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ENTRETIEN – Les derniers jours de René Girard, avec Benoît Chantre
[vendredi 18 novembre 2016]

Editeur et président de l'association Recherches Mimétiques, Benoît Chantre vient de publier Les derniers jours de René Girard chez Grasset. Il a accepté de répondre à plusieurs questions de Nonfiction.fr et revient notamment sur la diffusion et la postérité de la pensée de René Girard.

 

 

 

Nonfiction : Après Des choses cachées depuis la fondation du monde, en 1978, plusieurs ouvrages de René Girard prennent la forme d'entretiens, comme le dernier que vous avez écrit ensemble Achever Clausewitz. Pourquoi René Girard  a-t-il privilégié cette forme de publication ? 

Benoît Chantre : Parce qu’elle s’est présentée à lui naturellement, au hasard des rencontres et des amitiés. Mais surtout parce qu’il a estimé, dès le début des années 1980, que l’essentiel de son œuvre était dorénavant posé : une théorie solide, qui commençait à intéresser des chercheurs venus de nombreuses disciplines. Ces entretiens étaient alors pour lui l’occasion de repréciser ou de mieux formuler des intuitions anciennes. Il eut la générosité d’attirer de nombreuses personnes dans son travail, conscient qu’il « brassait large » et que toutes les occasions de s’expliquer étaient bonnes à saisir. C’était un homme très chaleureux, un vrai méridional, qui aimait rencontrer les gens. Il tenait beaucoup plus à ses idées qu’à la forme de ses livres. Ceux-ci furent néanmoins toujours très composés. Mais c’était un ordre qui n’avait rien d’universitaire.


Dans un article que vous avez écrit le lendemain de la mort de René Girard, vous indiquez qu'il « ne faudra pas retenir [de son œuvre] que le "désir mimétique" et "la théorie du bouc émissaire" ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 

L’abondance des entretiens que Girard a donnés dans la presse l’ont en effet obligé à beaucoup se répéter – et la « petite musique » finissait par être un peu trop connue ! Cela n’a pas eu que des effets bénéfiques : la finesse de ses analyses et la force de son modèle ont été simplifiées à l’excès. Du coup, sa pensée a semblé un peu mécanique et on a eu tendance à rejeter son « système ». C’était méconnaître une œuvre obsédée par le réel et l’événement. D’où le souhait qu’il eut de « frapper un dernier coup », en 2007, avec Achever Clausewitz, en se consacrant à l’histoire et à une analyse décapante des violences contemporaines. Les effets de ce livre d’entretiens se font encore sentir. Beaucoup de gens ont de nouveau pris Girard en considération. C’est dans cette effervescence que nous avons construit notre association, en 2005, et que la fondation Imitatio est née, trois ans plus tard.

Peut-on dire que René Girard a fait école ? Autrement dit peut-on lui identifier « une descendance » théorique, y compris dans d'autres disciplines  que l'anthropologie ? Et particulièrement en France ?

Ses ouvrages ont été traduits en vingt-cinq langues. Ses deux premiers livres, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961) et La Violence et le sacré (1972), sont toujours prescrits en France comme des classiques en classes préparatoires. Une association internationale (COV&R - Colloquium on Violence and Religion), une fondation (Imitatio) et des associations comme la nôtre organisent régulièrement des séminaires, colloques ou universités d’été, en France et en Europe. Cela plaide pour la grande fécondité de sa pensée. De nombreux chercheurs (en économie, philosophie, neurologie, sociologie, littérature, théologie…) utilisent ses concepts, critiquent et développent ses thèses. Nous avons ainsi récemment travaillé avec Vittorio Gallese, l’un des codécouvreurs des neurones-miroirs, ou avec Ian Hodder, l’archéologue en charge des fouilles de Catalhöyük en Turquie. Grâce aux « Conférences René Girard », nous avons ouvert d’autres dialogues : avec Timothy Snyder, Roberto Calasso ou Pierre Manent. René Girard, même s’il est parfois contesté, ne laisse personne indifférent. Pierre Pachet a écrit de façon très suggestive qu’il avait mis « la violence dans nos bibliothèques », ceci dans tous les sens du terme ! De fait, la force de sa thèse nous a amenés à relire autrement de très nombreux auteurs. Faire violence aux savoirs établis n’est jamais une mauvaise chose. Comme l’a dit Robert Harrison, l’un de ses anciens collègues à Stanford, « Girard a pris Homère sous son bras, et il a découvert Troie ». Nous continuons de creuser.

 

A lire aussi sur Nonfiction.fr :

Benoît Chantre, Les derniers jours de René Girard, par B. Caraco et C. Fourel

 

 

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