Religions

Dieu au compas. Histoire d'un motif et des ses usages.

Couverture ouvrage

Franois Boespflug
Cerf , 146 pages

Prendre la mesure de Dieu
[lundi 10 avril 2017]


La lente tombée en deshérence du motif de Dieu au compas, figure de la création, signe les progrès de la sécularisation depuis le XVIe siècle.

Dans les rapports complexes qui unissent l'image aux religions, le christianisme, des trois monothéismes, est le seul à avoir produit et développé des images de Dieu. Depuis maintenant plus de trente ans, François Boespflug, professeur émérite de l'université de Strasbourg et historien de l'art et des religions, poursuit une inlassable quête, à la recherche de l'autre visage de Dieu. C'est ainsi qu'après avoir, en 2012, proposé une magistrale histoire iconique de Dieu, le théologien s'intéresse au motif du Dieu au compas. La présente recherche tente ainsi de mettre au jour l'origine du motif, ses occurrences dans l'histoire médiévale et dans l'art de la Renaissance et de l'Europe moderne.

 

Les premières représentations du motif au XIe siècle

Si les sources littéraires dudit motif semblent intimement liées à la pensée platonicienne (Dieu crée le monde intelligible et l'utilise comme matrice pour le monde matériel) et très peu à la Bible elle-même (un seul verset biblique évoque le compas : Is, 44, 13), ce n'est qu'au XIe siècle que les premières représentations d'une figure de Dieu tenant un compas apparaissent. Etroitement lié à l'art chrétien d'Occident, le motif s'impose d'abord à travers les enluminures de manuscrits avant de connaître ses heures de gloire dans les frontispices des bibles moralisées du XIIIe siècle (manuscrits bibliques enluminés accompagnés de commentaires de type moral). L'auteur associe l'essor, à cette époque, du motif de Dieu au compas, à l'essor de l'architecture gothique, l'architecte devenant d'une certaine manière le bâtisseur de Dieu. 

 

Evolution et raréfaction du motif dès le XVIe siècle

Reste qu'après le XIIIe siècle, le motif se banalise et dès le XVe siècle, l'abandon du christomorphisme (représentation de Dieu à travers une image du Christ) conduit les artistes à représenter Dieu au compas non pas sous l'apparence du Christ mais sous celle d'un vieillard. C'est au XVIe siècle que ledit motif se raréfie sans qu'il soit possible pour le chercheur d'en déterminer précisément la cause (s'agit-il d'une injonction des Réformateurs ou des humanistes?). Il faut toutefois souligner ici la façon dont le motif, presque subrepticement, paraît quitter le domaine strictement religieux pour investir d'autres champs, tels les champs littéraire et pictural. Sébastien Brant, dans La Nef des fous (1494), le place ainsi dans les mains d'un fou, au chapitre 66, tandis que Dürer le place dans la main de sa Melancholia en 1514, avant qu'Holbein le Jeune, dans Les Ambassadeurs (1533), ne peigne un compas posé sur une équerre, symbole de la géométrie. 

 

(Dürer, Melancholia)

 

La représentation franc-maçonnique à partir des XVII-XVIIIe siècles : le motif estropié

Que ce glissement du motif de Dieu au compas hors du champ religieux apparaisse dans bon nombre d’œuvres post-renaissance annonce peut-être d'une certaine manière la représentation franc-maçonnique à partir des XVII-XVIIIe siècles : celle d'un compas et d'une équerre, placés dans un triangle doté d'un œil. Une question se pose alors : les Francs-maçons  ont-ils eu recours au motif de Dieu au compas ? La réponse négative, fondée sur la somme documentaire de José Ferrer Benimeli , invite à s'interroger sur un type abstrait de représentation franc-maçonnique, peut-être soucieux de se départir d'une représentation anthropomorphique au profit d'une suggestion plus spiritualiste. Seul un William Blake, en cette période (XVIII-XIXe), prendra soin de placer dans la main de l'Eternel un compas dans sa prodigieuse image de L' Ancien des jours (c'est l'image figurant en couverture de l'ouvrage recensé) peinte en frontispice du recueil intitulé L'Europe, prophétie, publié en 1794. 

 

Déshérence du motif et sécularisation des sociétés occidentales

Il revient donc, à la lumière de cette brève histoire du motif de Dieu au compas, de questionner  le sens de la progressive disparition du motif, laquelle se confirme au cœur de l'époque contemporaine. En effet, le motif de Dieu au compas poursuit le processus de déshérence engagé depuis le XVIe à la faveur de la sécularisation et de la déchristianisation amorcées dans nos sociétés. L'éclipse du motif de Dieu au compas est ainsi, dans l'histoire de l'art occidental, à considérer, selon l'auteur, comme « l'un des nombreux symptômes d'une certaine mort de Dieu dans l'art de l'Europe contemporaine ». Comprenons que la conception d'un Dieu créateur à l'origine du monde matériel ne répond plus à notre conception sécularisée du monde.

On mesure ici la manière dont l'histoire iconique du motif (le lecteur trouvera dans l'ouvrage vingt représentations en couleur sur papier glacé des principales œuvres évoquées) suggère certaines évolutions du monde occidental. Il conviendrait sans doute, dans le prolongement de cette réflexion, de déterminer plus précisément les raisons socio-culturelles qui ont pu présider, dès le XVIe siècle, à l'effacement du motif ainsi que les raisons intellectuelles et théologiques pour lesquelles la franc-maçonnerie, pourtant sensible au thème du Grand Architecte de l'Univers et au symbole du compas, n'a pas souhaité réactiver le motif de Dieu au compas. Quoi qu'il en soit, ce court ouvrage, facile à lire , est une invitation à explorer plus avant l’œuvre de François Boespflug et notamment les liens intimes unissant les représentations divines et la pensée théologique.

 

A lire également sur Nonfiction :

François Boespflug, La pensée des images. Entretiens sur Dieu dans l'art, par Stéphane Briand

François Boespflug, Dieu et ses images, par Stéphane Briand

 

Commenter Envoyer  un ami imprimer Charte dontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici

A lire aussi dans nos archives...
A propos de Nonfiction.fr

NOTRE PROJET

NOTRE EQUIPE

NOTRE CHARTE

CREATIVE COMMONS

NOUS CONTACTER

NEWSLETTER

FLUX RSS

Nos partenaires
Slate.fr