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Société

Les derniers jours de René Girard

Couverture ouvrage

Benoît Chantre
Grasset , 240 pages

Hommage à René Girard
[vendredi 18 novembre 2016]


Un hommage à René Girard, anthropologue décédé en 2015 et à la pensée toujours actuelle.

René Girard est mort le 4 novembre 2015, quelques jours avant que la France ne soit touchée par les attentats les plus meurtriers de son histoire depuis 1945. C’est la collusion de ces deux événements qui irrigue Les Derniers Jours de René Girard écrit par Benoît Chantre. Editeur, auteur de plusieurs livres d’entretiens : avec Jacques Julliard (Le Choix de Pascal), Philippe Sollers (La Divine Comédie) et bien sûr René Girard (Achever Clausewitz), ce dernier est également spécialiste de l’œuvre de Charles Péguy auquel il a consacré sa thèse de doctorat, puis un livre en 2014 (Péguy point final).

Depuis plus d’une dizaine d’années, Benoît Chantre préside l’Association Recherches Mimétiques (www.rene-girard.fr), consacrée à la diffusion et au développement de la théorie mimétique, issue des travaux de René Girard. Dans ce livre d’hommage, il nous propose une évocation de la personne et de l’œuvre de cet auteur entremêlée avec une analyse des événements du 13 novembre 2015, interprétés à l’aide des concepts développés par l’anthropologue.

 

Le « Darwin des sciences humaines »

René Noël Théophile Girard est né un jour de Noël en 1923 à Avignon. Son père y travaille comme conservateur du musée Calvet. Dreyfusard, blessé au Chemin des Dames, ce dernier pousse, avec son épouse « lettrée », son fils à étudier, l’obligeant à rester à la bibliothèque du musée où ce dernier découvre notamment l’œuvre de Proust. Le jeune lycéen passe avec brio son baccalauréat et réussit le concours d’entrée à l’Ecole des Chartes en 1942. Etudiant à Paris sous l’Occupation, présent à Avignon au moment des bombardements de la ville par les Américains, la guerre le marque fortement. En 1947, il prend le chemin des Etats-Unis où il fera toute sa carrière universitaire, qu’il terminera à Stanford, en Californie. Girard, écrit Chantre, vit sur les campus américains « comme Hölderlin dans sa tour ».

A l’âge de 37 ans, il renoue avec la foi chrétienne et écrit son premier livre. Il occupera, bien plus tard, le siège de Bossuet à l’Académie française. L’écrivain Roberto Calasso le qualifiera à Paris, en 2010, de « dernier Père de l’Eglise ». René Girard est néanmoins resté à l’écart des débats stériles entre progressistes et intégristes, dont la rivalité eut tendance à masquer ce qui se dit vraiment dans les Evangiles. La « démystification du Dieu vengeur » fut l’unique objet de sa recherche. Elle visa à montrer que « c’étaient les hommes, et les hommes seuls, qui accéléraient la catastrophe. »

A l’occasion de la parution Des Choses cachées depuis la fondation du monde, en 1978, Michel Serres présente son ami, dans le Nouvel Observateur, comme le « Darwin des sciences humaines ». « Une fois publiés ses premiers livres, il [Girard] multiplia les entretiens, genre qui convenait à sa vision de la recherche. Ses ouvrages étaient conçus comme une succession de fragments très composés. Il s’y répondait à lui-même, dialoguait avec Sophocle, Cervantès, Proust ou Freud », écrit Chantre. René Girard aimait interpréter le sens des textes, notamment des grands classiques de la littérature, en compagnie de ses amis.

 

Le modèle girardien

Dans un article qu’il écrivit à l’occasion du décès de son ami, Chantre prit le soin de préciser d’emblée que « de l’œuvre de René Girard, il ne faudra pas retenir que le “désir mimétique” et la “théorie du bouc émissaire” ». Ces deux concepts restent cependant centraux pour qui souhaite découvrir son travail.

C’est à travers son étude de la littérature que Girard mit en lumière la nature triangulaire du désir humain. Ainsi Cervantès « comprit tout de suite que dès qu’un modèle s’impose à un sujet, il devient pour ce dernier un rival en puissance. Le sujet désire ce que désire son modèle. » Le sujet jaloux, selon Girard interprété par Chantre, « est moins jaloux du modèle que de la relation que ce modèle entretient avec son objet […] le sujet devient modèle, le modèle devient sujet. L’envie s’est transformée en jalousie. Celle-ci se propage au point de devenir universelle. La haine éclate alors et se répand comme une traînée de poudre ».

Certes, les théories de Girard n’ont pas manqué de susciter des critiques. Y compris de la part de certains auteurs qui ont grandement contribué à faire connaître son œuvre et lui ont parfois donné des prolongements. Ainsi, dans un ouvrage qui n’était pas tout à fait achevé au moment de la mort de René Girard , Jean-Pierre Dupuy remet-il en question un point essentiel, la théorie du désir mimétique « pour mieux déboucher sur une théorie de la jalousie ».

Benoît Chantre esquisse, dans son livre, une réponse à cette critique, ceci de façon amicale : « C’est le dessein de Jean-Pierre […] de s’interroger sur le bien-fondé des triangles girardiens ». Pour préciser ensuite, et c’est un point important pour Chantre, que le triangle du désir est une « métaphore », et que les « ambitions trigonométriques [de Girard] étaient limitées ». Ce dernier n’avait pas exclu, rappelle-t-il, la possibilité d’un « désir linéaire, celui d’un sujet se dirigeant spontanément vers son objet ». « Le triangle du désir indique une chute dans la vanité. Il est un arrêt sur image, une coupe pratiquée dans le mouvement des relations. Il permet de mesurer la nature de ces dernières, à divers stades. Mais il n’a rien d’un théorème. On ne peut formaliser à l’excès ce qui ne relève pas de la matière étendue. » 

Cette découverte du désir triangulaire à partir de la littérature s’est transformée en enquête anthropologique. Chantre raconte ainsi la recherche que certains « Girardiens », dont lui-même, ont menée avec des archéologues depuis 2006, afin de comprendre l’émergence de sociétés humaines au début du néolithique. Occasion pour eux de souligner l’efficacité de la « ruse sacrificielle », faisant endosser à un homme ou à un animal la responsabilité de la violence menaçant tout un groupe. Au cœur de ce récit, l’imitation occupe encore une place centrale : « Les hommes s’imitaient, mais ne s’entendaient pas. […] Mais en cessant de s’identifier à l’animal, en imitant ses proches, l’homme était devenu le pire des animaux. » L’homme aurait donc quitté la condition animale via l’institution du sacrifice, qui contenait la violence aux deux sens du terme. Les rites constituèrent une digue contre la violence.

 

Une violence « inféconde »

Après le 11 septembre 2001, René Girard est régulièrement interviewé ; on attend alors de lui qu’il aide à comprendre la violence de l’événement. Il l’explique en termes de rivalité entre Orient et Occident, alors que ce combat est mené par une figure paradoxalement très occidentalisée, Ben Laden. Pour Girard, « le modèle occidental est devenu fascinant au point que certains rêvent de fédérer contre lui, sous le manteau d’un islam conquérant, les ressentiments de la planète entière. »

L’auteur du Bouc émissaire redoutait pour son pays la violence qui y a fait irruption en 2015, tout en s’avouant impuissant à comprendre la psychologie des kamikazes : « Il disait que c’était la dernière forme du nihilisme, à laquelle convenaient bien la rhétorique et l’arsenal du djihad. Mais un djihad produit par le Technique elle-même, l’oxymore terrible d’une “armée terroriste”. » Les mécaniques humaines mises à jour par Girard s’appliquent néanmoins assez bien aux phénomènes terroristes : « Le voyeurisme pétrifiant le sujet jaloux, fasciné par la relation dont il se pense exclu, s’est aggravé d’un cran. […] Plus le triangle du désir “se resserre”, écrivait Girard, ce triangle qui ne fait désirer un objet par les yeux de l’autre, plus le sujet, le médiateur et l’objet qui composent ce triangle perdent en consistance et s’identifient. Le désir de l’objet s’est reporté sur l’être du modèle, l’envie a cédé à la jalousie et la jalousie cède à la haine. Le sujet est possédé. […] Telle est la joie du terroriste, sa joie divine. » En suivant le schéma girardien, l’envie du terroriste se transforme ainsi en jalousie, puis en haine. Et le mécanisme finit par s’emballer : « La mort appelle la mort, on tue pour oublier qu’on tue. » Un tel sentiment reste néanmoins difficile à modéliser.

« Le terroriste, en tant que sujet jaloux d’une société qui le rejette, s’exclut de lui-même en tirant sur la foule des “idolâtres”, ceux qui s’adonnent à un plaisir auquel il n’a pas part. Il déteste le modèle occidental, qui en même temps le fascine. » Ce n’est pas la foule qui exclut le terroriste, comme dans les sacrifices archaïques, mais le terroriste qui exclut la foule en tirant sur elle au hasard, se mettant ainsi à la place de la victime. Mais ce furieux désir d’auto-divinisation ne fonctionne pas. La violence ne fonde plus rien.

 

 « La pièce manquante de sa génération »

Pendant une dizaine d’années, Chantre va « assurer la présence française [de Girard] pendant qu’il restait aux Etats-Unis », faisant vivre son œuvre à travers conférences, séminaires et articles, et la confrontant en particulier à la pensée d’auteurs comme Sartre, Lévi-Strauss, Levinas ou Derrida. Pour lui, Girard ne fut rien de moins que « la pièce manquante de sa génération » à Paris. Cette absence explique peut-être en conséquence le fait que son œuvre ait été davantage reçue et commentée hors de France.

Chantre donne néanmoins à voir le réseau de sociabilités savantes engendré par son travail : le philosophe de l’apocalypse et de la catastrophe Jean-Pierre Dupuy comme nous venons de le voir, l’Association Recherches Mimétiques ou la Fondation Imitatio. A cette liste, il faudrait ajouter les applications en économie, notamment avec le travail d’André Orléan sur la monnaie, et plus généralement l’ensemble des continuateurs et commentateurs de son œuvre. Citons par exemple en sciences les travaux originaux de Marcel Kadosch sur les phénomènes d’« illusions créatrices » .

Benoît Chantre n’a pas écrit une introduction à la pensée girardienne. Au contraire, Les Derniers jours de René Girard, évoquant de façon sensible la vie et l’œuvre de ce grand penseur du XXe siècle, est servi par une belle plume et le choix d’une construction libre – entrecroisant chapitre après chapitre les plans chronologiques et thématiques. Chantre livre également de très beaux passages sur la peinture de Vermeer, objet d’une longue discussion qu’il eut avec Girard au tout début de leur amitié. L’on regrettera seulement, mais gageons que c’est d’ores-et-déjà prévu pour la biographie en préparation, que de plus longs développements n’aient pas été consacrés aux discussions critiques suscitées par ses thèses.

 

 * Lire aussi sur Nonfiction.fr : un entretien avec Benoît Chantre sur Les derniers jours de René Girard.

 

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3 commentaires

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Byzance

17/05/17 15:05
C'est qui René Pommier ?
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Lucide

17/12/16 18:07
Pour une présentation de l'analyse de l'œuvre de Girard par René Pommier, voir le site de "Science et pseudo-sciences"
ou ce lien direct:
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1629
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Héliodore

22/11/16 13:28
Quel aimable compte-rendu, tout à fait lisse, parfaitement poli ! On n'oublie même pas de citer la définition de l'inénarrable Michel Serres, l’homme du monde le plus réputé pour la rigueur de sa pensée : René Girard, le "Darwin des sciences humaines" ! Tout juste évoque-t-on les légères critiques venues de disciples quelque peu dissidents. Mais rien d’important ! nous assure-t-on : à peine quelques aménagements marginaux qui ne remettent pas en cause la solidité du bel édifice théorique du grand homme.

Rien, pas un mot sur les véritables critiques qu'ont pu susciter les travaux de René Girard.

Alors que le moins que l’on puisse dire, c’est que le grand homme n’a pas été prophète en son pays, pourtant peu avare de lauriers pour les charlatans des glorieuses années soixante et soixante-dix (sur ces belles années, je ne peux m’empêcher de conseiller la lecture du bouquin de Thomas Pavel, Le Mirage linguistique aux éditions de Minuit).

Le plus souvent, on n’a réservé qu’un silence poli, embarrassé peut-être, à cette œuvre immense. Mais pourquoi donc ? N’est-ce pas là un grand mystère ? Après tout l’œuvre du grand Freud (dont René Girard considère, en toute simplicité, qu’il passe systématiquement à côté de la vérité) avant la sienne a bien connu une renommée universelle !

C’est, comme souvent, René Pommier qui nous offre la clef de ce ténébreux mystère dans l’un de ces aphorismes dont il a le secret : « Bien que beaucoup la célèbrent à grands coups de trompette, la pensée de René Girard ne vaut vraiment pas tripette. »

Pour ceux qui souhaiteraient s’initier vraiment à la pensée girardienne, je ne saurais donc trop conseiller la lecture de cet antidote drôle – ce qui, vous me le concéderez sans doute, est rare pour les anti-poisons –, en plus d’être efficace : René Pommier, René Girard, un allumé qui se prend pour un phare, publié en 2010 aux éditions Kimé. A défaut, allez-donc fait un tour sur le site du même René Pommier, à l’adresse suivante : http://rene.pommier.free.fr/Girard00.htm

J’ai conservé cette petite citation, pour la bonne bouche : « René Girard est né un 25 décembre. Il ne saurait s'agir d'un pur hasard. Comment ne pas y voir, au contraire, un signe très clair envoyé par la divine Providence, pour nous faire comprendre que René Girard était destiné à compléter et à parfaire le message qu'Elle avait, il y a plus de deux mille ans, chargé son Fils unique d'apporter aux hommes ? Il conviendrait donc, me semble-t-il, que dorénavant tous les chrétiens fêtassent, avec autant d'ardeur, voire avec plus d'ardeur encore, la naissance de René Girard en même temps que celle du Christ. Il conviendrait également que le pape convoquât au plus vite un nouveau concile œcuménique, qui pourrait enfin être le dernier, pour intégrer à la Révélation chrétienne l'apport indispensable des théories girardiennes. Et, au lieu de mettre sur l'autel à côté de la Bible la Somme théologique de Thomas d'Aquin comme on l'avait fait au concile de Trente, il conviendra, bien sûr, d'y mettre les œuvres complètes de René Girard. En attendant, le Saint Esprit serait bien inspiré de suggérer à Benoît XVI de faire au plus tôt de René Girard un docteur de l'Eglise. »

N’est-ce pas précisément ce que souhaitait Roberto Calasso ?

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