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[mardi 24 janvier 2017 - 10:00]
Histoire
Couverture ouvrage
Ponce Pilate. Une énigme entre histoire et mémoire
Éditeur : Fayard
248 pages
Résumé : En l’an 30, la rencontre entre le préfet de César (Pilate) et le fils de Dieu voit naître la théologie politique de l’Occident.

C’est une question qui anime de plus en plus les philosophes. Pendant longtemps, on a pu croire que le modèle politique de l’Occident s’était construit sur l’avènement progressif d’une rationalité sans dieux, à la faveur d’un lent désenchantement du monde. De nos jours cependant, le regain d’intérêt pour la « théologie politique », en philosophie et en sciences politiques comme ailleurs, fredonne une nouvelle musique : si notre « politique » s’est construite en se différenciant du « religieux » d’une façon très originale, « distinction » ne signifie pas « abolition de tout lien ». Au contraire, on se demande toujours fortement si l’organisation de la vie sur terre et de la « vie éternelle » ne renvoient pas incessamment l’une à l’autre, pour se produire mutuellement.

Dans Ponce Pilate : une énigme entre histoire et mémoire, le grand historien italien Aldo Schiavone reprend ainsi à son compte les recherches notamment poursuivies, de ce côté-là des Alpes, par les philosophes Roberto Esposito et Giorgio Agamben. Sans doute parce que si l’actualité de ce problème a été posée en termes philosophiques par Carl Schmitt, et si l’étude de ces rapports entre le « politique » et le « religieux » dans le monde moderne a fait l’objet de « généalogies » et d’« histoires des concepts », il s’agit à présent de les inscrire dans le sol dur du réel.

Le choix inhabituel de lire les évangiles comme l’enregistrement souvent fidèle des faits et même des paroles prononcées a de quoi surprendre : c’est un pari, sur des sources qui sont de toute façon à peu près les seules disponibles. Il a dans tous les cas le mérite indéniable de permettre une rencontre tout aussi extraordinairement féconde entre histoire et philosophie.

 

Pilate entre histoire et philosophie

La rencontre de Ponce Pilate et de Jésus, c’est donc la confrontation entre l’Empire de César et le Royaume de Dieu, entre l’État et l’Eternité. C’est un fait historique lointain, survenu sous le règne de l’empereur Tibère (14 – 37 de n. è.) ; mais c’est aussi, simultanément, un événement mémoriel qui se réactualise sans cesse, et qui repose toujours au présent la question du rapport entre le « politique » et le « religieux » qui se décide lors de cette rencontre fondatrice. Qu’un spécialiste de droit romain s’empare de cet épisode souvent exclusivement rattaché à la tradition religieuse chrétienne aurait de quoi surprendre, et le parcours d’Aldo Schiavone annonce déjà le registre de la question qu’il pose : cette fois-ci, il s’agira d’interroger l’histoire sacrée sous l’angle de l’histoire de Rome, c’est-à-dire de cette cité qui à légué à l’Occident les fondations de son modèle politique et juridique. Et de le faire dans un esprit résolument animé par les questions vivaces que l’actualité pose au présent, « pour le seul plaisir du récit et de l’interprétation, dans la solitude et en toute liberté ».

 

 

Le renouvellement de la compréhension qu’on se forme habituellement de cet événement repose d’abord sur un décentrement de la question de départ : d’après Schiavone, envisager la rencontre entre Pilate et Jésus comme un « procès » relève en réalité du mythe historiographique. À bien y regarder, voir dans cet événement une procédure judiciaire relève d’un préjugé formaliste trop attaché aux principes et trop peu soucieux des contingences du réel, appliquant des catégories de droit romain à des témoignages qui dans le fond s’y dérobent. Avant cette rencontre, une première assemblée « judiciaire » a d’ailleurs commencé à décider du sort de Jésus : après avoir organisé son arrestation, c’est d’abord la plus haute autorité juive qui l’auditionne. Or ce Sanhédrin semble en l’espèce n’être tout au plus qu’une « assemblée de notables qui s’est tenue en état d’exception », pour formuler un acte d’accusation auprès de la juridiction romaine. En revendiquant devant eux le titre de « Christ », Jésus n’a que facilité et précipité leur délibération – et son transfert devant Pilate, qui entre véritablement en scène au petit matin du 14 du mois de Nissan de l’an 30 (ou 33, ou autre…).

 

Pilate : le pouvoir du Salut

En réalité, Ponce Pilate avait déjà supervisé l’arrestation du « fils de Dieu » au côté des élites juives, en sa qualité de gouverneur de la Judée. Et si l’image selon laquelle Pilate s’en serait « lavé les mains » n’a rien d’historique, elle souligne néanmoins une réalité fondamentale : Pilate n’a probablement que faire de Jésus et de son message religieux. Il s’agit principalement pour lui de régler un problème interne à la communauté juive, qui ne le concerne qu’en tant que représentant du pouvoir souverain, détenteur du monopole de la violence légitime, et garant de l’ordre public. Dans des pages aussi agréables que bien informées, Aldo Schiavone tord le cou à une certaine légende noire du chevalier romain Ponce Pilate, méconnu mais souvent critiqué, qui en est venu à exercer la charge de Préfet de Judée pendant la durée exceptionnellement longue de onze ans. Par un récit enlevé et passionnant, il le plonge dans les méandres d’une civilisation si différente – et disons-le, si bizarre – pour un noble italien vraisemblablement pétri, comme ses semblables, de droit romain et de philosophie stoïcienne.

Dans ce territoire devenu province romaine en l’an 6, sa charge revient à assurer la défense et la justice criminelle (et à lever les impôts pour Rome bien sûr) : les pouvoirs locaux gèrent le reste de la vie publique selon leurs traditions. Or autour de l’an 30, comme depuis plusieurs décennies, la situation de la Judée impériale est explosive : les inégalités socio-économiques se sont démultipliées, plongeant des foules entières, soit dans un brigandage mêlant criminalité et politique, soit dans une fébrilité religieuse cherchant l’espoir du côté du Dieu de Moïse, puissant mais parfois cruel. C’est dans ce contexte que les élites locales, habiles à jouer leur jeu en ménageant les autorités romaines comme le peuple juif, s’empressent de faire arrêter celui dont on dit qu’il est le fils de Dieu, et qui s’est aventuré à Jérusalem où la foule semble lui tendre une oreille attentive et bienveillante. Dans ces conditions, ce que veut l’aristocratie juive, c’est tout simplement la mort de l’agitateur ; or seules les autorités romaines ont le pouvoir de prononcer la peine capitale. C’est pourquoi il importe tant que Jésus soit transféré devant le tribunal de Pilate sous n’importe quel chef d’accusation susceptible de mener au résultat escompté. Et que celui-ci mette du sien pour répondre à la demande, aussi politique que judiciaire, des élites juives.

Face à une telle situation, la logique du travail de Pilate est de mener une instruction souveraine et pragmatique du cas soumis à sa juridiction. Celle de Jésus est d’affirmer l’existence d’un « autre Royaume » (dans des termes plus romains, Augustin parlera d’une « autre Cité »). Cette conception, parfaitement étrangère à la pensée romaine, s’enracine dans la théologie politique juive, et dans son idée cardinale d’une alliance entre Dieu et le peuple élu. Cette théologie confère à tout royaume juif – aussi terrestre soit-il – une dimension prioritairement divine et religieuse, et en un sens a-politique : car son caractère strictement monothéiste exclut toute notion de « pluralité » au sein du peuple, laquelle est la condition de départ des conceptions grecques et romaines de la politique. Sous cet angle, la rencontre entre Pilate et Jésus préfigure l’affrontement entre une conception pluraliste du pouvoir et celle qui le remet à une instance régnante (le monarque de droit divin, ou le guide exécutant les lois d’une Vérité sécularisée mais transcendante) : cette tension qui anime toute l’histoire politique de l’Occident jusqu’à nos jours.

Pour l’instant, elle donne surtout à voir comment l’enseignement de Jésus modifie déjà la théologie politique juive, d’abord en scindant Dieu en deux (le Père et le Fils), puis en scindant le Fils lui-même en deux (l’homme et le Dieu). Ce « dispositif théologique » renouvelé brise le « dogme théocratique » en vigueur en Judée : il instaure une nouvelle « machine double » structurée selon une logique d’« exclusion incluante » (les lecteurs de philosophie italienne reconnaîtront ici bien des concepts familiers…) : le Fils renvoie au Père, l’homme à Dieu, et ainsi aussi le royaume de César au royaume Eternel. La séparation entre ces deux royaumes n’est ainsi pas hermétique, leurs rapports sont continus : dans la perspective du Salut de l’humanité, le royaume de César représente la terre étrangère dont il faut bien subir la traversée pour rejoindre le Règne éternel. En un mot, l’enjeu est que cette construction théologique fournit le socle théorique de l’État moderne ; et que sa puissance vient précisément de ce qu’en un premier temps, elle dépolitise le monothéisme juif, en rendant concevable une déconnection du pouvoir sur terre et de celui de Dieu : « Rendez à César… » disait-il. En assouplissant ainsi la théologie politique juive, Jésus en augmente autant la portée. Pilate a donc devant lui un homme qui est tout sauf un agitateur, quand Jésus a devant lui l’agent d’un instrument du Salut : l’Empire.

Finalement, Jésus renverse alors la qualification juridique de son acte en ce sens : ce à quoi il prétend, ce n’est pas la Royauté, mais la Vérité. Non pas la vérité rationnelle et délibérative des gouvernants romains pétris de sagesse stoïcienne, mais la vérité unique, totale et révélée. « Qu’est-ce que la Vérité ? » demande fort à propos Pilate, confronté à cette conception exotique. Et c’est tout aussi à propos que les auteurs des évangiles rapportent cette question significative : car la sagesse terrestre est doute et curiosité, tandis que la sagesse religieuse est foi. C’est pourquoi la réponse n’a pas besoin de mots : Jésus se tait, car la Vérité, c’est celui que Pilate a devant lui, qui est aussi la voie de la Vie éternelle…

 

La mort, finalement

A l’issue de l’interrogatoire, Pilate est donc décidé à relaxer son prisonnier dont les propos, quoiqu’étranges, n’expriment aucun projet subversif sur le plan politique. Mais il lui fallait encore ménager l’aristocratie locale, pour sortir indemne de cette histoire simultanément judiciaire et politique. Pour leur permettre d’en sortir la tête haute (ou pas trop abaissée…), il somme le Sanhédrin de choisir qui bénéficiera de la grâce qu’il compte prononcer, de l’insurgé homicide Barrabas (un véritable danger public) ou de ce Jésus dont il a constaté l’innocuité. De toute cette scène – malgré ce qu’ont voulu en dire des siècles de peinture – le peuple est absent ! Et ce n’est pas sans conséquence, car on a quelques raisons de croire que le peuple, au contraire des élites, était passablement christophile – c’était d’ailleurs bien là tout le problème. Toute une tradition s’est ainsi fourvoyée en voyant dans cette scène, à la suite du grand juriste Hans Kelsen, une « scorie de la démocratie » !

 

 

Seulement voilà : pour ces aristocrates, le charisme d’un Jésus était une menace plus grande que le tueur d’aristocrates Barrabas lui-même. Menace pour leurs intérêts propres, certes, mais aussi pour la religion de Moïse dont ils sont les gardiens, et pour l’identité juive elle-même que la théologie de Jésus s’apprêtait de fait à dissoudre. Le Romain Pilate était impuissant à comprendre ces enjeux identitaires. Le reste – le fameux lavement de mains donc, ou l’approbation coupable de la multitude juive – n’est que falsification postérieure de l’histoire, destinée à stigmatiser la culpabilité d’un peuple déicide.

La flagellation est une ultime manœuvre imaginée par Pilate pour sauver Jésus sans léser le Sanhédrin ; c’est aussi un nouvel échec. La crucifixion s’impose alors comme la seule expiation envisageable du crime de celui qui s’est proclamé « fils de Dieu ». Mais elle est aussi la meilleure solution à ce que Jésus – clairement apeuré par les désagréments qui lui sont associés – poursuit comme le but de sa mission, le meilleur et finalement le seul moyen d’enraciner définitivement son enseignement messianique dans l’histoire ; ou en d’autres termes, de faire que l’indifférence vis-à-vis du monde politique au profit du Royaume de Dieu soit actée dans ce monde-là. La condamnation à mort de Jésus, c’est l’acte par lequel Pilate cède devant la volonté du Christ de passer de la « suspension du temps » (décrétée par sa vie) à la « tradition » (ouverte par sa mort).

 

A lire également sur nonfiction.fr :

Giorgio Agamben, Pilate et Jésus, par Pierre-Henri Ortiz

Daniel Boyarin, Le Christ juif, par Stéphane Briand

Peter Stanford, Judas, par Jean Sénié

Daniel Marguerat, Jésus et Matthieu. A la recherche du Jésus de l'histoire, par Yoann Colin

Frédéric Lenoir, Comment Jésus est devenu Dieu, par Jean Thiellay

 

 

Pierre-Henri ORTIZ
Titre du livre : Ponce Pilate. Une énigme entre histoire et mémoire
Auteur : Aldo Schiavone
Éditeur : Fayard
Date de publication : 19/10/16
N° ISBN : 978-2213700366
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2 commentaires

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PH Ortiz

31/01/17 14:49
Bonjour Bernard,

Merci pour ce rappel : nous venons d'ajouter un lien vers "Le Christ juif", qui avait été l'objet d'une recension sur Nonfiction lors de sa parution.

Le livre d'Aldo Schiavone décrit davantage les débats internes au judaïsme de l'époque que ce que peut laisser penser mon article: puisqu'il faut choisir, j'ai préféré placer le curseur sur la question des rapports entre le politique et le religieux, dont l'éclaircissement est à mon sens une urgence en regard des défis du monde contemporain.

Cependant, comme votre commentaire invite à le faire, nous proposerons bientôt une courte synthèse des études récentes qui renouvellent notre compréhension de l'événement "Jésus".
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Bernard

30/01/17 17:43
Il est regrettable que ce livre et le compte rendu qu'en fait M Ortiz ne se confrontent pas avec le livre très novateur de Daniel Boyarin: le Christ juif.
En effet, celui-ci au terme d'une lecture serrée de certains textes juifs et des Evangiles voit en Jésus un Juif théologiquement conservateur, défendant avec brio la Loi de Moïse face aux innovations pharisiennes, tout en de distinguant du fondamentalisme thologico-politique des Sadducéens. Bref, Boyarin dessine un paysage culturel et religieux plus complexe que ce que la lecture de cette critique, au demeurant intéressante, restitue du livre d'Aldo Schiavone

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