maîtres d’œuvre furent Franquin et Yvan Delporte, ancien rédacteur en chef de Spirou. Si cette publication ne connaît qu’un nombre limité de numéros et dure moins d’un an, son influence sur la bande dessinée aura été libératrice. L’exposition récente consacrée à Gaston à la BPI  revient d’ailleurs assez longuement sur cet épisode de l’histoire de la bande dessinée.

 

Devenir auteur-éditeur

Ces lectures participent de la construction d’un imaginaire d’auteur, dont la pratique du dessin fut précoce et, rapidement, liée à la forme livresque. Menu se serait interrogé très tôt sur les choix qui président à la réalisation d’une bande dessinée, que cela soit en termes de style, de mise en page et de technique. Il invente assez vite le personnage de Lapot qu’il fera évoluer tout au long de sa jeunesse, lui restant fidèle au point de faire de lui le héros de son premier livre publié (chez Futuropolis). À 9 ans, il participe à un concours de dessin lancé par Spirou et aspire déjà à voir son travail publié par le journal. À chaque nouvelle découverte de lecture, Menu intègre une partie de ces nouveaux éléments à son propre travail.

L’entrée dans une section dessin au lycée conduit Menu à rencontrer Polo Lamy, futur chanteur du groupe de musique punk Les Satellites, avec qui il partage cette passion de la bande dessinée. Après avoir proposé sans succès leurs planches au magazine Fluide Glacial, Menu et Lamy se lancent dans la réalisation d’un fanzine, Le Lynx à Tifs. Celui-ci, sur proposition de la mère de Menu, est imprimé et marque une nouvelle étape pour son fils. Menu commence en effet un parcours d’autoédition qui sera déterminant pour la suite. Ses souvenirs s’arrêtent sur la contemplation heureuse des premiers numéros de son fanzine : « Le moindre petit trait parfaitement reproduit (autre chose que de la photocopie !), le feuilletage d’un exemplaire, et après on en feuillette un autre, puis un autre, bien sûr que ce sont tous les mêmes, et alors ? C’est magique. Cet effet-là, on ne le veut pas qu’une fois. » Le lecteur devra attendre avant d’en savoir plus sur le bouillonnement de la seconde moitié des années 1980, avec l’entrée de Menu à la faculté d’arts plastiques de Paris-1 et les rencontres déterminantes avec les futurs fondateurs et auteurs de L’Association.

 

Les familiers de l’œuvre de Jean-Christophe Menu ne seront pas étonnés par Krollebitches. Ils y retrouveront des éléments connus de son univers, d’abord graphique puisque Menu a réalisé la maquette du livre ainsi que les illustrations intérieures . Une certaine dose de mise en scène bien sûr, beaucoup d’humour, qu’il soit acerbe, autocritique voire tendre. Menu écrit dans un style vivant, proche de l’oralité mais savamment travaillé, et toujours avec passion. Il nous offre un portrait de l’auteur en lecteur de bandes dessinées, de l’imitation à l’émancipation progressive, autrement dit, il retrace la formation d’un imaginaire, d’un style et d’un caractère. Sa connaissance et son amour pour la bande dessinée « classique » apparaissent au grand jour, alors que certaines de ses prises de position publiques ont pu les éclipser et faire croire que Menu n’était qu’un partisan de la table rase en bande dessinée. L’exercice de l’hommage est souvent plus difficile que celui de la critique, genre dans lequel Menu a su s’illustrer avec talent ; avec Krollebitches, Menu prouve qu’il maîtrise les deux registres, et que la bande dessinée ne pâtit pas d’être prise au sérieux.

 

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1 commentaire

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Raoul

05/06/17 09:40
Parmi les autres dessinateurs s'étant adonné à l' "autobiographie sans dessins", on peut citer aussi Druillet et son "Delirium". Si ce que Druillet racontait était passionnant, en revanche son écriture était un peu laborieuse. Tandis que Menu écrit comme il dessine, il a du style, du chien, du mordant du cru et du panache.

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